C’est avec un très grand plaisir que je reçois aujourd’hui, dans ces salons,deux immenses personnalités du cinéma : un réalisateur dont l’univers sipersonnel et si insolite ne cesse de nous fasciner, et une comédienne dontle talent exceptionnel a su conquérir tous les coeurs et faire se tutoyer lesdeux rives de l’Atlantique. À ces deux artistes réunis il y a quelques annéesdans Big Fish, j’ai tenu à rendre cet hommage conjoint, ce témoignage del’admiration et de l’amour que leur porte le public français, à commencer parcelui qui est devenu le ministre de la Culture et de la Communication.

Cher Tim BURTON
Dans votre monde, il est possible d’attraper des « gros poissons » avec un
anneau en or. C’est même la seule manière de les attraper. Pardonnez-moi,
si dans le mien, on utilise parfois de petites médailles dorées pour attirer à
soi, un instant, de grands réalisateurs, un autre type de « gros poissons »,
de « big fish »… Mais ne vous inquiétez pas, je vous relâcherai, moi aussi,
parce que je sais à quel point le public français attend votre nouvel opus
avec impatience, qui connaît déjà un succès époustouflant aux Etats-Unis.
Mais enfin, tant que vous avez mordu à la médaille, je veux en profiter pour
vous dire en quelques mots pourquoi le public français vous plébiscite, lui
aussi.
Ce n’est pas seulement parce que vous avez su faire une place au charme
« so French » de Marion COTILLARD en épouse du fils d’Edward BLOOM,
avec un mariage sur une péniche, la tour Eiffel… : le « big game », après le
« big fish ».
C’est parce que nous sommes connus pour être plutôt exigeants, pour ne
pas dire délicats, pour ne pas dire râleurs et même rouspéteurs, en un mot :
parce que avons un faible bien connu pour le cinéma d’auteur, en même
temps qu’une certaine aversion qui est comme une « seconde nature » pour
le prêt-à-filmer et le prêt-à-regarder.
Eh bien, cher Tim BURTON, le public français vous aime, parce que vous
réussissez, je crois, bien des merveilles, et notamment ce prodige d’être à
la fois un auteur au sens le plus noble et le plus fort du terme, et en même
temps, de savoir rencontrer tous les publics. Y compris le public français !
Auteur, vous l’êtes non seulement parce que vous écrivez vous-même vos
scénarios, vous réalisez vos films de A à Z, mais aussi et peut-être surtout,
parce que vous avez su imposer un style Tim BURTON, c’est-à-dire une
manière et un univers reconnaissables entre tous et pourtant capables de
se renouveler sans cesse. C’est cela, le « grand style », et c’est bien là ce
qui fait de vous un « grand poisson » et qui explique que j’aie sorti, pour
l’occasion, ma plus belle médaille…
Ce style me frappe par une forme de simplicité. Vous nous faites voir des
choses merveilleuses, miraculeuses, surnaturelles, et vous nous mettez
en leur présence sans façon, sans détour, sans préparation. C’est
l’inverse de ce que ferait un scénariste scolaire qui se dirait qu’avant de
montrer un personnage avec des ciseaux à la place des mains, il faudrait
scander pendant des séquences entières des signes de l’existence d’un
monde surréel, tout proche. Je crois que c’est l’une de vos forces, vous ne
perdez pas de temps avec des conventions de ce type. Dans vos films, le
surnaturel apparaît, si je puis dire, comme quelque chose de familier, sans
jamais rien perdre pourtant de son pouvoir de fascination et sa puissance
d’émerveillement. Avec vous, le merveilleux apparaît à profusion avec la
simplicité des vieux contes. Et si vous êtes un auteur, c’est aussi pour
cela, parce que vous êtes avant tout, un grand conteur. Parce que votre
simplicité est le meilleur sésame qui sait nous faire entrer dans un monde
merveilleux et nous le rendre familier. Vous nous faites passer « de l’autre
côté du miroir » sans avoir besoin de « briser la glace ». Vous nous
donnez la main et nous vous suivons docilement, facilement, nous vous
écoutons avec notre âme d’enfant et avec ce mélange caractéristique de
confiance dans le conteur et de frayeur savoureuse…
Comme dans nos imaginaires d’enfant, des visages reviennent, les héros
sont toujours un peu les mêmes : chez vous, c’est Johnny DEPP qui joue
ce rôle de héros universel de notre imagination. Et en même temps, le fait
de recourir au même comédien nous fait voir et sentir, à chaque fois, la
différence entre les univers que vous savez créer et qu’il sait à merveille
incarner. Car comme beaucoup de « big fish » du cinéma, vous avez votre
acteur fétiche, votre alter ego du grand écran, que vous avez élu avec une
sûreté de jugement évidente pour tous.
Un signe que votre cinéma porte sa griffe, c’est que beaucoup de ses
titres sont restés en anglais. Nous avons « Sweeney Todd », « Big Fish »,
« Sleepy Hollow », « Mars Attacks! », « Beetlejuice », comme si la
singularité de votre univers devait être respectée, comme si on la
considérait un peu comme intraduisible, comme un nom propre.
