Société d'ethnologie française
Revue
ETHNOLOGIE FRANÇAISE
Numéro 2004/1 - Introduction au numéro
Pierre Alphandéry et Martine Bergues
Territoires en questions. Pratiques des lieux, usages d'un mot
Pour joindre les auteurs Territoires en questions. Pratiques des lieux, usages d'un mot
Polysémie et actualité du territoire
La notion de territoire est omniprésente dans l'univers quotidien, où elle désigne une forme particulière de découpage de l'espace plus ou moins institutionnalisée. Objet du langage commun, elle est aussi spécifiquement utilisée par les décideurs (élus, administrations, etc.), les experts, les citoyens ou les chercheurs. Cette polysémie nous conduit à envisager le territoire selon au moins deux perspectives.
La première renvoie aux cadres liés à l'action publique et à la représentation politique. Les territoires y sont souvent issus du maillage historique, forgé à des fins de gestion et d'administration locales. Depuis la décentralisation, l'institutionnalisation de nombreuses formes nouvelles de découpage de l'espace s'est attachée à valoriser les relations de proximité pour administrer " au plus près des problèmes " et susciter des synergies locales. Ce processus a conduit à la création d'un véritable puzzle de territoires dont les pièces ne s'emboîtent pas toujours facilement. Partout en France, l'action publique se territorialise et les décideurs affichent leur volonté de multiplier les procédures de concertation impliquant les acteurs locaux [Blondiaux, Sintomer, 2002 : 17-35].
La seconde perspective envisage le territoire de façon plus diffuse et moins institutionnalisée. Il recouvre les diverses formes de rapport à l'espace que les individus et les groupes sociaux ne cessent de produire et de transformer dans le cadre de leurs relations sociales. L'ethnologie, la sociologie et la géographie ont montré que toute collectivité humaine organise et modèle l'espace dans lequel elle vit à travers des pratiques matérielles et symboliques. La notion de territoire, tout comme celle de paysage, constitue d'ailleurs un de ces termes communs aux diverses sciences humaines dont elle brouille les limites1 , destinée paradoxale pour un mot qui met en scène les frontières que les hommes instituent dans l'espace. Dans cette perspective, le territoire se rapporte alors aux multiples formes de particularisation et d'appropriation de l'espace, ce qui ouvre un vaste champ d'investigations sur la diversité des manières contemporaines de " faire du territoire ", de s'identifier à des lieux et d'y nouer des liens.
Ces deux perspectives ne sont pas indépendantes l'une de l'autre, comme en témoignent les articles qui composent ce numéro. Certains des territoires dont ils traitent possèdent une dimension historique et institutionnelle, qui sert de cadre de référence aux pratiques sociales analysées par les auteurs. Mais ces dernières débordent ce cadre, le subvertissent et mettent au jour des usages et des représentations de l'espace qui impliquent des appartenances et des frontières renouvelées, suscitant d'autres découpages et la redéfinition de légitimités. Cette production sociale territoriale abondante, dont l'analyse doit beaucoup aux postures et aux problématiques adoptées par les auteurs, déstabilise toute définition du territoire a priori.
Ces déplacements dans les manières d'aborder les découpages de l'espace ne sont pas nouveaux. On sait que les géographes ont joué un rôle de pionniers dans l'étude des formes et des limites spatiales [Robic, 2000 : 93]. Depuis les années soixante-dix, une partie d'entre eux confère désormais un contenu culturel et social à la notion de territoire. " Le territoire est une uvre humaine. Il est un espace approprié. Approprié se lit dans les deux sens : propre à soi et propre à quelque chose. Il est la base géographique de l'existence sociale. Toute société a du territoire, produit du territoire. En fait, elle a en général plusieurs territoires, voire une multitude " [Brunet, 1991 : 23].
