Pour la première fois, élèves et enseignants du Conservatoire national supérieur d’art dramatique et de la Fémis, la grande école de cinéma, ont été invités, du 23 au 27 mars, à travailler ensemble. Le 28 mars, à chaud, ils ont dressé un premier bilan de cette expérience inter-écoles inédite. Reportage exclusif au Conservatoire lors de cette journée de restitution.

« Je n’avais jamais fait de dessin, c’était l’occasion ! » Alors qu’elle accroche ses créations dans le foyer du théâtre, Salomé Dienis-Meulien, élève en première année au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, poursuit : « Nous avions des cours avec des modèles vivants, les exercices étaient très variés, lâcher le trait, par exemple, pour capter les mouvements du modèle ». Sa production est issue de sa participation à l’atelier Modèles vivants/Croquis Musées organisé – avec l’aide des Beaux-Arts de Paris – dans le cadre de la première semaine inter-écoles réunissant deux des plus prestigieuses filières de l’enseignement supérieur culture, le Conservatoire national supérieur d’art dramatique et la Fémis, l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son. A cette occasion, 183 élèves des deux écoles se sont retrouvés dans quinze ateliers.

« L’objectif ? qu’une génération de jeunes artistes en devenir se rencontre, que des histoires s’inventent »

Une première dont Grégory Gabriel, directeur des études pour la formation du comédien au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, détaille la genèse et les enjeux. « A son arrivée à la tête du Conservatoire,Claire Lasne Darcueil a rencontré son homologue de la Fémis, Marc Nicolas, ainsi que tous les directeurs des écoles d’art, explique-t-il. La Fémis organisait déjà une opération de ce type en interne. Claire Lasne Darcueil a suggéré qu’elle réunisse dorénavant les deux écoles. Il s’agit en réalité de la première pierre des échanges avec d’autres grandes écoles parisiennes de lenseignement supérieur culture regroupées au sein de l’association « Art et Recherche » le Conservatoire national supérieur de musique et de danse, l’École nationale supérieure des Beaux-arts et l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs. Le principe est le suivant : l’activité des deux écoles s’arrête complètement pendant une semaine, les élèves se répartissent à part égale dans des ateliers spécialement conçus pour l’occasion. L’objectif principal de cette opération étant qu’une génération de jeunes artistes en formation et en devenir se rencontre, que des histoires s’inventent ».

L’heure de la restitution des ateliers dans le magnifique théâtre à l’italienne du Conservatoire approche. Claire Lasne Darcueil découvre les dessins et les maquettes de l’atelier roman-photo, également exposés dans le foyer du théâtre, avant de s’engouffrer dans la salle bientôt suivie par Marc Nicolas. Pour le directeur général de la Fémis, la pertinence de l’opération ne fait aucun doute. « Le théâtre et le cinéma dialoguent en permanence, souligne-t-il,  les comédiens sont au cœur du cinéma de fiction. La direction d’acteurs au cinéma, en raison de sa dimension humaine, est ce qu’il y a de plus difficile, elle est bien plus compliquée que le maniement de la caméra et s’apprend avec le temps, l’expérience. Nous devons y entraîner nos étudiants. Côté Conservatoire, même si les enseignements se situent avant tout dans le champ du théâtre, il est important que les élèves aient une première approche du cinéma, qu’ils jouent non pas devant un public mais sur un plateau. Les élèves du Conservatoire ont un choc lorsqu’ils se découvrent pour la première fois en gros plan sur un écran ».

