Cher AA Bronson,

C’est avec un grand plaisir que j’honore aujourd’hui un artiste de votre
renom et de votre talent. Je ne veux pas oublier que vous avez été un
artiste à trois visages, un triptyque vivant de l’art contemporain en quelque
sorte. Vous avez en effet réalisé la majeure partie de votre oeuvre au sein
d’un trio, General Idea, fondé à Toronto en 1969 avec Felix Partz et Jorge
Zontal, et qui ne s’est dissout, vingt-cinq ans plus tard, qu’avec leur
disparition à quelques mois d’intervalle en 1994. Je tiens donc à rendre, en
même temps qu’à vous, un pareil hommage à ces créateurs avec qui vous
avez partagé l’art et la vie.

General Idea a été une étape importante dans la création artistique
contemporaine. En accord avec la théorie de Barthes sur « la mort de
l’auteur » elle a, par la création d’une identité collective, bouleversé la
vision traditionnelle de l’artiste comme génie solitaire que le romantisme
nous avait léguée. General Idea, par sa façon de créer l’art, de le
renouveler, de le mettre en scène et de l’utiliser, entretient un rapport étroit
entre la vie artistique et l’existence, à la fois dans ce qu’elle peut avoir de
plus spirituel comme dans ses aspects les plus triviaux.

Cher AA Bronson, ayant étudié l’architecture à l’Université du Manitoba,
vous développez, au sein de ce groupe, une façon atypique d’affronter la
création artistique, et en premier lieu dans la manière même dont vous
avez commencé votre carrière. Vous racontez que cela s’est fait par
hasard, alors que vous logiez dans une boutique de Toronto, où vous
fabriquiez des objets que les passants se sont mis à vouloir acheter, si
bien que votre lieu de vie s’est peu à peu transformé en une véritable
galerie d’art. Loin d’entrer dans les arts par les circuits habituels et le
quotidien, vous avez fait de votre existence la matière même de votre
oeuvre. C’est la vie que vous meniez avec Jorge Zontal et Felix Partz qui a
naturellement engendré une création artistique, vérifiant ainsi la déclaration
de Michel Foucault : « Je pense qu’un mode de vie peut donner lieu à une
culture ».

Pour General Idea, aborder l’art de façon atypique, c’est aussi et surtout
s’approprier des formats artistiques non conventionnels, qui sont
empruntés aux médias de masse et à la culture populaire. Ainsi, de 1972 à
1989, vous publiez le FILE Megazine, détournement humoristique du
fameux LIFE Magazine. En s’inspirant des revues DADA des années 1920,
FILE popularise l’utilisation du magazine à grand tirage comme oeuvre
d’art. Le groupe se révèle alors pionnier dans le domaine des arts
médiatiques, et notamment de la vidéographie. Pour lui, il faut investir la
société de consommation, se l’approprier, faire du commerce non
seulement un objet mais aussi un vecteur de l’art.

Je songe encore avec amusement aux faux concours de beauté que vous
avez organisés pendant plusieurs années sous le nom de « Concours Miss
General Idea », assortis d’un « Pavillon Miss General Idea », éléments
d’une mythologie complexe symbolisant les différentes étapes de la
création artistique, depuis la réflexion sur l’oeuvre jusqu’à son exposition en
musée et à sa réception par le public. Dans le cadre de cette réflexion sur
l’art, vous avez décidé de détruire avant l’heure le pavillon métaphorique
de l’année 1984 - clin d’oeil à George Orwell - qui devait rassembler vos
créations, au moyen d’un incendie non moins métaphorique. D’architectes
de l’imaginaire, vous en deveniez les archéologues, pointant le doigt sur
ces musées qui ne voulaient traiter qu’avec des artistes morts et se
transformaient en mausolées de l’art. Réunir l’art et la vie a toujours été un
axe fondamental de votre création.

A travers les concours de beauté, les shows télévisés, les magazines à
grand tirage, mais aussi avec la fondation, en 1974, du centre d’art
autogéré de Toronto « Art Metropole », dont la mission consiste à mettre
en valeur les publications, les vidéos et les multiples d’artistes, il s’agit
d’introduire du neuf avec de l’ancien, d’utiliser des formes familières
détournées. En effet, la production artistique de General Idea est toujours
caractérisée par son engagement. Mais à la différence de l’Art conceptuel,
qui partage avec General Idea la stratégie de détournement des supports
de communication de masse, cet art engagé ne se départ jamais d’une
forme d’humour et d’ambiguïté, qui donne toute sa force à sa production et
la rend si reconnaissable.

