Chère Maria Teresa De Bellis,

Quel plaisir de vous retrouver à l’Académie de France, dans ce lieu hors du
temps, merveilleux, rare, ce lieu dédié aux arts et à la création où j’ai passé
de si agréables moments. Vous êtes une figure de la Villa Médicis, ces
figures de bibliothécaire qui accueillent et guident le lecteur avec
bienveillance et générosité. A la manière d’un Lucien Herr rue d’Ulm au
temps de l’affaire Dreyfus ou de Noëlle de La Blanchardière dans la si
proche Ecole française de Rome, vous faites partie de ces figures qui
dessinent un paysage et façonnent un univers. Comment oublier que
Marcel Proust fut bibliothécaire à la Mazarine de 1895 à 1900 ? Comment
oublier que Leconte de Lisle et Anatole France furnt bibliothécaires du
Sénat ? Et que dire d’Hector Berlioz, bibliothécaire du Conservatoire, de
Théophile Gautier, bibliothédaire de la princesse Mathilde ou encore de
Robert Musil; bibliothécaire de l’Université technique de Vienne de 1910 à
1914 ?
Vous êtes née à Bari, dans cette région des Pouilles pénétrée d’influence
grecque qui regarde déjà vers les Balkans et vers l’Orient, une région
ouverte sur les larges horizons et sur les cultures de la Méditerranée. Votre
formation bilingue italo-française auprès de l’Institut Saint Dominique à
Lucerne, puis Rome enfin à Mortefontaine dans l’Oise, fait de vous une
Européenne convaincue éprise des humanités. En 1975, vous soutenez
votre Laurea à La Sapienza sous la direction du professeur Colesanti sur
Le nouveau théâtre au Québec.
En 1972, Balthus vous recrute à l’Académie de France et vous êtes
d’abord attachée au Bureau du Secrétaire Général, M. Jean Mathieu. Vous
accueillez, vous administrez, vous « entourez » de votre attention les
pensionnaires. Vous assurez aussi le suivi des activités culturelles de
l’Académie de France à Rome : les expositions, les concerts, les rapports
avec la presse., en d’autres termes vous faites de la Villa ce lieu de culture
et de vie que j’ai eu le plaisir de diriger en l’ouvrant à la Ville, en ayant le
souci de faire dialoguer constamment le patrimoine légué et le futur à
inventer.
En mai 1979, vous acceptez de travailler à la Bibliothèque, dans ce
lieu fait de livres et d’in-folio que Montaigne désignait joliment
comme une « librairie ». Vous vous formez, vous obtenez plusieurs
diplômes auprès de la Scuola Vaticana, auprès de l'Ecole de
Bibliothécaires de Lyon en mai 1982, enfin auprès de la Scuola
Speciale di bibliotecari e archivisti de l’Université La Sapienza en
1991, avec une thèse sur le projet de la Nouvelle Bibliothèque de
France. Grâce à une opération intellectuelle, les deux clochers de la
Trinité des Monts viennent toucher du doigt les quatre tours de la
Bibliothèque François Mitterrand dessinés par Dominique Perrault.
Depuis 1980, vous êtes la bibliothécaire reconnue de cette belle
institution, si importante dans la politique de résidence artistique du
Ministère de la Culture et de la Communication. Dès le début, vous avez
eu le souci de sortir ce lieu remarquable de son isolement et de créer des
liens avec les bibliothèques des musées, notamment en France et en
Italie. Vous faites de ce lieu un trait d’union naturel entre les chercheurs et
les institutions des deux Pays.
L’un de vos premiers soucis a été de reconstituer la Bibliothèque du XIXe
siècle. Votre travail est rendu difficile, voire impossible, par le manque de
catalogues de l’époque, dont les fichiers ont été détruits dans la première
partie du XXe siècle. Avec la collaboration avec Mme Isabelle Chave,
directrice des Archives départementales d’Epinal, et grâce la
collaboration du département d’Histoire de l’Art où sont conservées les
Archives, vous procédez à une patiente et savante reconstitution.