Il est vrai aussi que votre univers doit beaucoup à la fibre anglo-saxonne
du « gothic », au monde des Dracula, des Frankenstein, des Docteur
Jeckill et Mister Hyde, à l’univers d’Edgar POE… Il doit aussi beaucoup à
DISNEY, votre premier employeur. Il représente pour nous quelque chose
de typique de cette culture qui nous fascine, non pas « de l’autre côté du
miroir », mais de l’autre côté de l’Atlantique. Et l’hommage permanent que
vous rendez au cinéma dit de « série B », dont l’apothéose est sans doute
le film que vous avez consacré à Ed Wood, est aussi celui d’un historien
des formes et du langage cinématographique, y compris dans les
expressions les plus populaires qui ne sont pas les moins intéressantes.
Les Boris Karloff, Bela Lugosi, héros d’un cinéma né dans les années 35
et poursuivi par Roger Corman au seuil des années soixante ont été les
expressions d’une poésie visuelle qui vous inspire en permanence et que
vous redécouvrez à chaque instant. Chez vous, le cinéma inspire le
cinéma, comme en est l’indice le fascinant générique d’ « Ed Wood » sur
l’entrainante musique d’Howard Shore.
La simplicité sans façon de votre style vous permet une chose rare :
ajouter de nouveaux contes, de nouvelles légendes qui, par miracle, ont
de la fraîcheur et, bien sûr, ce qui en est indissociable, du sens. Je pense
à « Edward aux mains d’argent » qui est, pour moi, une fable magnifique
sur la différence. Même quand vous montez dans les greniers de notre
mémoire collective pour chercher des sujets, vous les renouvelez et les
réinventez en les marquant de votre style inimitable. Je pense à Batman,
à la Planète des Singes, à Charlie et la Chocolaterie, et désormais à Alice
au pays des merveilles dont vous avez l’audace légitime de proposer non
seulement une suite, mais aussi de relever le défi de Disney qui avait
présenté une version que nous connaissons et admirons tous.
Mais très souvent, dans votre monde, ce qui m’intéresse, c’est justement
le fait que si le merveilleux nous semble familier, ce qui nous apparaît
comme bizarre, c’est justement la vie quotidienne avec ses réflexes, ses
habitudes, ses préjugés mêmes. Ce qui me plaît aussi, c’est que vous
avez le talent de mettre des comédiens sur des personnages que nous
n’aurions pu croire que seul le dessin pourrait les représenter, tant ils
appartiennent au monde spécial de l’imaginaire. Et vous réussissez à
chaque fois ce prodige de rendre plus « merveilleux » le réel en
confrontant le spectateur avec des imaginations faites hommes, incarnées
dans des acteurs en chair et en os, sans jamais nous faire ressentir la
déception propre à ce que l’on appelle les « adaptations », mais au
contraire une incroyable poésie. Car la présence humaine intensifie notre
fascination, comme si elle donnait raison à notre imagination. Et je crois
que c’est cela le plaisir suprême que vous nous donnez.
J’aimerais pouvoir continuer longuement à partager avec vous mes
souvenirs de spectateurs et à vous égrener toutes les raisons pour
lesquelles j’admire tellement votre travail, mais vous savez, les ministres
sont un peu comme les lièvres de Mars – c’est de saison d’ailleurs –
toujours à courir après le temps, et je sais que le vôtre est très précieux
aussi. C’est pourquoi il est temps maintenant de vous donner votre
anneau d’or et de vous rendre votre liberté…
Cher Tim BURTON, au nom de la République française, nous vous
remettons les insignes d’Officier dans l’ordre des Arts et des Lettres.
Chère Marion COTILLARD,
C’est un tout autre type de « merveille » vers laquelle je me tourne à
présent… Cher Marion, vous avez réussi le prodige d’intégrer très jeune le
club très fermé des grandes actrices françaises récompensées par un
Oscar – un autre type d’anneau d’or presque aussi prestigieux que ceux
que je vous remets ici... Je suis sûr que bien des comédiennes se
demandent comment vous avez fait pour réussir ce tour de force.
Ce prodige tient d’abord, bien sûr, de l’évidence. L’évidence de votre
charme, de votre grâce naturelle, de votre beauté, de toutes ces choses
qui ne s’apprennent pas et que vous possédez superlativement comme on
possède un don magique, mais qu’il faut savoir recevoir et porter.
Mais à cette évidence s’en ajoute une autre, qui pourrait presque paraître
contradictoire, c’est le talent brut de la comédienne, auquel vous avez eu
la générosité de vous donner et de vous abandonner tout entière, sans
craindre qu’il ne perturbe ou qu’il n’efface ni votre beauté, ni grâce, ni
votre charme. C’est un pari que vous avez fait de mettre en jeu ces
qualités qui en suffiraient à plus d’une, dont plus d’une aurait fait ses petits
trésors personnels, et d’être devenue ce que vous étiez, une grande
comédienne, à la fois française, très française, et universelle, capable de
dépasser les frontières et parler à tous et à chacun. Car vous avez
toujours eu cette « petite flamme » – et même plus que cela comme disait
la Môme avant la gloire – et vous ne l’avez pas cachée, mais vous avez
conservé pieusement et même su alimenter ce feu sacré qui vous animait.