Si elle a élaboré ses outils en terrain exotique, l'ethnologie s'est par ailleurs développée, en France et en Europe, avec l'étude des monographies villageoises, liant la question du territoire à celle du " terrain ". Nombre de recherches ont saisi la maison, le quartier, le village dans leurs dimensions matérielles et symboliques, en s'attachant à rendre compte des échelles pertinentes et de leurs dénominations du point de vue des enquêtés. Aussi, l'ethnologie est familière de l'étude des relations au lieu ou encore à l'espace 2, sans nécessairement utiliser la notion de territoire. " Le lieu anthropologique est simultanément principe de sens pour ceux qui l'habitent et principe d'intelligibilité pour celui qui l'observe ", note Marc Augé. " Ces lieux ont au moins trois caractères communs. Ils se veulent identitaires, relationnels et historiques. " [Augé, 1992 : 69]. L'attention pour les lieux ou les espaces qui font sens [Lenclud, 1996 : 11] s'énonce ainsi comme " tradition " d'une ethnologie de la France qui, dès 1979, avec la création de la Mission du patrimoine ethnologique, s'est trouvée liée à la politique du patrimoine. De ce fait, l'ethnologie s'est vue impliquée dans les projets de développement rural, voire même " engagée dans les politiques d'''aménagement culturel du territoire''. " [Fabre, 2000 : 15]. D'où l'intérêt pour cette discipline de porter un regard réflexif sur sa propre pratique et sur des territoires qu'elle contribue parfois à fabriquer.
Il en est de même pour la sociologie, pour laquelle le territoire est une notion construite, non seulement à des fins de connaissance, mais aussi pour l'action. Dans ce dernier cas, cette notion se trouve liée à une demande émanant de responsables en charge d'identifier des territoires aptes à servir de cadres aux projets de développement local ou d'unités de gestion administratives. Longtemps après les travaux pionniers de l'école de Chicago, perdure l'engouement des sociologues pour les formes d'inscription spatiale du social. Et cela, bien que le territoire ait été considéré comme synonyme d'enracinement et d'immobilisme par une discipline largement fascinée par le changement et la modernité. Depuis trois décennies environ, avec l'affaiblissement du rôle joué par l'État nation, il est au contraire devenu un objet privilégié d'études, " par le bas ", des dynamiques sociales3 . Ainsi, le territoire est-il devenu pour la sociologie un cadre d'observation de la redéfinition des identités, des solidarités de proximité, des diverses formes d'interaction et de coordination d'acteurs, etc.
Toutefois, certains auteurs soutiennent que la mobilité des hommes et de l'économie a fait voler en éclats le rôle fondamental des découpages géographiques, remplaçant la solidarité spatiale des communautés territoriales par des regroupements temporaires d'intérêts [Guehenno, 1993 : 35]. Anthony Giddens souligne que la dynamique de la modernité suscite une délocalisation des relations sociales, car les moyens de transaction et les savoir-faire se sont affranchis de leur inscription territoriale [Giddens, 1994]. Dans cette perspective, l'essentiel pour les individus et les groupes ne serait plus de " faire territoire ", mais d'accéder à un réseau 4. Ces analyses ont l'intérêt de pointer un contexte que l'on ne saurait ignorer. Faut-il pour autant en conclure à la " fin des territoires ", considérés aussi bien sur le plan local que national ?
Nous sommes partis d'un point de vue différent en considérant qu'il fallait prendre au sérieux la multiplication des références au territoire, sans pour autant omettre le contexte qui vient d'être évoqué. Le rapport aux lieux relève en effet d'une production sociale permanente qui révèle les recompositions culturelles, politiques, économiques et sociales, les manières de vivre ensemble et d'habiter l'espace. Loin d'être anachronique, l'analyse du territoire s'avère très riche, à condition qu'on le considère dans toute sa " complexité " [Debarbieux et Vanier (dirs.), 2002 : 14].