En 2000, à l’occasion de l’année jubilaire si importante pour la ville de
Rome, vous devenez responsable de la bibliothèque et vous commencez
une ambitieuse politique de mise en valeur du fonds graphique de la
Bibliothèque de l'Académie de France à Rome. Vous exhumez de l’oubli
des fonds d’un grand intérêt historique: un catalogue des gravures du
Cabinet du Roi ; le fonds de Caricatures des Pensionnaires et surtout le
catalogage de plusieurs centaines de dessins de voyages inédits de
l’architecte François-Nicolas Normand, que la bibliothèque a reçu en don
au milieu des années 1970.
Vous menez actuellement un travail d’inventaire du fonds graphique, y
compris des oeuvres ayant fait partie du Musée de la Villa Médicis,
ardemment souhaité par le directeur A. Puech et inauguré en la présence
du Roi d’Italie, Victor-Emmanuel III, en 1933. Une partie de ces oeuvres
ont été présentées lors de l’exposition Villa Aperta en 2009, que j’avais eu
le plaisir de proposer lors de mes « années romaines ». C’est souligner
combien le fonds ancien de la bibliothèque de la Villa recèle de trésors
cachés et de vestiges enfouis. En cela, vous rejoignez l’intuition de
Borges selon laquelle « ordonner une bibliothèque est une façon
silencieuse d’exercer l’art de la critique ».
Dans la continuité d’un travail ébauché dans les années 1990, vous avez
décidé cette année de confier à un élève-conservateur de l’ENSSIB le
soin de faire l’histoire du fonds archéologie dont on connaît mal l’histoire.
De ce fonds font partie une série composite de l’Expédition en Egypte,
mais aussi une série de gravures de Piranèse père et fils et des feuillets
épars dont quelques-uns portent des tampons de l’Académie Royale du
XVIIIe siècle. Autres traces de cette présence française à Rome, et
notamment sur cette colline du Pincio qui fut pour les voyageurs comme
pour les pèlerins un havre de paix et un lieu de méditation. »Dès qu’on
voit une promenade plantée d’arbres en Italie – ne manque pas de noter,
avec causticité, Stendhal – on peut être assuré qu’elle est l’ouvrage de
quelque préfet français » !
Pénétrer dans la Bibliothèque de la Villa Médicis, c’est un peu visiter un
« lieu de mémoire » patiné par le temps, un territoire façonné par les
bibliothécaires successifs qui s’y sont succédé. C’est aussi pour les
chercheurs, italiens et étrangers, mais aussi pour les pensionnaires de
l’Académie de France bénéficier de votre attention prévenante et de votre
connaissance admirable des fonds. Car chacun le sait, le bibliothécaire
est un professionnel de la mémoire, un professionnel qui fait souvent
corps avec les livres au point de devenir lui-même un homme-livres,
intériorisant les contenus ou bien organisant leurs seules références
jusqu’à entrer en catalogue…comme on entre en religion ! Personnage
élevé au rang littéraire par Jacques Roubaud dans La Belle Hortense, la
bibliothèque - votre « deuxième maison », pour ainsi dire - est aussi une
figure cinématographique, des Ailes du désir de Wim Wenders au Nom de
la Rose d’Umberto Eco, adapté à l’écran par Jean Jacques Annaud. A
l’heure de la révolution numérique, je ne doute pas que naîtront de
nouvelles représentations romanesques du bibliothécaire en médiateur du
savoir, en sauveur de la mémoire, en thérapeute de l’information
A mes yeux, chère Maria Teresa de Bellis, vous êtes un peu tout cela,
vous faites partie de celles et de ceux qui font aimer les livres, qui font
goûter la lecture et qui ont plaisir à partager leur savoir. Aussi, au nom du
Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont
conférés, française, nous vous remettons les insignes de chevalier de la
Légion d’Honneur.