Chère Liz McComb,

Votre destinée réactive les voix du passé. En nouvelle diva du Gospel aux
variations jazzy, votre chant multiplie les médiations entre le sacré et le
profane, en le faisant sortir des églises, en offrant au monde son crédo
vibrant si singulier qui oscille entre la douleur et l’extase. La glossolalie
musicale afro-américaine et les formes les plus mystiques du « negro
spiritual » sont l’énergie de votre musique. Voix d’écorchée vive, éraillée et
grave, escaladant crescendo les octaves sans effort et avec une puissance
aussi généreuse que subtile qui remue le corps et l’âme, vous avez rejoint
en deux décennies les légendes de la musique noire américaine en lui
apportant ce que le musicologue Bill Carpenter appelle à votre propos le
« world gospel ». Tour à tour terrienne, aérienne, je paraphrase Tina
Turner dans « Proud Mary » : vous ne faites jamais dans le « easy »,
« you always do it nice and rough », et votre flamme porte l’ivresse suave
des métamorphoses sur l’échelle des sentiments.

Le feu sacré de la culture Gospel vous habite depuis l’enfance. Fille d’une
des rares femmes à exercer la fonction de pasteur dans une petite
communauté pentecôtiste près de Cleveland, le temple de votre mère fera
office de conservatoire pour votre jeune voix prometteuse. Dans la famille,
l’ouverture d’esprit et le nomadisme musical prédominent : on croise le
chant des Évangiles, le blues et le jazz ; on écoute The Staple Singers,
Sister Rosetta Tharpe et surtout Mahalia Jackson, et aujourd’hui vous vous
ouvrez également au Rap ou au Hip Hop. Votre frère devenu trompettiste
vous révèle les grandes figures du jazz, de Louis Armstrong à Charlie
Parker, de Nat King Cole, Sarah Vaughan et Aretha Franklin à Max Roach,
Clifford Jordan ou John Coltrane.

Adolescente, vous intégrez l’école puis la troupe du Karamu House, centre
culturel de Cleveland où vous apprenez l’histoire et la culture afroaméricaines.

Tout le monde vous complimente sur votre voix, et vous
rêvez secrètement des planches de Broadway. C’est alors que soutenue
par votre cousine Annie Moss, vous passez des auditions et êtes recrutée
dans le groupe The Jean Austin Singers ; vous découvrez alors les scènes
internationales en faisant les tournées de la revue itinérante Roots of
Rock’n’Roll. Vous entamez alors votre période européenne, et c’est lors du
festival de Montreux en 1981 que vous faites vos premières apparitions
flamboyantes aux côtés de monstres sacrés comme Bessie Griffin, Taj
Mahal ou Koko Taylor dans les premières parties de Ray Charles et de
James Brown.

Gérard Vacher repère vite tout ce que vous pouvez apporter aux scènes
musicales européennes : il devient votre producteur et avec lui, vous
prendrez la route du succès. De cette rencontre naîtront deux albums en
1992 et 1993, Rock my Soul et Acoustic Woman, et vous devenez cette
superstar du gospel jazzy que vous êtes aujourd’hui. Vous revisitez les
métaphores bibliques et les plus vieux spirituals qui portent en eux le
passé de toutes les ségrégations, comme « Down by the Riverside » ou
« Swing Low, Sweet Chariot ». Vous êtes également une grande prêtresse
du « melting pot » de tous les styles musicaux dont la chaire de poule est
le crédo, je pense à la Soul mais aussi au Funk.

Installée en France, vous vous partagez entre Paris et Cleveland, où
incognito vous redevenez de temps à autre une chanteuse de gospel
parmi les autres dans le temple de votre mère, vous renouez avec les
origines des cadences impétueuses de La Nouvelle-Orléans en
enregistrant Spirits of New Orleans, un témoignage musical d'avant les
dévastations de l’ouragan Katrina. En 2007, ce sont les chants et les
tambours traditionnels des Caraïbes et le blues qui vous inspirent et qui
nous donnent un nouvel opus Soul, Peace and Love. Au fil des ans et des
albums, vous vous êtes imposée par une oeuvre exceptionnellement
féconde et syncrétique. 2006 est une année de consécration : vous
recevez le Prix Mahalia Jackson aux Victoires du Jazz.

Héritière géniale du patrimoine culturel musical gospel et jazz, que l’on
retrouve dans votre dernier album I Believe, magnifique profession de foi
en religion et en musique, vous êtes à l’instar d’Aretha Franklin ou de Nina
Simone une excellente pianiste qui a su s’entourer de musiciens de
premier plan.

Vous êtes une citoyenne du monde à la voix qui s’élève au-dessus des
ruptures et s’engage à lutter contre les ségrégations. Vous êtes une
ambassadrice de l’esprit Gospel dans le monde entier, comme Edith Piaf a
pu l'être de la chanson française. Et à l’instar de Coltrane, vous apportez
aux tumultes du jazz la joie de l'expérience spirituelle. Aujourd’hui, vous
êtes une grande parmi les grandes.

Chère Liz Mc Comb, au nom de la République française, nous vous
remettons les insignes d'officier de l’Ordre des Arts et des Lettres.