Cette approche est partagée par de nombreux chercheurs, sociologues, géographes et anthropologues, dont il serait fastidieux de faire une recension exhaustive. Depuis le début des années quatre-vingt-dix, ceux-ci analysent l'évolution des formes d'appartenance territoriales sous l'effet de la mondialisation, de la généralisation et de la valorisation des formes de mobilité [Berthelot et Hirschhorn (dirs), 1996] et de la possibilité d'être " ici et ailleurs " offerte par la puissance des moyens de communication. D'autres se sont attachés à penser la superposition des réseaux et des territoires. Ainsi, selon Manuel Castells, " Ce qui caractérise la nouvelle structure sociale, la société en réseaux, c'est que la plupart des processus dominants, ceux qui concentrent le pouvoir, le capital et l'information, sont organisés dans l'espace des flux. Mais la plupart des expériences humaines restent locales et ce qui fait sens pour les êtres humains le demeure aussi " [Castells, 1999 : 155-156].
Dans ce cadre d'analyse, la multiplication des formes d'identification à des territoires dans le contexte de la globalisation et de la mobilité peut sembler paradoxale. En suivant Christian Bromberger, on peut en effet remarquer que jamais les Français n'ont eu des comportements aussi semblables (même si subsistent des diversités), mais jamais les différences n'ont été autant revendiquées à travers des territoires assurant la mise en scène du singulier [Bromberger, 1993 : 19 ; Bromberger et Meyer, 2003 : 360]. Ces territoires peuvent être circonscrits dans des villes ou des campagnes, mais ce sont avant tout par rapport à ces dernières, souvent idéalisées, que s'expriment et s'affichent des sentiments d'appartenance. Les territoires ruraux apparaissent ainsi en France, d'une manière étrangement consensuelle, comme des creusets de l'identité, des solidarités locales et du développement durable [Hervieu et Viard, 1994 ; Alphandéry, 2001 : 19].
Mais, parallèlement à la production foisonnante de territoires, il existe de moins en moins de lieux auxquels un groupe social puisse s'identifier dans sa totalité. Cette définition du territoire a pourtant constitué une véritable marque de fabrique des ethnologues : " Lorsqu'on juxtapose les notions d'identité et de territoire, on évoque en général un espace communautaire, à la fois fonctionnel et symbolique, où des pratiques et une mémoire collective construites dans la durée ont permis de définir un " Nous " différencié et un sentiment d'appartenance. " [Jolivet et Léna, 2000 : 8]. Le passage de cette version " forte " du territoire à des territorialités d'un autre genre ouvre une série de questions qu'abordent les articles de ce numéro d'Ethnologie Française. Quelles formes d'appartenance peut-on identifier et comment coexistent-elles avec la mobilité qui caractérise notre époque ? Quel type de territoire le phénomène de multi-appartenance produit-il 5? Faut-il rapporter les processus de différenciation territoriale aux formes diverses de quêtes ou de " bricolages " identitaires, qu'elles soient individuelles ou collectives 6? Cette effervescence territoriale permet-elle de dégager des modalités communes de " vivre ensemble " ? Comment les territoires construits et institutionnalisés au cours de l'histoire sont-ils transformés par ces dynamiques, et qu'en résulte-t-il du point de vue des modalités de l'action publique et de la représentation politique ? Comment, enfin, s'articulent les échelles du local et du global ?
Ces questions relèvent principalement de l'ethnologie et de la sociologie, même si d'autres disciplines, la géographie en particulier 7, les abordent également. Il était évidemment impossible de couvrir l'ensemble des thèmes ressortissant à la notion de territoire. Nous avons donc décidé de ne pas l'évoquer dans sa dimension de support de l'État nation, qui se trouve être l'objet d'un récent numéro de la revue Études Rurales [2002]. Malgré ces limites, le lecteur découvrira un ensemble d'articles très divers tant dans leurs objets que dans leur mode d'exploration du territoire. Contrairement au projet initial, l'urbanité n'y occupe pas toute la place que nous voulions lui donner ; mais cette évolution du sommaire n'est peut-être pas fortuite au regard du rôle que jouent les campagnes dans la mosaïque des territoires. Enfin, il nous a semblé important de présenter un exemple de territoire indigène extra européen pour faire contrepoint à un ensemble d'analyses situées dans l'hexagone.Regards sur les territoires
L'éventail d'approches et d'analyses du territoire n'empêche nullement la mise au jour, dans ce numéro, de questionnements communs à travers lesquels les textes se rejoignent ou, au contraire, s'opposent.
