UNESCO, Grande Salle, mercredi 27 janvier 2010, 19HMadame la Directrice générale de l’UNESCO, Chère Irina BOKOVA,Madame la Ministre de la Culture et des Sports de l’Etat d’Israël, Chère Limor LIVNAT,Mesdames et Messieurs les anciens déportés, Cher Samuel PISAR,Monsieur le Président du Mémorial de la Shoah, Cher Eric de ROTHSCHILD,Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,Mesdames et Messieurs,

Le silence a souvent paru la seule réponse valable à l’horreur absolue. Pourtant, il est indispensable aussi – indissociablement de l’exigence de silence – , que la mémoire prenne la parole et que des témoignages continuent de se faire entendre et d’être transmis, de génération en génération. Nous devons être, par le silence, mais aussi par une forme d’éloquence et de célébration pleines de retenue, de dignité, des passeurs de cette mémoire.
Car par-delà l’horreur, et précisément à cause d’elle, l’Holocauste, dont nous faisons ici commémoration, interroge radicalement ce qu’a été notre culture, ce qu’elle a pu susciter, ce qu’elle n’a pu empêcher. Cette interrogation n’a pas cessé, depuis, de nous hanter, de nous ébranler, de remettre en cause un certain nombre d’attendus et de présupposés du monde d’hier, lourds encore de tant de préjugés. L’Holocauste a attaqué notre culture à sa racine.
Depuis, nous avons dû apprendre à désapprendre, à déconstruire bien des habitudes qui avaient mené à la catastrophe : pas seulement pour désamorcer les risques d’un retour de l’horreur, mais aussi avec l’espoir de reconstruire notre culture sur des bases plus saines, plus fondamentalement accueillantes.
C’est pourquoi cet événement qui commémore la libération du camp d’AUSCHWITZ il y a tout juste 65 ans est non seulement un moment de recueillement, de douleur et de deuil, mais aussi, je veux le croire, un message d’espoir et une injonction morale. Auschwitz nous contraint à nous souvenir, d’abord, bien sûr, de ce que cela représente comme fait historique et traumatisme passé dont nous sommes entraînés sans cesse à connaître et à élucider toutes les circonstances, dont chacune nous importe. Mais par-delà, nous parlons de mémoire, c’est-à-dire d’émotion humaine, mais aussi d’incarnation du souvenir dans chacune de nos actions. Nous nous sentons sommés de nous ajouter à nous-mêmes, à chacun de nos gestes, au moindre de nos mouvements, à la plus fugitive de nos pensées, une autre dimension, portée et imposée naturellement par la mémoire, et qui en est le signe. Non seulement les créateurs et les penseurs, mais nous tous, chacun d’entre nous, nous avons été sommés de nous comporter différemment dans l’exigence et dans l’espoir de reconstruire l’Europe et la culture européenne sur des bases nouvelles, plus hospitalières, moins structurées par des oppositions binaires qui ont été l’une des matrices des entreprises meurtrières. C’est cela, je veux le croire, qu’auraient souhaité peut-être chacun de ceux qui ont disparu dans cette tragédie ; c’est à cela aussi que nous invite le témoignage des rescapés.
Nous concluons, immédiatement, un contrat tacite avec nous-mêmes. Car Auschwitz nous apparaît non pas tout à fait comme le miroir, mais comme l’ombre portée d’une certaine culture européenne que nous devons désormais considérer avec plus de vigilance.
Et c’est cela, je crois, l’enjeu de cette célébration : nous rappeler non seulement à notre devoir de mémoire, mais tout simplement à notre devoir, à notre obligation d’être autrement que ce que cet ombre a montré. Il s’agit de revivifier ce contrat tacite, de remobiliser cette indispensable vigilance.
C’est sans doute plus facile pour une génération comme la nôtre, comme la mienne, qui a été toute proche de la catastrophe et directement marquée par elle, mais c’est notre devoir de transmettre cette mémoire porteuse d’exigence morale aux jeunes générations qui pourraient être tentées de reléguer dans le passé ce qui est trop unique et trop profond pour appartenir à aucun autre temps que l’éternel présent de notre vigilance.
Souvenons-nous, ne perdons pas le sens de cette vigilance, ne nous laissons pas piéger par le prétexte des années qui semblent nous séparer de l’horreur. Car rien ne nous en sépare. La conscience ne connaît pas le temps, elle ne compte pas les années.
C’est pourquoi nos consciences ont conservé cette sensibilité salutaire et sans concession à toutes les dénégations et à toutes les dérives, un peu comme notre sens de la douleur physique nous avertit des maux qui nous affectent pour alerter notre vigilance.
C’est tout cela, je crois, que signifie pour nous aujourd’hui « se souvenir » en cette Journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l’Holocauste, sans oublier tous ceux qui, comme un surcroît d’horreur, ont péri après même la libération des camps.
C’est pourquoi je m’associe pleinement, en tant que Ministre de la Culture, à Mme la Directrice générale de l’UNESCO, Mme Irina BOKOVA, à la Délégation d’Israël auprès de l’UNESCO, ainsi qu’à M. Eric de ROTHSCHILD, Président du Mémorial de la Shoah, et à tous ceux qui gardent la mémoire la plus vive de cette tragédie, qui engage la responsabilité de la France dans sa capacité à s’inventer un autre destin.
Je vous remercie.