Mesdames et Messieurs les membres du jury du Prix Barbara,Mesdames et Messieurs,Chers Amis,

En créant le prix Barbara, j’ai voulu mettre à l’honneur la chanson française
dans son extraordinaire capacité à s’inscrire à la fois dans un héritage et à
se renouveler en profondeur par les jeunes générations d’artistes. C’est,
comme je le souhaitais, une célébration de la langue française en musique.
Lors de son concert au Théâtre libertaire de Paris en 1986, Léo Ferré,
après avoir admirablement interprété le poème Marizibill d’Apollinaire
extrait de son recueil Alcools, nous donnait une définition très simple et
pourtant fondamentale du rôle de la chanson populaire comme vecteur de
la poésie, trop souvent associée dans notre pays à un univers d’initiés. Je
le cite : « Il faut que la musique soit humblement mise sous le poème,
mais, comme des roues, humbles, d’un véhicule qui apporte la musique et
la poésie dans l’oreille des gens […] C’est cela qui est important. » La
chanson dite « à texte », c’est à la fois le lieu de la démocratisation de la
poésie et le lit de l’enrichissement, voire du renouvellement parfois de la
langue française.

Pour cette 2ème édition du Prix Barbara, nous nous réunissons également
en un jour très particulier. C’est en effet le 30ème anniversaire de la Fête
de la Musique, ce formidable moment ouvert à tous les publics, qui
rencontra dès sa création en France un succès un immédiat, et qui depuis
s’est exporté de part le monde, avec ses programmations pléthoriques, et
le plaisir de déambuler, ensemble, au gré des sons et des inspirations. En
cette Année des Outre-mer, j’ai tenu à ce que la Fête puisse commencer
au Palais Royal en mettant toute la richesse des musiques ultramarines à
l’honneur, avec Dédé Saint-Prix en ouverture, avant d’entamer un tour des
Antilles avec Valérie Louri, Erik et le groupe Malavoi, jusqu’à la Nouvelle-
Calédonie avec Tyssia, en passant par Mayotte avec Baco et La Réunion
avec Davy Sicard.
Je ne peux pas remettre ce prix Barbara et convoquer sa mémoire à
travers ses meilleurs héritiers sans remercier pour leur expertise et leur
générosité les membres du jury ici présents, complices et amis de la
grande dame en noir.

Je sais qu’entre tous ces jeunes talents le choix a du être difficile. Après
Carmen Maria Vega pour sa première édition, il s’est finalement porté sur
une jeune artiste apparue comme un coup de tonnerre, poétesse entre
autres des mondes de la séduction et des coeurs indécis, la chanteuse L.
Chère Raphaëlle, ce qui renaît avec vos chansons, c’est le même souffle
provocateur et sensible de ceux qui furent vos aînés et vos maîtres.
Incontestablement je pense à Léo Ferré, à Barbara, mais aussi à Brigitte
Fontaine, à Serge Gainsbourg, à des auteurs comme Francis Carco,
Baudelaire, Verlaine, Apollinaire… On y retrouve aussi les influences d’un
ailleurs où règnent le fado, les couleurs de la saudade et les musiques
capverdiennes. Mais on ne peut enfermer votre art dans les innombrables
références et les emprunts qui le façonnent. Comme tout effort de création,
il s’appuie sur une digestion lente des influences implicites ou explicites.
Chère L, je salue chez vous le talent et le travail qu’il vous a fallu pour vous
faire un nom aux côtés, déjà, des plus grands. Carmen Maria Vega vous a
d’ailleurs laissé un petit mot, que je vous lis : « Chère L, Je suis ravie de te
céder cette jolie place. Si j'avais pu voter, j'aurai voté les yeux fermés pour
toi. Bravo pour ton magnifique album. À très bientôt sur les routes. »
Je souhaite saluer le jury pour ce choix très heureux : il s’est porté vers
une oeuvre où se conjuguent la sensibilité féminine et la force d’une
écriture virile, l’obsession de la chair, la prégnance des souvenirs, les sens
de la nuit, aux parfums ombrageux d’érotisme et de subversion. Vos
chansons sont riches de métissages musicaux ; la poésie est aussi une
affaire de rock, de hip-hop, de tango. Sensibilisée au chant par Barbara et
Billie Holiday, vous avez forgé votre identité musicale avec les polyphonies
tsiganes, corses et bulgares, mais aussi, à travers le fado et le gospel,
avec les chants d’une humanité écorchée et lumineuse. En 2002 vous
vous jetez à l’eau, et donnez votre premier concert dans un restaurant
parisienne où vous êtes accompagnée par le musicien Babx ; puis vous
vous battez pour vous faire écouter, jusqu’à être sélectionnée aux
Découvertes du Printemps de Bourges et au Chantier des Francos. C’est
un programmateur de FIP qui le premier tombe amoureux de votre travail
et décide de diffuser l’ensemble de vos chansons, un fait rare qui mérite
d’être souligné. De là, un des grandes figures créatrices de notre époque
repère votre talent et se met à vous citer dans ses interviews : Brigitte
Fontaine. Récemment vous avez écrit pour un autre jeune talent : Camelia
Jordana – qui chante ce soir, d’ailleurs, à Neuilly-sur-Seine.

Initiale est un subtil alliage d’autoportrait et de fiction, admirablement écrit.
C’est donc avec un très grand plaisir et dans l’attente d’un prochain album
tout aussi réussi que nous vous remettons le Prix Barbara du Ministère de
la Culture et de la Communication.