Cher Patrice Bart,

Votre constance et votre fidélité à la danse et à l'Opéra Garnier sont
exceptionnelles : 54 années d'activité dans cette grande institution,
pendant lesquelles vous vous êtes livré littéralement corps et âme à votre
passion.

Vous avez été saisi très jeune par l’universalité du langage corporel que
seule la danse peut offrir. À 12 ans, vous êtes à l’École de danse ; à 14
ans, vous entrez dans le Corps de ballet, ce qui est déjà une prouesse à
cet âge. En 1963, c’est en tant que coryphée que vous recevez le prix
René Blum, qui distingue les jeunes danseurs les plus prometteurs.

Nommé premier Danseur, vous remportez le premier prix de la Médaille
d'Or au concours international de ballet à Moscou en 1969. Avec la
complicité notamment de John Taras qui dirige le Ballet de l’Opéra en 1969
et 1970 et qui voue confie des rôles de soliste, vous parvenez en 1972,
grâce à votre interprétation du prince du Lac des Cygnes, à être nommé
Danseur Étoile.

Ce titre vous ouvre la porte de tous les grands rôles, de Pétrouchka au
prince de la Belle au Bois Dormant en passant par Don Quichotte ou le Fils
Prodigue. Les plus grands chorégraphes vous offrent des rôles clés dans
leurs créations. Je pense notamment à Serge Lifar, à Roland Petit, ou à
Kenneth MacMillan. Le London Festival Ballet vous invite à venir vous
produire pour plusieurs représentations tout au long de la décennie 1970.

En tant qu'Étoile, vous vous confrontez à différents chorégraphes, à des
traditions nationales différentes – autant d’expériences qui vont vous
donner une très large vision d’ensemble sur l’art que vous servez.

Car très vite, alors que vous êtes au faîte de votre art, vous préparez votre
reconversion, en tant que répétiteur d'abord, puis comme maître de ballet
en 1987. Vous participez activement à l'organisation artistique de la
compagnie et vous êtes co-directeur, avec Eugène Polyakov, du ballet de
l'Opéra de Paris lors du départ de Noureev en 1989. À partir de 1991, vous
êtes maître de ballet, associé à Brigitte Lefèvre, directrice de la danse de
l’Opéra de Paris. Cette fonction suprême vous permet d'assurer la qualité
du ballet en perpétuant la tradition enseignée par vos maîtres et en y
apportant votre touche personnelle. D'Étoile de la Compagnie, vous en
devenez le guide, pour transmettre aux jeunes danseurs les secrets de
votre art.

Parallèlement, vous développez votre activité de chorégraphe et vos
créations internationales. Vous signez entre autres un Don Quichotte en
1993 qui sera présenté au Staatsoper de Berlin puis au Ballet de l'Opéra
de Finlande à Helsinki.

Comme le disait Maurice Béjart, « La danse [est] un minimum
d'explications, un minimum d'anecdotes, et un maximum de sensations. »
C'est un peu sur cette idée que vous avez créé Coppélia, votre première
chorégraphie pour la Compagnie de l'Opéra. Vous êtes en effet revenu aux
origines littéraires du mythe, en vous inspirant de l'étrangeté du conte
d'Hoffmann. L’interprétation de Dorothée Gilbert, qui joue Swanilda et de
Mathias Heymann dans le rôle de Frantz, donne à vos personnages toute
leur profondeur. Vous avez essentiellement travaillé les ressorts
dramatiques de leurs relations pour atteindre la quintessence du mythe -
ce que seule la danse peut transmettre de manière si singulière.

Aujourd’hui, en reprenant ce spectacle unique que l’Opéra national de
Paris a programmé pour mieux vous rendre hommage, vous nous avez
offert pour votre départ le meilleur de vous-même.

Vos créations puisent dans des mythes aux confins du réel et de la fiction,
dans des univers très oniriques où les héros se trouvent confrontés au
surnaturel, à l’ambiguïté, dans une perte sensible de repères. Outre
Coppélia, je pense à Don Quichotte, à Giselle, au Lac des Cygnes. Vous
aimez le paradoxe du ballet qui demande un contrôle et une maîtrise
parfaite du corps tout en amenant les danseurs au lâcher-prise, à la
libération du mouvement parfait. À l'instar de Noureev, vous refusez de
tricher. Le danseur doit incarner, au sens propre, son personnage et c’est
cette tension entre la maîtrise et le lâcher-prise, entre le corps et la
légèreté du mouvement, que vous avez su transmettre avec tant de talent.

Par vos choix de créations, par la spécificité de vos chorégraphies, vous
avez su parcourir avec génie cette ligne de crête entre la réalité du corps
et l'esprit du geste.

Si, comme vous le dites, « la danse est une part de la vie », vous avez
décidé après plus de cinquante ans passés à l'Opéra National de Paris de
vous retirer pour laisser parler la vie en dehors de la compagnie.

En clôture de cette merveilleuse soirée, je tenais à saluer l’artiste qui a
consacré toute sa vie, tout son temps et tout son talent, à un art que vous
avez servi de manière unique, en réunissant les qualités du danseur, du
chorégraphe et du maître de ballet. Avec vous, le Ballet de l’Opéra a su
maintenir son très haut rang au niveau mondial grâce à votre capacité à
concilier l’exigence extrême de la tradition classique avec le souci du
renouveau et de l’ouverture. Pour le plus grand bonheur de chacun, vous
avez contribué de manière magistrale à son rayonnement dans le monde.

Au nom de la République française, cher Patrice Bart, nous vous faisons
commandeur dans l’ordre des Arts et des Lettres.