Au-delà des situations qu'ils étudient, André Micoud et Yannick Sencébé ont en commun de proposer un modèle d'analyse généralisable à d'autres territoires. S'ils s'accordent sur le diagnostic d'une remise en cause des anciens découpages, suscitée, pour l'un, par une crise qui affecte " les identités des groupements humains spécifiques ", pour l'autre, par des formes d'appropriation multiples et plus ou moins conciliables, toutefois, le territoire de l'un n'est pas celui de l'autre. Espace délimité par un pouvoir y exerçant son emprise, le territoire s'entend, pour André Micoud, avec l'action de collectifs localement situés, mobilisés autour d'une valorisation patrimoniale qui justifie de nouveaux découpages. S'appuyant sur une définition empruntée à M. Le Berre [1995 : 602] - " lieux collectivement appropriés et délimités par une frontière reconnue et naturalisée par une histoire et une mémoire collective ", Yannick Sencébé démontre que le territoire ainsi désigné ne correspond plus à l'ensemble des liens contemporains noués entre les hommes et l'espace. Si l'analyse développée par André Micoud n'intègre qu'incidemment les dimensions conflictuelles induites par le nouveau partage de l'espace qu'il décrit, le conflit est par contre une variable importante de l'approche développée par Yannick Sencébé, fondée sur une analyse des postures individuelles déterminées par la mobilité ou l'ancrage d'une part, l'engagement ou la distanciation de l'autre. Ces manières contrastées d'envisager les dynamiques territoriales en montrent la complexité et en font certainement la richesse.
La " fragilité " ou encore la " perte de pertinence des anciens territoires " n'indique toutefois pas que ces derniers aient définitivement disparu. Certes, il semble désormais difficile de représenter la spatialisation des réseaux de sociabilité, d'échanges ou matrimoniaux, à l'instar de ce que proposait Christian Bromberger [Balfet et al., 1976 : 23-71] en dessinant des cercles d'appartenance concentriques à partir de la maison. Mais certains lieux continuent d'exister en tant qu'" espace social total ", pour paraphraser Marcel Mauss. Des exemples en sont fournis par l'investissement des " attachés " dont parle Yannick Sencébé (individus immergés, enracinés dans un lieu unique fait d'interconnaissance et de proximité), ou d'une certaine partie de la population montargnarde décrite par Geneviève Decrop et confrontée au risque naturel, ou encore des témoins, de plus en plus rares il est vrai, d'une culture agricole vouée à la disparition [Bergues, 1996 ; Schippers, 1986 ; Zonabend, 1981]. Mais cette vision totalisante du territoire n'est pas sans poser question. Ne rélève-t-elle pas d'une conception idyllique telle qu'elle est évoquée par Catherine Neveu à propos du quartier urbain ? N'occulte-t-elle pas une influence permanente de l'altérité, ainsi que le décrit Michel Marié à propos des sociétés paysannes ? Quoi qu'il en soit, les débats sur le maintien d'une version " forte " du territoire n'ont rien perdu de leur actualité : en témoigne l'évocation récurrente de la " culture banlieue " et de la vie dans les quartiers ghettos des grandes villes.
