Dernière étape d'une rénovation complète, la maison-musée du grand peintre symboliste Gustave Moreau achève sa mue le 22 janvier avec l’ouverture des salles du rez-de-chaussée. Entretien avec Marie-Cécile Forest, la directrice du musée.

Gustave Moreau a lui-même conçu sa maison comme un musée. En le léguant à l'Etat de son vivant, il voulait que rien n'y soit changé. Comment est né ce musée qui, incontestablement, a une âme?

Gustave Moreau a vécu et travaillé toute sa vie dans cette maison familiale, dans un atelier minuscule à l'origine, en accumulant quelque 25 000 oeuvres, dont 15 000 de sa main, et en conservant jusqu'à ses palettes d'aquarelles. A la fin de sa vie, ayant perdu successivement tous ceux qu'il aimait, il a voulu en faire une maison-musée. « Je pense à ma mort et au sort de mes pauvres petits travaux que je prends la peine de réunir. Séparés, ils périssent ; pris ensemble, ils donnent un peu l'idée de ce que j'étais comme artiste et du milieu dans lequel je me plaisais à rêver », notait-il dès 1862 sur un dessin.Il a lui-même aménagé les deux étages supérieurs comme une immense nef baignée de lumière, et a présidé à l'accrochage de ses tableaux, devenant ainsi son propre muséographe. Ce musée est sa dernière oeuvre. Il n'existe pas vraiment d'équivalent, sauf le Sir John Soane's Museum créé à Londres en 1813 dans l'ancienne demeure de l'architecte britannique néoclassique, ou le musée national Jean-Jacques Henner à Paris ouvert en 1924 dans la demeure-atelier du peintre Dubufe.

Eliza de Romilly, Portrait photographique de Gustave Moreau

Comment, concrètement, avez-vous développé le musée tout en respectant la volonté de l'artiste?

A chaque étape de la réhabilitation, nous avons veillé à revenir à l'état originel du musée, lors de son ouverture en 1903. En 1991, mon prédécesseur ouvre à la visite les appartements du peintre, au premier étage, en les aménageant comme un petit musée sentimental où s'entassent portraits de famille et oeuvres de ses amis artistes. En 2003, j'ouvre le cabinet de réception où Moreau recevait le dimanche ses élèves Matisse, Rouault ou Marquet et en 2015, les salles du rez-de-chaussée restées longtemps fermées pour cause de vétusté. Sur le plan muséographique aussi, nous respectons le legs de Gustave Moreau. Nous présentons les oeuvres comme au XIXe siècle, exactement comme il avait demandé à son exécuteur testamentaire de les présenter. Il faut imaginer des tableaux partout, du sol au plafond, accrochés à touche-touche, cadre contre cadre, tous formats confondus. Il y en a même cachés sur de grands panneaux pivotants de son invention, qui se feuillettent comme des livres. Un tel accrochage peut paraître déroutant car il n'est ni thématique, ni chronologique. Il est purement esthétique. Le peintre voulait suggérer le rêve et rendre visibles ses « éclairs intérieurs ».

Narcisse Gustave Moreau Aquarelle - H. 53 cm ; L. 61 cm

En quoi a consisté la campagne de réhabilitation qui vient de s'achever?

Désormais, le musée est ouvert de la cave au grenier. Il s'agit tout d'abord d'une opération de réhabilitation à l'identique de l'appartement où habita l'ami d'enfance et légataire du peintre, Henri Rupp. Les murs, peints en blanc dans les années 1950, ont été sondés pour retrouver les teintes exactes des lambris et des papiers peints : rose ou grenat pour les papiers peints, brun Van Dyck pour les boiseries. Les espaces du rez-de-chaussée abritent plus de 400 peintures, des centaines de dessins et une collection unique d'aquarelles de Gustave Moreau. Parmi celles-ci, les fabuleuses grandes esquisses pour les Fables de La Fontaine. C'est également une opération d'extension en sous-sol qui n'altère ni le musée, ni les espaces extérieurs de la maison. Dans cet espace situé sous le jardin, nous avons rénové et agrandi les réserves originelles et créé un cabinet d'arts graphiques renfermant 13 000 oeuvres, ouvert aux chercheurs. Pour cette opération d'envergure, la dotation de l'Etat a été de 1,9 ME dans le cadre du plan Musées 2011-2014. Le musée a contribué pour 480 000 E sur ses fonds propres, et les Amis du musée pour 60 000 E.

Musée Gustave Moreau. Vue de la salle D, rez-de-chaussée.

Hanté par André Breton et Salvador Dali, vénéré par Marcel Proust, le musée fascine les visiteurs du XXIe siècle – en particulier les Japonais.

André Breton rêvait de s'y faire enfermer la nuit, au milieu des elfes, griffons, personnages bibliques et mythes de l'Antiquité qui peuplent l'univers onirique du peintre. Le visiteur d'aujourd'hui aussi, subit le charme de ce lieu, avec ce retour dans le temps qui en fait un musée authentiquement proustien. Il est le reflet de la personnalité du peintre, un être très intériorisé, érudit et curieux de son temps. Moreau avait vu juste en demandant à conserver intacts ses collections et ses souvenirs. En 2014, son musée a attiré plus de 41 000 visiteurs – un chiffre qu'il faut rapporter à l'exiguïté du musée et au nombre de salles où ne peuvent entrer que vingt personnes à la fois ! Les Japonais adorent le musée et l’oeuvre de Gustave Moreau, comme en témoigne en ce moment l’exposition qui lui est consacrée à Tokyo. Ils vénèrent ce peintre à l'égal d'un Claude Monet et emplissent leurs manuels scolaires de ses oeuvres. En France, nous avons un important public de proximité pour lequel nous organisons des conférences, des concerts en partenariat avec l'Orchestre de Paris, des lectures avec la Comédie Française, des ateliers jeune public, des cours de dessin pour adultes... En janvier 2016, s'ouvrira une grande exposition réunissant les peintres Gustave Moreau et Georges Rouault, qui fut le premier conservateur du musée.

Escalier de l’atelier de Gustave Moreau

GUSTAVE MOREAU EN 6 DATES

1826

Il naît à Paris. Son père Louis Moreau, architecte, lui inculque une solide culture classique

1857

Lors d’un séjour en Italie, il exécute des copies d’après les maîtres (Michel-Ange, Véronèse, Raphaël, Corrège...). Après Rome, il se rend à Florence, Milan et Venise où il découvre Carpaccio, alors méconnu

1864

Gustave Moreau triomphe au Salon officiel avec Œdipe et le Sphinx (New York).

1876

Il présente au Salon Salomé dansant (Los Angeles), Hercule et l’Hydre de Lerne (Chicago), Saint Sébastien (Cambridge), et une aquarelle LApparition (Paris)

1892

Nommé professeur à l’école des beaux-arts, il a pour élèves plusieurs artistes importants des générations à venir, dont Rouault, Matisse, Marquet et Manguin

1895

il achève le chef-d’œuvre de sa vieillesse, Jupiter et Sémélé et fait transformer la maison familiale du 14 rue de La Rochefoucauld pour qu’elle devienne un musée