À l’initiative de la France et des Émirats arabes unis, une conférence internationale sur le patrimoine en danger se tiendra les 2 et 3 décembre prochains, en marge de l’ouverture du Louvre Abou Dabi. Une occasion unique de mobilisation des États, alors que les risques encourus par le patrimoine n’ont jamais été aussi importants.

Cité antique de Palmyre, sanctuaires de Tombouctou, bouddhas géants de Bâmiyân… la liste des sites meurtris par les destructions et les pillages des organisations islamistes est tristement célèbre. Il y avait urgence à intervenir. Une urgence dont la France s’est très vite saisie. « En novembre 2015, le président du Louvre, Jean-Luc Martinez, a remis au Président de la République un rapport de 50 mesures visant à aider cette zone du Proche et du Moyen-Orient, notamment en matière de formation des professionnels et de lutte contre le trafic illicite », indique France Quemarec, responsable du pôle coopération patrimoniale et formation à la Direction générale des patrimoines du ministère de la Culture et de la Communication. Une urgence concrétisée aujourd’hui par la conférence d’Abou Dabi.

Cité antique de Palmyre, sanctuaires de Tombouctou, bouddhas géants de Bâmiyân… Face à la longue liste des sites meurtris, il y a aujourd'hui urgence à agir

Le droit des États à agir se fonde sur la Convention du patrimoine mondial de l’Unesco de 1972 aux termes de laquelle le Comité du patrimoine peut inscrire sur la liste du patrimoine mondial en péril les biens dont la protection exige, selon l’organisation internationale, « de grands travaux (…) et pour lesquels une assistance a été demandée ». Une convention qui trouve son origine dans un événement survenu quelques années plus tôt : « La première fois qu’il y a eu une véritable prise en considération d’un patrimoine en péril, c’est en 1965, lors du sauvetage des temples d’Abou Simbel en Egypte menacés par la montée des eaux du barrage d’Assouan. André Malraux, ministre de la Culture, Christiane Desroches Noblecourt, directrice du département des antiquités égyptiennes au musée du Louvre, et Jean Maheu, directeur général de l’Unesco, ont décidé de déplacer les temples. Cette magnifique épopée a en quelque sorte donné naissance à la Convention de 1972 », rappelle Bruno Favel, chef du Département des affaires européennes et internationales au ministère de la Culture et de la Communication.

L’exemple d’Abou Simbel est emblématique d’un temps où les dommages subis par le patrimoine étaient principalement le fait d’avaries naturelles ou climatiques, des causes malheureusement toujours d’actualité mais tragiquement supplantées aujourd’hui par les conflits : « On a toujours distingué les désastres naturels des guerres et des conflits armés. Pour les premiers, on pense aux tremblements de terre à Bam (Iran) et en Haïti, aux inondations terrifiantes de la Nouvelle Orléans, ou encore au Vanuatu, au Sichuan… S’agissant des conflits, alors que la reconstruction du pont de Mostar en ex-Yougoslavie avait été un magnifique symbole de réconciliation des peuples, le dynamitage en direct des bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan en 2001 nous a fait entrer dans l’ère de l’horreur. Bâmiyân s’est reproduit avec une répétition terrifiante en Irak, en Syrie, en Libye, au Yemen et à Bali », se désole Bruno Favel.

La loi du 7 juillet 2016 sur la liberté de création, l'architecture et le patrimoine montre que l’universalité et la dimension européenne de la protection du patrimoine en danger sont complètement intégrées dans le droit interne

Une distinction entre causes naturelles et conflits qui change la donne en termes opérationnels : si les États peuvent rapidement intervenir dans le premier cas, il n’en va pas de même dans le second. « Comme il est très difficile d’aller rapidement sur le terrain, nous commençons par mobiliser des moyens pour des actions de formation, de sensibilisation et de référencement à destination des agents sur place », précise France Quemarec. « Les législations nationales sont prévues pour des temps de paix et non pour des temps de guerre. Aussi, indépendamment de l’inscription sur la liste des biens en péril dans le cadre de la Convention de l’Unesco, nous demandons aux États qui sont susceptibles d’être en guerre, de communiquer leurs inventaires de façon à ce que les ONG et les organisations intergouvernementales puissent constituer des bases de données et disposer de traces de ces biens », ajoute Bruno Favel. Parfois, toutefois, les choses peuvent aller très vite : « L’exemple du Mali est une grande réussite, indique Caroline Gaultier-Kurhan, chargée de mission pour les musées et les patrimoines en Afrique à la Direction générale des patrimoines du ministère de la Culture et de la Communication, À la suite de la visite du Président de la République et de la Directrice générale de l’Unesco, un plan d’urgence a été mis en œuvre par la direction générale des patrimoines du ministère français de la Culture. Il a ni plus ni moins abouti à la reconstruction des mausolées de Tombouctou ».

