Conçu en 2010 à partir d’une initiative de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, le programme de formation d’Artiste Intervenant en Milieu Scolaire (AIMS) associe, depuis la rentrée, les cinq grandes écoles d’art nationales. Une opération plébiscitée aussi bien par les artistes que par les élèves. Entretien avec Jean-Marc Bustamante, directeur de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris et Gaïta Leboissetier, chef de projet.

Quelle est l’origine du programme AIMS ?

Gaïta Leboissetier : Tout a commencé en 2010 à un moment particulièrement intense de la vie de l’école : le diplôme national supérieur d’arts plastiques (DNSAP) allait bientôt être reconnu au grade de master, l’école ouvrait son site de Saint-Ouen, et nous avions entamé une réflexion sur des formations post-diplômes. Au même moment, nous avons rencontré les fondations Edmond de Rothschild qui souhaitaient de leur côté soutenir les initiatives des écoles d’art dans le champ social. De là est née l’idée d’une formation fondée sur un projet artistique que des jeunes diplômés de l’école mettraient en œuvre dans le cadre d’une résidence dans une école ou un collège – de préférence dans des secteurs du réseau d’éducation prioritaire – pendant toute une année. C’est alors que nous avons rencontré les représentants de la ville de Saint-Ouen – où ont eu lieu les trois premières années – ainsi que ceux de l’Éducation nationale.

Je crois beaucoup à la transmission. L’artiste parle de sa passion et l’enfant est passionné à son tour (Jean-Marc Bustamante)

Au départ, les Beaux-Arts étaient donc la seule grande école d'art à intervenir.

GB : En effet. A l’issue des deux premières années, pendant lesquelles les Beaux-Arts ont de fait joué un rôle de pionnier et de défricheur, la qualité et l’intérêt du travail réalisé avec les enfants étaient tels que nous avons décidé, d’une part, de faire un catalogue et une exposition restituant le travail mené, et, d’autre part, de demander à nos étudiants d’écrire un mémoire en vue de rendre cette formation diplômante. Si nous étions la seule grande école culturelle impliquée dans ce projet, sa réussite doit beaucoup à l’implication formidable de nos partenaires : l’inspection de l’Éducation nationale, qui nous a notamment soutenus pour que chaque artiste résident dispose d’un atelier à l’intérieur de l’école, et les fondations Edmond de Rothschild qui, à travers des bourses de 15 000 euros qu’ils octroyaient aux artistes, leur ont permis de véritablement développer leur propre pratique. Au bout de cinq ans, les fondations, qui soutiennent des initiatives à leur démarrage, ne pouvaient plus nous accompagner, sauf à inventer un autre projet. C’est ainsi qu’est né le programme AIMS, qui reprend l’idée de départ en l’ouvrant aux quatre autres grandes écoles d’art de Paris, membres de Paris, Sciences et Lettres (PSL), le Conservatoire national supérieur d’art dramatique, le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, l’École nationale supérieure des arts décoratifs, et l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son (Fémis).

Les écoles d’art ont de plus en plus l’habitude de travailler ensemble…

Jean-Marc Bustamante : Aujourd'hui, les écoles d'art jouent de plus en plus la carte d'une plus grande transversalité, mais ce n’est pas toujours si simple : un étudiant en musique et un étudiant en art ne partagent pas forcément les mêmes codes. A moins d’avoir un projet bien précis, il n’y a pas intrinsèquement tant de porosité et de transversalité entre les disciplines. L’expérience PSL a offert des possibilités de croisement et de discussion, et aujourd’hui, nous sommes en effet dans une situation où les échanges sont beaucoup plus nombreux qu’avant. Le fait que Bruno Mantovani, le directeur du Conservatoire national de musique et de danse de Paris, soit lui-même artiste, nous a rapprochés. Est-ce que cette dynamique va continuer, est-ce que les artistes vont travailler à des projets en commun, cela reste à voir. Notre rôle est, sinon de favoriser les complicités, du moins de faciliter les rencontres. Ensuite, c’est une affaire de personnalité et de caractère.

Les fondations Edmond de Rothschild continuent de vous accompagner, quels sont les autres partenaires ?