Que se passe-t-il quand les collectifs humains occupant les territoires anciennement ou nouvellement institués ne partagent pas les mêmes valeurs (par exemple, l'injonction patrimoniale dont parle André Micoud) ? Ainsi, dans le Diois, point de communauté de liens et de valeurs pour des territorialités qui diffèrent et s'opposent, comme le décrit Yannick Sencébé. Parmi les quatre modes d'appartenance qu'elle distingue, ceux de l'enracinement et de l'extériorité (où chaque lieu n'est qu'" un ailleurs en sursis ") s'illustrent au travers du récit de Geneviève Decrop. À Saint-Martin-de-Séchilienne (Isère), la relation des habitants à leur espace de vie se trouve réordonnée par le dispositif, élaboré par les autorités " compétentes ", visant à la prévention du " risque majeur " d'effondrement d'une partie de la montagne voisine. Face au processus d'expropriation qui les touche, les habitants vivent désormais leur " lien au territoire sous le signe de la perte et du deuil ", mais de manière contrastée : tandis que les habitants les plus anciens, attachés au patrimoine familial et à sa transmission, réfutent la menace, les résidents des lotissements récents, confrontés à l'ampleur du risque décrit par les experts, n'ont de cesse d'obtenir des conditions matérielles satisfaisantes, en vue d'un rapide départ. Cela montre l'importance de la maison, qu'elle " symbolise l'enracinement dans le pays et sa culture " dans le premier cas, ou qu'elle soit le centre du territoire et s'y subsume dans le second.
Comme le souligne Sylvie Sagnes, la mobilité et la délocalisation des rapports sociaux ne démentent pas la question d'" être de quelque part ". Cela correspond à un besoin de réassurance et de réaffirmation de soi qui s'observe, aussi bien dans le cas des généalogistes étudiés par l'auteur, que dans celui des jeunes de l'île dont parle Jean-Pierre Castelain. Sylvie Sagnes montre comment, dans le Minervois, le recours à la parenté et aux lieux intervient dans le processus de fabrique de racines. Même si la profondeur généalogique est relativement faible (sauf à se constituer un " super-ancêtre " qui ancre l'individu en un ici), la maison d'une part, la collectivité de l'autre sont mobilisées pour fonder le sentiment d'autochtonie, dans ce qu'elles disent l'une et l'autre de la durée, dans la délégation qui leur est faite d'incarner une mémoire longue. En effet, la maison représente " un lieu dans le lieu " et dans le temps ; et la collectivité agit au travers de sa gestion des ancêtres oubliés ou de la valorisation patrimoniale qu'elle effectue à partir des mémoires généalogiques aristocratiques, étudiées par ailleurs par l'auteur.
À lire les articles qui composent ce numéro, on ne peut qu'être frappé du nombre illimité de constructions possibles de la notion de territoire 8. Ce dernier point n'est-il pas l'indice d'un processus qui ferait du territoire le cadre d'une construction de rapports aux lieux de plus en plus individualisés, avant d'être un espace du " vivre ensemble " ? Mais cette production territoriale profuse tient aussi à la multiplicité des points de vue adoptés par les auteurs. Ce dernier aspect est bien illustré par l'article de Christophe Traïni, qui analyse, à partir d'un corpus littéraire, comment se définissent les territoires de la chasse. L'auteur ne s'intéresse pas à " la matérialité tangible " des lieux, mais " aux conceptions fortement idéalisées que les chasseurs font valoir lorsqu'ils se proposent de consacrer un territoire à l'acte cynégétique ". Reflet de conceptions divergentes du milieu et de la pratique elle-même, le lieu concret s'efface devant sa représentation. Le territoire devient imaginaire, support d'une appropriation à la carte où projeter ses repères et manières de faire. " Lieu d'évasion et d'introspection ", " d'unité de gestion cynégétique ", ou de " patrimoine "9 , ces territoires sont très différents, encore qu'ils puissent cohabiter chez un même chasseur ou entrer en conflit sur un même espace. Les deux dernières " justifications " illustrent un aspect fondateur des recompositions territoriales contemporaines, les dimensions écologique et patrimoniale participant en effet de la requalification de l'espace rural.
