Chère Madeleine Malraux,Monsieur le Premier ministre,Mesdames et Messieurs les ministres,Mesdames et Messieurs les Présidents et Directeurs,Mesdames, Messieurs,Chers amis,

Je veux d’abord vous dire, chère Madeleine, à quel point j’ai apprécié la qualité du
silence qui a accompagné et suivi le magnifique récital que vous nous avez fait le
plaisir de nous donner. La qualité du silence est, bien sûr, le lieu même où s’inscrit
comme en transparence la profondeur d’une émotion esthétique, que ce soit des
lectures ou des concerts. Je voulais vous remercier de ces moments de grâce et
vous dire mon admiration devant votre sensibilité, mais aussi l’agilité et l’imagination
presque primesautière qui inspirent vos interprétations et qui révèlent une jeunesse
d’esprit et de coeur vraiment exceptionnelle. La musique devient sous vos doigts un
pur moment de jouvence. Le programme éclectique et poétique que vous avez
choisi est à l’image de cette délicatesse à la fois enjouée, profonde et mystérieuse.
Je crois que le terme de « fantaisie » – tant le genre musical que la qualité de
caractère, avec sa référence à l’imagination et à sa liberté – convient parfaitement à
votre traversée d’un siècle d’aventures musicales et humaines.
Ces notes égrenées m’ont fait justement l’effet d’un parcours, d’une évocation de
cette existence si riche d’émotions, de rencontres et de succès, comme des
mémoires cryptées et indicibles offerts à vos auditeurs, vos Antimémoires à vous en
quelque sorte.

J’y retrouve la manière unique et subtile qui a toujours été la vôtre d’enchanter le
mythe pour mieux l’approcher et ces chemins de traverse sur lesquels vous nous
conduisez nous donnent l’impression d’entrevoir un autre André Malraux, celui dont
vous avez été l’épouse et la Muse. Celui de la villa de Boulogne où vous aviez
l’habitude de lui jouer quelques feuillets d’albums de ses compositeurs de
prédilection, tandis qu’il écrivait ou bien classait ses photographies, au moment, par
exemple, où il composait la Psychologie de l’art, qu’il vous a dédiée. Notre
imagination se laisse porter par vos fantaisies.

La musique est bien, pour paraphraser l’immense écrivain, la « Voix du silence », et
peut-être un peu un « Miroir des limbes ».

Bach et Chopin (dont vous célébrez à votre façon le bicentenaire de la naissance),
les compositeurs russes que vous avez enregistrés avec cette grâce quasi féline qui
caractérise votre jeu, Claude Debussy (que connaissait bien celle qui fut votre
professeur de piano au Conservatoire, Marguerite Long), sans oublier la tendresse
mêlée d’ironie de votre cher Erik Satie, l’auteur des Trois Morceaux en forme de
poire et de la Sonatine bureaucratique… dont je vous assure que le rythme peut
devenir tout à fait obsédant… : tous ces musiciens nous offrent quelques vues sur
ces « paysages choisis » de votre jardin secret et d’un véritable « art de vivre »,
indissociable de l’art tout court. J’y retrouve un écho des savoureux dessins inédits
de L’Univers farfelu d’André Malraux dont vous nous avez ouvert quelques
contrées…

Il serait présomptueux de dire que je vous reçoive ici dans mes contrées,
car ces salons sont les vôtres, car ce ministère est et reste celui d’André
Malraux. C’est lui qui en a été le fondateur, il porte à jamais sa marque et il
est et sera toujours porté par son énergie et par son exemple. Cette
maison est la vôtre aussi bien sûr comme artiste et j’ai envie de dire que
vos accords en ont repris possession tout à l’heure, dans le sens magique
de ce terme.

C’est pour cette magie même que vous avez dispensée autour de vous,
chère Madeleine Malraux, que nous avons l’immense plaisir et le très
grand honneur de vous faire, au nom du Président de la République et en
vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, Officier dans l’ordre de la
Légion d’honneur.