On le voit dans la multiplicité des visages et des personnages que vous
incarnez et que vous composez, des colères de l’adolescente dans Taxi
au vieux mythe romantique de la Corse vengeresse réinventé dans Un
long dimanche de fiançailles, où vous êtes un peu une Colomba égarée
dans l’univers de Jeunet, une Colomba perverse qui tue son client à coup
d’éclats de miroirs… Vous êtes la petite épouse française idéale,
Joséphine, dans Big Fish. Vous êtes Fréchette, la Française folle
amoureuse du grand gangster dans Public Ennemies. Dans tant d’autres
films, jusqu’à Nine récemment, vous incarnez tous les visages de la
féminité.
Mais peut-être est-ce dans un seul film que vous multipliez le plus les
incarnations à la fois différentes et cohérentes. Tout le monde l’a compris,
je veux parler de La Môme. Car votre Oscar, qui vous inscrit dans la
lignée de Simone SIGNORET et de Juliette BINOCHE, vous a
récompensée pour plusieurs rôles en un. Non seulement parce que vous
incarnez Edith PIAF à tous les âges de la vie adulte, pour la caméra
d’Olivier Dahan, mais aussi parce que PIAF elle-même, par sa nature
d’artiste, était riche d’innombrable vies, que vous avez su rendre à la
perfection.
Ce pari, plus que réussi, de vous mettre sans cesse à la mesure de ce
génie de l’âme française mise en musique et mise en voix qu’était PIAF,
c’est lui qui vous a permis de devenir vous-même, c’est-à-dire de faire
apparaître toutes les facettes et toutes les nuances de votre personnalité
d’actrice.
Car pour donner vie à ce mythe universel de la chanson française, c’est-àdire
pour être à la hauteur de celle qui était le porte-voix de toute une
culture populaire et d’émotions restées presque enfouies dans l’oubli des
quartiers et des faubourgs, vous avez donné énormément de vous-même.
Vous avez incarné ce rôle et ce personnage dans toutes les dimensions
du succès, jusque dans la déchéance et ces moments de fête qui portent
eux-mêmes un peu de la chute, sans gommer aucun des aspects
tragiques de cette existence d’exception.
Vous avez travaillé sur tout, sans exception, jusque dans les moindres
nuances du visage, de la silhouette, du regard fixe et comme halluciné de
celle qui est habitée par la chanson. Vous avez rendu à la perfection les
gestes vifs de PIAF, ses petits gestes de sauvageonne et de « diamant
brut », son côté dégingandé, son autorité souveraine et parfois son
autoritarisme, son charme irrésistible. Vous avez su, d’une manière qui
tient du prodige, ressusciter cette gouaille d’antan et nous restituer cette
émanation du génie populaire.
Pour redonner corps et âme à la voix d’Edith PIAF, vous vous êtes
donnée corps et âme, et vous êtes parvenue à la sortir de cette forme
presque pire que l’oubli qu’est l’habitude.
Bien plus qu’un rôle de composition, j’appellerais cela un rôle
d’incarnation.
Et ce qui est merveilleux et en même temps très naturel, c’est que ce don
de soi, cette générosité, vous ont été rendues au centuple par le public.
Cette capacité à restituer pour chacun cette étoile éteinte mais qui brillait
toujours si intensément de ses feux lointains, elle vous a en quelque sorte
permis de marcher sur les pas d’Edith PIAF. Un peu comme PIAF, vous
êtes une star internationale à la française, grâce à votre grande carrière
américaine, auprès de Tim BURTON, Ridley SCOTT, Rob MARSHALL,
Michael MANN et bientôt de Woody ALLEN et de Steven SODERBERGH.
Votre grâce, votre beauté, votre charme à la française, qui vous ont
permis de devenir l’égérie de DIOR, n’imposent jamais de limites à votre
jeu, à vos incarnations. Car chez vous, les exigences de la comédienne
sont toujours plus fortes, votre beauté n’est jamais hiératique : vous êtes «
ce mouvement qui déplace les lignes » dont parle BAUDELAIRE. Vous
savez jouer à la fois l’exubérance populaire des faubourgs et des rôles
beaucoup plus réservés ; vous êtes toujours capable de fendre l’armure,
de ne pas rester une icône. C’est à cela que nous reconnaissons la
marque de votre talent exceptionnel et de votre vraie « nature » d’actrice,
de cette générosité absolue et sans condition qui vous caractérise.
Je sais bien que je rends aujourd’hui hommage à une artiste in progress,
comme l’est aussi Tim BURTON – je ne veux bien sûr pas dire par là « en
progrès », mais en mouvement et en plein essor, car votre Oscar n’était
pas seulement un aboutissement, une consécration, mais surtout le point
de départ d’une immense carrière qui n’a pas cessé de nous éblouir, de
nous enchanter et surtout de nous émouvoir.
Chère Marion COTILLARD, au nom de la République française, nous
vous faisons Chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres.