Madame la directrice générale de l’UNESCO, Chère Irina BOKOVA,Madame la Ministre, Chère Marie-Luce PENCHARD,Monsieur le Président de l’Assemblée générale des Etats parties à la Convention del’UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, Cher ChérifKHAZNADAR,Madame la Ministre, Madame l’Ambassadeur de France auprès de l’UNESCO,Chère Catherine COLONNA,Monsieur le Président du Conseil Exécutif de la Collectivité Territoriale de Corse,Cher Paul GIACOBBI,Monsieur le Directeur général des Patrimoines, Philippe BELAVAL,Monsieur le Directeur général de la Création artistique, Georges-François HIRSCH,Chère Christine SALEM, Cher Petru GUELFUCCI,Mesdames et Messieurs,Chers amis,

Au moment de lancer cette cérémonie en l’honneur du MALOYA et du CANTU IN
PAGHJELLA, deux célèbres citations me viennent à l’esprit. « Exegi monumentum
aere perennius », la fameuse phrase d’HORACE qui dit à propos de sa poésie :
« J’ai construit un monument plus pérenne, plus durable que l’airain ». Et puis
l’adage, « Scripta manent, verba volant » : « Les écrits restent, les paroles volent ».
Je crois que, quelque part dans l’interstice entre ces deux célèbres maximes, se
situe la grande sagesse de l’UNESCO d’avoir, depuis 7 ans, décidé de remédier à
une anomalie en matière de patrimoine mondial. Cette anomalie, ce manque en tout
cas, c’était bien, vous le savez, notre tendance à tous de considérer qu’il n’y avait
de valable que ce qui était dans l’espace, que ce qui était tangible et concret, et qu’il
n’y avait de « durable », comme dit HORACE, que ce qui était monumental. Nous
avions, au fond, une vision plus « monumentale » que « patrimoniale » de la culture.
Petit à petit, nous avons mieux tenu compte de cette évidence que le patrimoine, ce
n’est pas seulement le grandiose, ce qui physiquement en impose, ce qui « pèse et
qui pose », comme le dit VERLAINE. Mais c’est souvent quelque chose de plus
subtil, de plus intime, d’apparemment plus fugace, plus éphémère. Ce ne sont pas
seulement des monuments, mais aussi des écrits qui restent, des paroles qui volent,
des rythmes qui essaiment, et qui, pourtant, ont leur durée propre et leur solidité
particulière et qui constituent les linéaments de l’architecture humaniste d’une
humanité réconciliée. Et c’est ainsi également que, de plus en plus, nous avons
ouvert notre notion de patrimoine à des expressions culturelles cristallisées dans
des régions a priori moins en vue, mais qui appartiennent de plein droit à l’héritage
de toute l’humanité et dont la transmission est un enjeu pour tous.
Et dans ce domaine il faut remarquer que l’UNESCO s’est placé en pointe et s’est
même montré pionnier.
Peu à peu, nous avons remarqué que notre fascination légitime pour les
splendeurs architecturales et leur « front audacieux » pour reprendre la
belle expression de DU BELLAY (dont nous fêtons le 450e anniversaire de
la disparition), nous avait fait oublier de nombreuses manifestations de la
créativité humaine, parfois les plus secrètes ou les plus discrètement
inscrites dans nos consciences et dans nos vies.
Voici 7 ans que, grâce à la Convention pour la sauvegarde du patrimoine
culturel immatériel, une traduction juridique et officielle a été donnée à nos
alarmes de voir lentement s’effacer cette mémoire collective qui fait notre
richesse humaine et notre diversité. Nous sommes allés parfois pour ainsi
dire jusqu’au chevet de formes d’art traitées avec une condescendance
injuste, afin de leur redonner leurs lettres de noblesse, et dans l’espoir
surtout de les encourager ainsi à se perpétuer et même à prospérer.
Cette convention fondatrice connaît un succès phénoménal et croissant,
sur tous les continents et dans toutes les aires culturelles, où elle répond à
une attente. De trente qu’ils étaient il y a quatre ans au moment de la
première assemblée, les Etats parties sont maintenant plus de cent vingt,
qui seront rassemblés demain à l’UNESCO, pour l’ouverture de la
troisième Assemblée générale de la Convention, sous la présidence de M.