Comme le montre André Micoud, dans une campagne désormais identifiée par la pluralité de ses fonctions et non plus uniquement par sa vocation agricole, les modalités du vivre ensemble s'articulent autour de la double injonction de " sauvegarde d'un cadre de vie et de reprise d'un passé commun ", ce à quoi sont convoquées, d'une part l'écologie, d'autre part l'ethnologie. Il s'en suit un double changement d'échelle, induit par la notion de " durabilité " 10, toile de fond de cette nouvelle approche : celui d'une temporalité qui inclut désormais le temps long - du passé à transmettre et du devenir à garantir - ; celui d'une spatialité à considérer sous l'angle à la fois planétaire et local. Patrimoine naturel et culturel se trouvent ainsi réunis, permettant de définir les contours de nouveaux découpages " affranchis des formes instituées ", tandis que la campagne demeurant " gage d'une identité nationale " devient un " bien commun ". " Gérer les milieux de façon patrimoniale, écrit l'auteur, est une injonction qui se substitue peu à peu à celle qui commandait de défendre un territoire d'une manière patriotique ". La création des collectifs rassemblés autour de la cause patrimoniale apparaît donc comme cette nouvelle forme d'énonciation de la dynamique des territoires. André Micoud rejoint en cela les auteurs de Vives campagnes qui pensent la patrimonialisation à travers sa capacité à " donner de nouvelles définitions du territoire " [Chevallier et al., 2000 : 30], mais également comme source et ressource du développement local. La place du chercheur se trouve ainsi mise en question dans cette double production patrimoniale et territoriale.
À suivre l'argumentaire patrimonial, il n'y aurait pas de " fin des territoires ", mais au contraire un surinvestissement du local, dans un rapport nouvellement défini avec la nation. Mais, sur le terrain, la patrimonialisation et la " mise en environnement " des campagnes suscitent en retour de nombreux conflits, illustrés notamment par l'essor récent du mouvement " Chasse Pêche Nature et Traditions " et les controverses récurrentes induites par la mise en uvre du réseau européen " Natura 2000 ", destiné à conserver la biodiversité. L'identification du patrimoine et la gestion de la nature passent par la confrontation de formes différentes de légitimités qui s'expriment dans les manières d'habiter, d'exploiter ou d'utiliser l'espace [Alphandéry, 2002 : 219]. De là découlent des questions récurrentes que l'on retrouve dans plusieurs des articles ci-après. Que conserver et au nom de quoi ? Comment élabore-t-on les normes de sauvegarde du patrimoine naturel et culturel et quels acteurs y participent-ils ? Les territoires délimités en référence à leurs qualités patrimoniales ou naturelles, par exemple les Parcs naturels régionaux, viennent eux-mêmes s'insérer dans un autre maillage composé en référence à l'aménagement et à l'administration de l'espace. Dans les zones à dominante rurale, on peut ainsi voir se superposer des " communautés de communes " créées par la loi Administration du Territoire de la République (1992), des " contrats de pays " passés avec les régions sous des dénominations diverses, ainsi que des " Pays " 11 [Ozouf-Marigner, ARF, 2000 : 235-245] issus des lois Pasqua (1995) et Voynet (1999). Cette multiplication des entités territoriales conduit le géographe Jean Renard à évoquer l'image d'un " encombrement territorial " [Renard, 2000 : 255], car les fonctions diverses qu'elles exercent se chevauchent fréquemment. De plus, si les qualités naturelles et culturelles des lieux se trouvent mobilisées pour découper les territoires, le plus souvent en les valorisant, c'est parfois également pour les stigmatiser. Ainsi, les " zones vulnérables " délimitent-elles les surfaces dont les ressources en eau ont été fortement affectées par les pollutions issues des pratiques de l'agriculture intensive. Par ailleurs, au nom d'une " gestion préventive du risque " qui s'attache à " réduire la vulnérabilité " des lieux, le territoire décrit par Geneviève Decrop devient inappropriable par ses habitants, eux-mêmes divisés. La délocalisation de la gestion du risque, que " les sociétés locales abandonnaient auparavant à la force majeure " (à la nature), se sera effectuée sans concertation, avec pour effet une crise sociale, sans que, non plus, la question de la responsabilité soit clairement posée.
