Placée sous le thème de l’insurrection poétique, c’est à une poésie de combat que nous invite du 7 au 22 mars le Printemps des poètes. Avant le lancement de la manifestation par Fleur Pellerin le 6 mars, Jean-Pierre Siméon, son directeur artistique, s’explique.

Sur l’affiche de la 17ème édition du Printemps des Poètes, le visage de Vladimir Maïakovski et la citation qui l’accompagne – « Il nous faut arracher la joie aux jours qui filent » – donnent d’emblée le ton. Cette année, le thème de l’insurrection poétique entre en résonance avec l’actualité. En quoi la poésie constitue-t-elle un antidote au fanatisme ?

Le thème a été choisi il y a une dizaine de mois, mais ce n’est évidemment pas un hasard s’il s’est imposé à nous. Dans un contexte général de morosité, de résignation, je suis de ceux qui plaident pour un retour à la poésie. Celle-ci incarne depuis toujours dans toutes les cultures et civilisations un éveil vif de la conscience. Le poème est une manière de saisir la réalité en dehors des représentations toutes faites, de ce qui endort ou divertit du réel le plus intense, il est une objection ferme à ce qui emprisonne la pensée et le regard sur le monde. C’est pour cela que les poètes inventent une langue libre. L’insurrection poétique incarne une conscience qui se dresse et dit non à cette représentation close du monde qui se retrouve dans les fanatismes, les terrorismes, les intolérances. Les poètes ont toujours été les porte-paroles d’un désir profond de liberté mais aussi d’une affirmation de la vie contre les barbaries. Les textes qui ont été mis en ligne sur le site du Printemps des Poètes en soutien à Charlie Hebdo en témoignent.

C’est également manifeste dans votre choix de mettre en exergue cette phrase du poète Lawrence Ferlinghetti, éditeur d’Allen Ginsberg : « la poésie peut encore sauver le monde en transformant la conscience ».

La poésie a à voir avec la vie dans la cité, le point de vue politique sur le monde. Ce que dit Lawrence Ferlinghetti dans « Poésie Art de l’insurrection » est très juste. C’est d’ailleurs le sujet de l’essai – « La poésie sauvera le monde » – que je publie en mai, une affirmation qui est tout, sauf un lyrisme béat. Je construis une argumentation sur ce que peut apporter la poésie : c’est dans ce qu’elle objecte au monde d’aujourd’hui qu’elle contribue à l‘éveil des consciences, or il n’y a pas de progrès humain sans éveil collectif des consciences.

Lorsque l’on prend quelques événements phares de cette édition - un Printemps de la Poésie arabe le 8 mars à l’Institut du Monde Arabe, un événement autour du poète grec Yannis Ritsos le 11 mars à Montpellier, la 12e édition du Printemps des Poètes des Afriques et d’Ailleurs le 14 mars à Belfort…  on a le sentiment que des insurrections poétiques ont lieu dans tous les endroits du monde qui connaissent de profonds bouleversements ou sont en proie à la violence ?

Absolument, la poésie au cours des siècles a toujours été à l’avant-garde de la lutte contre les oppressions, on en a un très bel exemple en France avec la résistance, mais regardez Pablo Neruda au Chili, Federico Garcia Lorca en Espagne, Yannis Ritsos en Grèce, Nâzim Hikmet en Turquie, ou plus loin dans le temps Agrippa d’Aubigné et les guerres de religion, Hugo et le Second Empire… Lorsque le monde est bouleversé, les poètes sont les premiers à s’exprimer, à prendre la parole, ils sont comme des sismographes, ils sentent avant les autres les tremblements souterrains.

Pour poursuivre sur ce registre de l’insurrection, il y aura un peu partout en France des foyers d’insurrection dans l’espace public ?

Le Printemps des Poètes n’a pas d’équivalent, c’est certainement une des plus importantes manifestations culturelles en France en nombre d’événements mais elle n’a pas de délimitation précise, elle est atypique, se déroule en France mais aussi à l’étranger et prend des formes multiples : interventions orales, expositions, textes écrits sur internet, publication de livres… J’ai souhaité dès le début que l’initiative vienne du terrain. A propos des foyers d’insurrection, il y en a partout, j’en ignore même parfois l’existence – quand j’apprends, par exemple, trois mois après la manifestation que des enfants sont allés distribuer des poèmes dans les commerces d’un petit village – et c’est heureux. Nous avons depuis le début des villes très actives, Lyon, Toulouse, Tours, Sète, Issy-les-Moulineaux, Saint-Quentin-en-Yvelines, Angers, Grenoble… la liste est très longue. Ce qui est frappant, c’est la multiplicité des formes et le foisonnement, l’effervescence. Notre parrain, qui est cette année Jacques Bonnaffé, s’en fait le porte-parole. Cette année, nous mettons à l’honneur la poésie de Robert Desnos dont c’est l’anniversaire de la mort au camp de Terezin mais aussi celle de Luc Bérimont dont l’œuvre fait l’objet d’un hommage dans le cadre des célébrations nationales.

Les écoles à cet égard sont de précieux alliés ?

Le Printemps des Poètes incarne concrètement ce lien entre culture et éducation, le milieu scolaire est très sollicité, il existe des dizaines de brigades d’intervention poétique dans les établissements scolaires. A Clermont-Ferrand par exemple, une vingtaine de poètes se rendent pendant dix jours dans les écoles, collèges et lycées et même à l’université. A Sciences Po, nous avons lancé Sciences Poésie. Nous faisons en sorte que les jeunes soient passeurs de poésie. C’est une dimension indispensable de l’apprentissage du monde et importante également du point de vue de l’acculturation, de la lutte contre l’illettrisme.

Le Printemps des poètes s’ouvre d’ailleurs à d’autres arts ?

Nous avons lancé il y a trois ans Ciné Poème autour du lien entre poésie et cinéma. Il s’agit d’un festival de court-métrage à Bezons, la quatrième édition aura lieu cette année du 19 au 21 mars. Cet événement organisé en banlieue touche un large public, beaucoup des courts métrages présentés sont réalisés par de jeunes artistes. Ils sont très variés – de trente secondes à une minute pour les plus courts à quinze minutes pour les plus longs – et utilisent toutes les formes du cinéma et fourmillent d’imagination autour de cette connivence entre cinéma et poésie.

PRINTEMPS POETES J. BONNAFFE