Chérif KHAZNADAR, que je salue.
Depuis plusieurs décennies, la France apporte une attention toute
particulière aux patrimoines immatériels : dès 1980, avec la création de la
mission du patrimoine ethnologique, mais également par son soutien aux
métiers d’art et en particulier aux maîtres d’art, détenteurs de savoir-faire
immémoriaux.
C’est dire le plaisir et la fierté que nous avons éprouvés, chère Irina
BOKOVA, à voir reconnues par l’UNESCO pas moins de quatre de nos
patrimoines restés, malgré nos efforts, trop longtemps aux marges d’une
culture quelque peu officielle et qui finit parfois par tout occulter sur son
passage.
Parmi ces quatre pratiques, nous avons souhaité en mettre aujourd’hui
deux tout particulièrement à l’honneur à l’occasion de cette 29e Fête de la
musique, et par là rendre aussi hommage à votre choix de ces patrimoines,
que vous avez, en quelque sorte, élus et sauvés, en les mettant en
lumière. Et je suis heureux que nous les célébrions non seulement en
amis, mais aussi en voisins, puisque Paris a la chance d’accueillir le siège
de cette grande organisation internationale dévouée aux grands enjeux de
la Culture et de l’Éducation.
Grâce à vous, le MALOYA – inscrit sur la « liste représentative » – et le
CANTU IN PAGHJELLA – inscrit sur la « liste de sauvegarde » – , sont
l’objet d’un intérêt véritablement planétaire. Pour être nés chacun sur une
île de nos territoires, ils ne seront jamais frappés quelque esprit d’insularité
que ce soit, mais, au contraire, continueront de dessiner avec d’autres
cultures des archipels, riches de partages insoupçonnés. Cette
reconnaissance a été possible grâce au travail de fond effectué tant par la
Maison des Civilisations et de l’Unité réunionnaise que par la Collectivité
territoriale de Corse, dont je salue le président (Paul GIACOBBI), ainsi que
par l’association Cantu in Paghjella.
Pour donner voix aujourd’hui à ces patrimoines, il nous fallait bien sûr faire
appel aux artistes qui en avaient assuré la plus forte et la plus brillante
« défense et illustration », et qui en étaient les porte-parole par excellence
auprès des publics. C’est ainsi que nous avons demandé à l’incomparable
Christine SALEM, l’une des rares voix féminines du MALOYA, qui sait l’art
subtil de conjuguer les diverses traditions africaines et celles de l’Océan
Indien, de nous faire partager l’énergie si communicative de cette
expression artistique. Le MALOYA, qui constitue véritablement l’âme de La
Réunion, incarne l’esprit d’un peuple qui exalte sa liberté contre toute
forme d’oppression et de servitude, et qui exulte par une fête irrésistible
des rythmes, des chants et de la danse. Nous aurons le bonheur de
l’entendre tout à l’heure, entourée de ses fidèles compagnons de route.
Quant au CANTU IN PAGHJELLA, il ne pouvait être plus magnifiquement
déployé que par le grand Petru GUELFUCCI, accompagné de ses
complices Maï PESCE et Philippe ROCCHI au sein du groupe VOCE DI
CORSICA. Tous trois, ils sont dépositaires depuis leur enfance de cette
exceptionnelle tradition à la fois profane et religieuse, dont la sauvegarde
est aujourd’hui si essentielle. Ils nous feront entendre les longs et profonds
échos de ces polyphonies corses qui emplissent, en se répondant, les
vastes espaces des montagnes et des vallées, un peu comme les tours
génoises qui entourent l’Île de Beauté et s’envoyaient autrefois des
messages de lumière, un peu à l’instar, dans les « Phares » de
BAUDELAIRE, de « cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge »…
Alors, je remercie chaleureusement chacune et chacun de ces artistes
exemplaires d’avoir accepté de nous faire découvrir ou redécouvrir ces
patrimoines exceptionnels qui sont aussi un peu à l’image d’un monde à
plusieurs voix, d’un monde du partage de l’enthousiasme et de la joie, à
travers le dialogue des cultures.
Mesdames et Messieurs, je vous souhaite une très belle Fête de la
musique !