Société d'ethnologie française
Revue
ETHNOLOGIE FRANÇAISE
Numéro 2005/2 - Présentation du numéro
Jean Cuisenier
D'une possible Grèce plurielle
Pour joindre l' auteur D'une possible Grèce plurielle
Jean Cuisenier
A 1'évocation de la Grèce, aujourd'hui en France et en Europe, les images se bousculent. Ce sont d'abord celles que des générations entières d'élèves ont façonnées tout au long de leurs études, celles que certains d'entre eux, de moins en moins nombreux il est vrai, ont raffinées par leur apprentissage du grec ancien. Ce sont aussi les images que ravivent la littérature, la musique et les arts plastiques. Depuis des siècles, hommes de lettres, artistes, ambassadeurs, militaires et marins ne célèbrent-ils pas la qualité des monuments et des paysages issus de cette Grèce antique et lointaine, la beauté de ses sites, la clarté céruléenne de son air, l'intensité de sa mer, cette mer « vineuse » que célèbre Homère, parce que la couleur en est profonde comme la robe du plus épais des vins ? Ces voix stimulent ainsi, par des messages dispensés au long cours du temps, l'attrait des lieux, le caractère des hommes, jusqu'à provoquer le tourisme de masse que l'on connaît aujourd'hui. De cette continuité avec l'Antiquité, la preuve manifeste, pour l'étranger, n'est-elle pas l'extraordinaire pérennité de la langue et de son écriture ?
De ces images d'une Grèce antique et lointaine aux ruines toujours admirées, une autre série d'images se distinguent, qui pointent, à l'opposé, l'aspect oriental, voire dionysiaque de leur objet. Ce sont celles d'une Grèce de l'orthodoxie, de ses églises et de ses monastères, de ses chapelles sensibles que le voyageur croise au détour d'un chemin. Celles aussi d'une Grèce rurale et montagnarde, où l'on vaque à dos d'âne sur des sentes incertaines, allant d'un plant d'olivier à un bout de jardin non sans nourrir, en ces terroirs divisés, les passions d'où naissent les tragédies. Celles d'une Grèce maritime et pêcheuse, aux barques ancrées à l'abri de minuscules criques, aux pétroliers géants et aux grands navires sillonnant les océans d'un bout de la terre à l'autre. Celles, encore, d'une nation industrieuse et commerçante, ouverte aux influences venues d'Europe, d'Asie et d'Afrique, et capable d'en tirer habilement parti. Celles, enfin, d'une Grèce d'outre les mers, présente par ses immigrés jusqu'en Amérique et en Australie.
De toutes ces images et des stéréotypes qu'elles véhiculent, ne faut-il pas se déprendre, comme on se défait de caricatures surannées ou de pièges à pensée ? Il se peut qu'une autre représentation de ce pays et de ses hommes émerge alors, plus instruite, plus fidèle, plus attentive aux réalités du temps présent, qui surprenne les amoureux de l'Antiquité hellénique et les voyageurs les mieux avertis. C'est le risque que nous avons délibérément couru, en demandant à des Grecs de nous dire eux-mêmes ce qu'ils connaissent de leur pays et de ses hommes, tels qu'ils s'offrent aujourd'hui à leurs yeux d'observateurs et à leur entendement d'analystes, dans leur pluralité.
Voici donc qu'après les numéros spéciaux qu'elle a consacrés à d'autres pays européens vus par leurs propres spécialistes, la revue Ethnologie française donne aujourd'hui la parole à des anthropologues grecs travaillant sur la Grèce, au terme d'une confiante et patiente collaboration de trois années. J'eus, pour commencer, des entretiens répétés, à l'Ecole française d'Athènes, avec Evthymios Papataxiarchis, professeur d'anthropologie à l'Université de la mer Egée. Il fallait d'abord identifier la problématique qui orienterait le numéro, envisager les contributions souhaitables, s'entendre sur les auteurs conviés à concourir à la publication, vérifier, en France, que l'ensemble répondrait à des attentes clairement exprimées. L'on tint séminaire ensemble à Lesbos, en mai 2003, pour discuter les projets d'articles, un par un, en grec, en anglais et en français. Tous devraient être rédigés en langue grecque, dans leur forme définitive, afin de respecter au plus près la pensée de nos anthropologues, sans avoir à passer par l'anglais, la langue universitaire de la plupart d'entre eux. Ce fut ensuite le long travail de la traduction, les allers et retours avec les auteurs pour la mise au point des textes, la recherche d'un sens qui fût compréhensible pour les lecteurs français et fidèle à la pensée des auteurs grecs. Pour cette recherche du sens après une première version de la traduction, la collaboration de Maria Couroucli, maître de conférences à l'université de Nanterre, fut décisive.
Les traductrices, en vérité, n'ont pas seulement transféré les textes d'une langue à une autre, elles ont été aussi les médiatrices entre les auteurs et la rédaction. Pour cette double fonction, nous devons beaucoup de reconnaissance à Fabienne Vogin, Isabelle Tloupas, Clio Mavroeidakos-Muller, Monique Kamari, et, en particulier à Maria Gyparaki, qui a aussi relu et révisé toutes les bibliographies. Maria Gyparaki et Fabienne Vogin nous ont instruits des subtilités d'une langue qui, pour nommer la Grèce, joue sur deux mots différents : HELLAS, le terme pour désigner ce pays, en katharevousa, le langage « pur », ou archaïque ; et ELLADA (Ellada), le terme courant, en demotiki, le langage vernaculaire devenu le langage ordinaire de tous les Grecs.
Ce numéro d'Ethnologie française n'aurait pu venir à publication sans de nombreux concours. Il me plaît de citer d'abord, en Grèce, le département d" anthropologie et d'histoire de l'Université de la mer Egée à Mytilène et la Fondation grecque de la Culture. M. Arnaud Littardi, conseiller près l'Ambassade de France et directeur de l'Institut français d'Athènes, et M. Alexis Michel, attaché de coopération scientifique et culturelle, ont prodigué leur aide pour ce projet : je les en remercie. A Paris, nous avons bénéficié de la coopération de M. lannis Mavroeidakos, directeur de la librairie Desmos, et de Clio Mavroeidakos-Muller, ainsi que de M. Andréas Tsapis, directeur de la Maison de la Grèce : je leur dis ici toute ma reconnaissance.
Mais il y a un architecte à cette uvre : c'est Evthymios Papataxiarchis. C'est lui qui l'a conçue et qui l'a construite, qui en a suivi les progrès avec les auteurs, en Grèce, et avec toute la rédaction, à Paris.
Bien éloignée des images stéréotypées que j'évoquais pour commencer, voici, de la Grèce et des Grecs, une représentation inédite. Voici les figures d'une altérité assumée.
Je vous invite à les découvrir, à neuf. ·
Ethnologie française, XXXV, 2005, 2 Ethnologie française, XXXV, 2005, 2, p. 199-202
Jean Cuisenier
Directeur de la publication Ethnologie française
jean.cuisenier@wanadoo.fr
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