L’année 1987 marque un tournant dans l’orientation créatrice de General
Idea, qui se concentre désormais sur le problème du SIDA, et réalise une
soixantaine de projets en l’espace de sept années. C’est sans doute
pendant cette période que le groupe marque le plus son engagement, en
misant sur le détournement de formes familières. L’exemple le plus fameux
reste le logo AIDS, directement copié sur le LOVE de Robert Indiana, créé
en 1964 sans copyright et repris à outrance par la publicité. En
entreprenant, je cite, « de réintroduire dans le monde de l’art ce que le
design industriel avait piqué à la peinture des années 1960 », vous
entendez faire bénéficier le message artistique, je cite à nouveau, « d’une
aura familière qui permettrait d’en rendre le contenu plus alarmant ». L’art
est un moyen d’expression puissant car il crée la surprise dans l’horizon
des convenances, il réveille l’esprit ensommeillé dans la gangue du
quotidien. Mais utiliser le logo LOVE pour dire AIDS a aussi une
signification propre au sujet de la maladie : c’était évoquer la prolifération
du VIH, c’était faire éclater au grand jour ce qui restait partout inaperçu.
L’engagement de General Idea est en effet né à un moment où régnait le
déni sur la pandémie : le mot était rarement prononcé, la réalité tue avec
pudeur. En investissant et en utilisant l’espace du quotidien avec des
affiches et des sculptures du logo AIDS, on pouvait garder le mot même
visible, et rendre l’idée acceptable, naturelle, afin que les personnes
atteintes ne soient plus des exclus de la société. C’est la souffrance
quotidienne de ces malades que font éclater les oeuvres presque
monumentales du groupe autour de l’AZT. Je pense à ces pilules à taille
humaine, et surtout à ces murs entiers recouverts des pilules que les
malades doivent ingérer chaque jour, chaque mois, chaque année. Ils
évoquent les motifs répétitifs du Pop art de Warhol, mais en y apportant
une lumière plus crue, un regard plus aigu, loin des joies futiles de la
société de consommation. La signification de telles oeuvres est encore plus
forte lorsqu’on sait que Félix Partz et Jorge Zontal, atteints du VIH, en sont
morts tous les deux en 1994.

Cette perte bouleversante, cher AA Bronson, c’est encore grâce à l’art que
vous l’avez peu à peu surmontée. Depuis la fin brutale de General Idea qui
vous a, en quelque sorte, dépossédé des deux tiers de votre identité, votre
travail individuel s’est focalisé sur la question de la maladie et de la mort,
de la perte, du trauma individuel en rapport avec la question de l’identité et
du moi. Après avoir fait un somptueux portrait de Félix Partz deux heures
après son décès, et un autre de Jorge Zontal pendant son séjour à
l’hôpital, vous vous êtes vous-même représenté en gisant sur un cercueil.
Reprenant la figure classique du « gisant » et la mythologie de la « Belle
mort », vous les réinventez, vous les réincarnez. Ce regard sur soi dans
une mort fantasmée renoue paradoxalement avec votre souci d’exprimer le
lien consubstantiel entre l’art et la vie. Par une réflexion sur les rapports
entre le corps et l’esprit, l’histoire et la mémoire, vous nous faites prendre
conscience que, si le moi de la personne peut se perdre, le je de l’artiste
peut le ressaisir par la création. Vous montrez aussi, avec beaucoup de
poésie, que les malades et les morts font partie de nous, qu’ils habitent
avec nous ce lieu que vous appelez « la cité du rêve ».

General Idea a reçu nombre de prix internationaux, ses oeuvres font partie
de nombreuses collections publiques et privées partout dans le monde. Le
groupe a en particulier représenté le Canada à l’occasion de plusieurs
biennales. Votre oeuvre personnelle ne rencontre pas moins de succès, et
vous êtes régulièrement exposé dans le monde entier, notamment à Paris,
où la galerie Frédéric Giroux vous rend personnellement hommage chaque
année depuis plus d’une décennie. Aujourd’hui, nous pouvons redécouvrir
tout cela avec bonheur au Musée d’art moderne de la ville de Paris, grâce
à Fabrice Hergott et Frédéric Bonnet.

Cher AA Bronson, pour votre oeuvre forte et puissante, au nom de la
République française, nous vous remettons les insignes de Chevalier dans
l’Ordre des Arts et des Lettres.