Si l’Unesco est l’Organisation internationale de référence en matière de protection du patrimoine, elle ne saurait éclipser le Conseil de l’Europe : conventions sur la protection du patrimoine architectural en 1985 et du patrimoine archéologique en 1992, convention européenne sur le paysage en 2000… Le Conseil de l’Europe est de longue date un ardent promoteur de la protection du patrimoine. Certains dispositifs de l’Unesco ainsi que les grandes conventions du Conseil de l’Europe viennent du reste d’être transposés en droit interne dans le cadre de la nouvelle loi relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine (LCAP). « La loi du 7 juillet 2016 montre que l’universalité et la dimension européenne de ces questions sont complètement intégrées dans le droit interne », se réjouit Bruno Favel.

 

Les annonces attendues à Abu Dhabi - création de villes-refuges et lancement du Fonds mondial de sauvegarde du patrimoine culturel - devraient démultiplier les projets et les possibilités d’intervention

Ce fondement en droit bénéficie d’un relais de poids : les techniques les plus pointues sont aujourd’hui utilisées pour protéger le patrimoine menacé. La start-up française Iconem s’attache ainsi à reconstituer en 3D des sites historiques et archéologiques en Iran, en Afghanistan, au Pakistan, et, depuis 2016, en Syrie à travers le projet « Syrian Heritage ». Certaines réalisations – notamment la mosquée des Omeyyades, le théâtre de Jableh, le musée des antiquités de Palmyre et, prochainement, la citadelle d’Alep… – sont en accès libre sur son site internet. En Afghanistan, la start-up va même jusqu’à associer l’utilisation de drones à ces techniques. En jeu : la préservation de la mémoire et l’aide à la reconstruction des sites. « Nous avons une belle coopération avec cette entreprise. Grâce à cet outil technique formidable, nous pouvons entreprendre une démarche d’inventaire et de formation à la numérisation des professionnels des pays qui le souhaitent », se félicite France Quémarec.

L’enjeu de la conférence d’Abu-Dhabi est d’aller encore plus loin : « les destructions au Moyen-Orient sont similaires à celles perpétrées par les Mongols au XIIIe siècle et par les nazis entre 1940 et 1945. On assiste à un massacre des populations et à une destruction du patrimoine. La conférence d’Abu-Dhabi vient à temps, elle va mobiliser en temps réel la communauté internationale, les grandes institutions et l’ensemble des acteurs autour de pays qui ont vu leur patrimoine physique, et parfois même immatériel, complètement détruit en l’espace de deux ans ; en ce sens, elle est d’ores et déjà un signe très positif adressé à la communauté scientifique internationale. Je pense notamment à des personnalités comme l’archéologue tunisien, ancien ministre, membre de l’Institut de France, Azedine Beschaouch, l’archéologue algérien Mounir Bouchenaki, le directeur du Musée national du Mali à Bamako, Samuel Sidibé, ou encore l’ancienne ministre de la culture burkinabé Alimata Salambéré. Sur le plan opérationnel, les annonces attendues entre toutes concernent les villes refuges – lorsqu’on transfère en lieu sûr pour un temps donné des biens menacés dans leur pays – et surtout le lancement du Fonds mondial de soutien à la sauvegarde du patrimoine culturel. Les projets et les possibilités d’intervention devraient s’en trouver démultipliés », conclut Bruno Favel.

Mobilisation internationale pour la protection du patrimoine culturel en péril

À la veille de l’ouverture de la Conférence d’Abu Dhabi, la mobilisation pour la préservation du patrimoine en danger devient internationale. Mercredi 30 novembre, le Pape François a rappelé lors de son Audience générale que ce thème était « dramatiquement actuel » et réaffirmé sa « conviction que la protection des richesses culturelles constitue une dimension essentielle de la défense de l’être humain ». Il a souhaité que « cet événement marque une nouvelle étape du processus de réalisation des droits de l’Homme ». Jeudi 1er décembre, c’est au tour de cinq prix Nobel de se mobiliser. Dans une tribune, la Birmane Aung San Suu Kyi, le Sénégalais Kofi Annan, la Libérienne Helen Johnson Sirleaf, le Turc Orhan Pamuk et le Colombien Mario Vargas Llosa ont appelé tous les participants de la Conférence d’Abu Dhabi à prendre « leurs responsabilités » face à ce défi « historique » et à « agir » pour sauvegarder les biens culturels de l'humanité. « A Bamiyan, à Mossoul, à Palmyre, à Tombouctou et ailleurs, des œuvres ont été détruites (…). Cet acharnement à réduire en cendre des expressions immémoriales doit être combattu. Il y a urgence à agir, le temps n’est plus aux indignations impuissantes ». C’est pourquoi, ont ajouté les cinq prix Nobel, « nous lançons aujourd’hui un appel à la prise de conscience de la communauté internationale ».