GB : Grâce à l’ouverture du programme, les fondations ont une visibilité sur les quatre autres écoles d’art. Elles financent la moitié du programme, essentiellement le volet bourses. Nous avons aussi obtenu des financements de PSL et de la DRAC, destinés à mettre l’accent sur l’accompagnement pédagogique et individualisé ainsi que sur les coûts de restitution final. En ce qui nous concerne, nous avons l’habitude d’organiser une exposition à la galerie du Crous, à Paris, et d’éditer un catalogue.

Le programme AIMS témoigne de la volonté des écoles d’art de prendre toute leur part dans le dispositif d’éducation culturelle et artistique, mais il a aussi pour ambition de donner des compétences complémentaires aux jeunes artistes.

JMB : Au départ, notre objectif n’est pas que les étudiants deviennent professeurs. Certes, nous avons signé les accords de Bologne – qui ont conduit à la création de l’espace européen de l’enseignement supérieur NDLR – et ouvert une plate-forme de recherche dans le cadre d’un nouvel enseignement de troisième cycle de niveau doctoral, mais nos étudiants sont ici pour devenir artistes ou pour trouver l’expression qui leur est propre. Mais il va de soi que l’expérience AIMS est très profitable, autant pour les artistes que pour les élèves. Un intervenant qui vient en cours de dessin un après-midi, cela n’a rien à voir avec un étudiant qui s’installe pour une année, qui apporte un projet, qui arrive avec sa personnalité, ses envies, ses désirs, qui peut raconter aux enfants une exposition qu’il a vue. Je trouve très précieux que ce soit dans la durée, que le chef d’établissement de l’école accepte un artiste à demeure.

GB : La principale caractéristique du programme est d’être en position d’écart par rapport à l’enseignement traditionnel, ce qui naturellement ne remet absolument pas en cause la pertinence de celui-ci. Il vise à donner aux artistes une expérience fondatrice dans laquelle ils construisent leurs propres repères pour être un artiste intervenant en milieu scolaire. En ce sens, le programme participe pleinement au dispositif d’éducation culturelle et artistique. C’est aussi une façon de sensibiliser les artistes à la question du public. L’expérience qu’ils ont avec les enfants est unique. Ils rencontrent un public qui n’a pas les codes et le vocabulaire de l’art contemporain, cela les bouleverse et fait bouger leurs pratiques. Par ailleurs, ils sont mieux armés quand certaines opportunités se profilent. C’est un moment de leur parcours où ils n’ont pas beaucoup de rentrées financières et le diplôme peut les aider. C’est vraiment une opération gagnante-gagnante, on le voit à la façon dont les artistes en parlent encore deux ou trois ans après, c’est une expérience qui les a marqués. Et du côté des enfants, il faut voir leur fierté et leur enthousiasme le jour du vernissage de l’exposition qui présente leurs travaux.

JMB : Par ailleurs, la sélection des étudiants est faite de façon très sérieuse.

GB : Cette année, 24 diplômés se disputaient les trois bourses proposées. [NDLR : les lauréats de la première "promotion d'AIMS sont : pour l'École nationale supérieure des beaux-arts: Coline Cuni : École Daniel Renoult - Montreuil, Nicolas Courgeon : École Jean Lurçat - l’Île-Saint Denis et Ulysse Bordarias : École Paul Langevin - Saint-Ouen-sur-Seine ; pour le Conservatoire national supérieur d’art dramatique : Geoffrey Rouge-Carrassat : Collège Cesaria Evora - Montreuil ; pour l'École nationale supérieure de l’image et du son (La Fémis) : Cécile Paysant : Collège Cesaria Evora - Montreuil (voir encadré ci-dessous) ; pour l'École nationale supérieure des Arts Décoratifs : Eddy Terki : École Pef – Saint-Ouen-sur-Seine ; pour le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris :Guillaume Hermen : École primaire Anatole France – Saint-Ouen-sur-Seine]

JMB : Encore une fois, ce sont des petites expériences, des petites gouttes d’eau, mais je trouve que pour faire aimer l’art, il n’y a pas mieux. Il devrait y avoir une classe dans toutes les écoles. Enfant, j’ai le souvenir de déclics de cet ordre qui ont aimanté mon désir de devenir artiste. Je crois beaucoup à la transmission. L’artiste parle de sa passion et l’enfant est passionné à son tour.

