Discours de Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication, prononcé à l'occasion de l’inauguration de la rétrospective « Werner Schroeter, la beauté incandescente », et projection du film « La Mort de Maria Malibran », au Centre national d'art et de culture Georges Pompidou

Monsieur le Président, cher Alain Seban,Chère Ingrid Caven,Mesdames et Messieurs,Chers amis,

Parler de Werner Schroeter après Ingrid Caven qui a si bien connu le
cinéaste et son travail est une gageure. Ingrid Caven fait en effet partie de
celles qui ont été pour Schroeter des « Alice au pays de ses merveilles »,
pour reprendre la belle expression d’Isabelle Huppert. Je tenterai
néanmoins de relever le défi en quelques mots avant la projection de La
Mort de Maria Malibran.
L’homme au chapeau noir et au perfecto nous a quittés il y a quelques
mois. Comme la production et les tournages sont par définition les
moments qui font des films une oeuvre collective, je crois que Werner
Schroeter aurait été particulièrement heureux de voir ici ce soir ceux qui
ont donné à ses créations leur dimension multiple : la production, la
photographie, les costumes, la décoration, la scénographie, le montage -
vous avez tous répondu présents pour cet hommage à une oeuvre qui
célébrait la réalisation de soi par l’expérience de la passion et la création
artistique.
Les catégorisations les plus variées ont tenté de cerner l’homogénéité
d’une esthétique dont l’ambiguïté, la folie et l’étrangeté sont souvent les
protagonistes. Pour certains, Werner Schroeter représentait un
Lautréamont qui se serait reconverti dans un cinéma de l’excès. Une chose
est sûre : la musique et les corps sont les matières dont il s’est saisi, avec
vous, d’une main de maître. Un cinéma que la musique pénètre de part en
part, de Maria Callas à Janis Joplin et à la pop allemande. Un cinéma qui
procède aussi à une cette « anarchisation du corps » que Michel Foucault
avait vu dans la Malibran.
Les gender studies parleront alors de collages kitsch ou d’esthétique camp.
S’agit-il d’un cinéma postmoderne, d’un cinéma underground ? Rainer
Fassbinder avait relevé très justement les limites de ces étiquetages dont
l’oeuvre de Schroeter faisait l’objet, et qui classaient d’emblée ses films
« dans la catégorie des belles plantes, mais des plantes exotiques, celles
qui fleurissent si loin et si différemment de chez nous qu’on ne se sent pas
vraiment concernées par elles, et surtout pas obligés d’être concernés par
elles ». A cette botanique pour théoriciens je préfèrerais peut-être
l’ambiguïté du mot maniérisme, un peu à la manière dont l’historienne de
l’art Patricia Falguières a redéfini cette classification tardive d’un pan entier
de l’art de la Renaissance : celle d’une avant-garde, qui n’hésite pas à
déformer les codes et les corps pour pousser jusqu’au bout un projet
esthétique. Fassbinder, Wenders, Herzog ne s’y sont pas trompés, eux qui
ont reconnu l’influence majeure que son oeuvre a pu exercer sur la leur.
Rendre hommage à Werner Schroeter ce soir, c’est aussi célébrer
l’Europe du cinéma. Nous sommes en effet à Paris pour saluer, avec
l’appui du Goethe Institut, l’un des plus grands noms du cinéma allemand,
aux côtés d’une grande figure de la chanson et de la comédie d’Outre-
Rhin, avant la projection d’une oeuvre dont la restauration numérique a
également impliqué l’Eye Film Institute des Pays-Bas – sans parler de la
figure de la Malibran elle-même, cette fille d’Espagne née à Paris, qui
parcourait l’Europe en chantant en Italien. Pour parodier un mot
apocryphe que l’on prête souvent à Jean Monnet à propos du projet
européen : « si c’était à refaire, je commencerais par le cinéma ».
Je vous remercie.