Quelques mots d’introduction pétillants par des élèves des deux écoles et la salle se retrouve plongée dans le noir. L’humour comme un fil rouge de la journée. Il sera en effet au cœur d’un grand nombre des travaux présentés par les élèves. Mais également l’inventivité, tant les productions réalisées en un temps record par les élèves rivalisent d’astuce et de créativité. Elle est notamment omniprésente dans l’atelier Pocket films où ces petites caméras que sont les téléphones, les pocket-cams, les lecteurs mp3 deviennent de vrais outils de création ; ou encore dans l’atelier Marathon série où les étudiants ont écrit, réalisé et monté de courtes scènes à partir d’un thème et d’un format imposés dans le genre de la comédie. Dans la salle, les élèves sont souvent hilares en découvrant le travail de leur camarades mais sont également cueillis par l’émotion. C’est le cas lors des très beaux ateliers création radiophonique ou théâtre et cinéma ou cinéma et théâtre, dirigés par le réalisateur Olivier Ducastel et le comédien Daniel Martin. « L’opportunité de travailler avec Olivier Ducastel et Daniel Martin mais aussi la possibilité d’interpréter les textes choisis – Hedda Gabler d’Ibsen et Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce – dans une optique de cinéma, me plaisaient, témoigne Bertrand de Roffignac, élève au Conservatoire. Le théâtre et le cinéma ensemble, cela peut être formidable. Ce qu’a fait Ariane Mnouchkine avec Le Dernier Caravansérail est magnifique, elle a transposé le texte au cinéma tout en utilisant des procédés théâtraux. C’est beaucoup plus qu’une captation vidéo, une véritable adaptation cinématographique, mais avec des procédés de théâtre ».

L’humour, fil rouge de la journée

C’est finalement l’atelier chanson-cabaret, dirigé par Véronique Dietschy, aussi joyeux qu’émouvant, qui réalisera la synthèse idéale de l’ensemble des ateliers : on y entendra notamment une interprétation bouleversante des Feuilles mortes par un jeune élève réalisateur chinois de la Fémis. Autre interprète talentueux, Joseph Menez, élève au Conservatoire. « Je ressentais le besoin de travailler ma technique vocale, dit-il. Ce qui était beau, c’est qu’il y avait parfois des maladresses, mais on ne se jugeait pas, on était en empathie, quand l’un de nous se trompait, on riait mais c’était toujours bienveillant ».

« La démonstration du bien-fondé de cette semaine est faite, se félicite Claire Lasne Darcueil.Il y a eu énormément de propositions, quelque chose de très ludique aussi, moins de sérieux peut-être, mais c’est une bonne chose pour les écoles, me semble-t-il, d’être parfois dans des enjeux moins existentiels. Et si l’humour était omniprésent, il n’y avait pas la moindre dérision, les élèves ont abordé les sujets à travers des angles très différents, salle et scène étaient en phase, on riait, et en même temps cela ne nous éloignait pas de l’émotion que l’on cherche tous ». Marc Nicolas renchérit : « C’est exactement ce que j’espérais, parfois l’assignation à une durée anormalement courte produit des effets que l’on n’obtient pas sur un temps plus long, tout le monde est pris dans le tourbillon et sait à quel moment précis le travail doit être prêt ». Satisfaits de cette première édition, les deux directeurs pensent déjà à l’étape suivante, pour que l’opération « fasse boule de neige » auprès des écoles réunies dans l’association « Art et Recherche » et, plus largement, au sein du groupement Paris Sciences Lettres, le pôle de recherche et d’enseignement supérieur auquel les cinq écoles d’art appartiennent. L’École normale supérieure serait déjà très intéressée par cette semaine inter-écoles. « Surtout, il faudra veiller à garder la fraîcheur de cette première édition », conclut Claire Lasne Darcueil.

Semaine inter-écoles : les 15 ateliers 

Roman photo : « Dans le silence est né l’amour »

Bricolage transmédia : « Do it together »

Modèles vivants, croquis musées

Création radiophonique : portrait

Festival du réel (2 ateliers)

Chanson-cabaret

Pocket films (2 ateliers)

Marathon série

Théâtre et cinéma ou cinéma et théâtre

Théâtre documentaire : du réel à la fiction

Le corps en jeu » (le clown)

Théâtre dansé pour corps et cinéma

Cinéma d’animation