Ces expériences en milieu scolaire pourront faire naître des vocations à la Via Ferrata, la classe préparatoire créée cette année aux Beaux-Arts (Jean-Marc Bustamante)

C’est un esprit que l’on retrouve dans la Via Ferrata, la classe préparatoire que vous mettez en place cette année ?

JMB : La Via Ferrata, qui ouvre sur le site de Saint-Ouen, participe en effet d’une même dynamique. En l’occurrence, comment aller convaincre dans le Grand Paris, dans des milieux modestes où les parents n’ont parfois pas très envie que les enfants fassent les beaux-arts, des jeunes de venir chez nous une année préparer l’examen d’entrée sachant que l’examen est très difficile et les écoles préparatoires très chères. Nous l’avons fait et, pour la première fois cette année, vingt élèves viennent donc d’intégrer la Via Ferrata. On peut tout à fait imaginer que des expériences en milieu scolaire vont créer des vocations à faire la Via Ferrata. Aujourd’hui, le spectre de l’École des Beaux-Arts est très large, il va des interventions en milieu scolaire et de la via Ferrata à la recherche en art en passant par le troisième cycle. À chaque fois, ce sont des expériences étonnantes. Quand nous avons mis en place la Via Ferrata, j’étais particulièrement heureux que le ministère de la Culture et de la Communication nous apporte son soutien dès le départ.

Cécile Paysant, diplômée de la Fémis : «  Établir des ponts entre les disciplines et les âges »

À la veille de rencontrer les élèves du collège Cesaria Evora de Montreuil, Cécile Paysant, jeune diplômée choisie par la Fémis pour participer au programme AIMS, ne cache pas son enthousiasme : « Aujourd’hui, confie la jeune réalisatrice dont le film de fin d’études, Wellington JR, a été unanimement salué dans les festivals où il a été présenté, mon objectif est de continuer à faire des films d’animation. Cela prend du temps, il faut développer des scénarios et des univers plastiques, et, quand on débute dans le métier, on est dans une situation financière instable. L’appel à projet du programme AIMS est arrivé à point nommé. Tout à coup, tout converge, je vais travailler avec les enfants – le public auquel je m’intéresse précisément pour mes films – et je vais aller au bout d’une expérience d’animation ». La plupart des artistes du programme interviennent dans des écoles primaires où ils travaillent dans une même classe avec le même professeur des écoles. Ce n’est pas le cas de Cécile Paysant qui intervient dans un collège où elle ne sera pas seule puisque Geoffrey Rouge-Carrassat, participant au programme pour le Conservatoire national supérieur d’art dramatique, s’installe lui aussi au collège Cesaria Evora. Une particularité qu’ils entendent bien mettre à profit. « Nous avons discuté avec les professeurs du collège, la principale et les responsables du programme et nous nous sommes mis d’accord pour proposer quelque chose de différent : nous allons faire un atelier sur la base du volontariat et constituer un groupe transversal réunissant des élèves de différentes classes du collège. L’atelier sera proposé le mercredi après-midi en dehors des heures de cours pour que chaque élève puisse participer s’il en a envie, de même que les professeurs qui pourront venir nous rejoindre sans que cela empiète sur leurs heures de cours », détaille Cécile Paysant. L’enthousiasme est encore de mise quand il est question des projets que les deux artistes pourraient mener ensemble auprès des élèves. « Quand nous avons appris que nous serions l’un et l’autre dans le même collège, nous nous sommes rapidement rencontrés pour discuter de ce que l’on voulait faire. Nous allons commencer par travailler avec nos propres groupes, puis nous allons nous réunir pour proposer une activité pluridisciplinaire aux enfants. Plus largement, nous avons envie de faire des échanges avec l’ensemble de nos camarades participant au programme. Coline Cuni de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts travaille avec des élèves de CM2 dans une école primaire à côté de notre collège, cela pourrait être très intéressant de se retrouver, d’établir des ponts entre les disciplines et les âges ».