Concertation, négociation, participation, responsabilité : ces questions traversent nombre d'articles du numéro ou de leurs conclusions, analysant comment certains territoires se constituent ou non en espaces de débats, tout en devenant des objets privilégiés de l'action publique. Qu'il s'agisse de lieux relevant de la gestion du risque, de ceux des collectifs rassemblés autour de la cause patrimoniale, ou encore des comités de quartiers de villes. À Roubaix, par exemple, à une vision irénique qui pare volontiers le quartier de vertus de sociabilité et d'identité, Catherine Neveu oppose les modalités de l'implication dans la vie locale, en termes de citoyenneté et non d'identification à un espace particulier. Dans des quartiers intimement liés à leur construction politique d'une part et à l'engagement des habitants de l'autre, les conditions de déploiement d'une démocratie participative 12 sont pourtant loin d'être remplies. Le quartier n'est pas l'espace public qu'il devrait être, notamment parce que, selon l'auteur, la vision politique qui en fait un lieu de convivialité s'y oppose. Mais certains sociologues pointent l'importance prise par la dimension territoriale dans l'évolution des formes d'intervention de l'État : " Le territoire, plus que l'appareil d'État, constitue désormais le lieu de définition des problèmes publics. [ ] Privé de son hégémonie, l'État trouve une raison d'être dans l'institution de capacités de négociation entre une grande variété d'acteurs " [Duran et Thoenig, 1996 : 582]. L'action collective s'institutionnalise à travers l'instauration de " scènes " de concertation spécialisées, plus ou moins durables, qui prétendent transformer le territoire en espace de délibération. Dans le même ordre d'idées, au terme de son propre itinéraire consacré à l'exploration de la notion de territoire, Michel Marié considère comme centrale la mise en uvre constante d'un dispositif de " régulation sociale ", nécessaire pour stabiliser les relations potentiellement antagoniques entre " gouvernement " (le pouvoir central imposant ses modèles) et " gouvernance " (négociations et compromis, " bricolage de l'action publique locale ") ; entre " aménagement " et " ménagement ". Tout le problème étant de savoir comment chaque territoire particulier peut utiliser et organiser à bon escient les tensions et les conflits qui le traversent.
Une autre dimension de la multiplication des territoires est donnée à voir avec la prolifération des noms de lieux, qui constitue une des formes d'apparition publique nécessaire à leur reconnaissance. Martin de La Soudière en fournit la démonstration, prenant pour exemples les petites régions et autres " Pays " qui tiennent à exister et le faire savoir. Le territoire a besoin d'emblèmes, d'images de marque - fussent-elles nouvelles. Si celles de l'État nation ne sont désormais plus au premier plan, la patrimonialisation, venant à l'appui des territoires démultipliés, en fournit à l'envi [Fabre, 1996 : 99-120]. C'est en effet au gré de ce processus que la profusion de nouveaux noms, constituant ce que Martin de La Soudière appelle un véritable " argot territorial ", procède du recyclage de noms anciens (pour l'occasion eux-mêmes patrimonialisés) ou, plus souvent, de re-nominations retenues pour leurs capacités à condenser un paysage, des saveurs et une histoire locale emblématique ou artistique. Si les noms ont ce pouvoir de cristalliser et de fournir une image - ils deviennent emblèmes des emblèmes -, ils ont aussi celui d'assurer une médiation entre le groupe social et l'espace pour leur conférer un surcroît d'identité. Mais la question reste entière de leur capacité à " faire territoire ", et à s'adosser à un réel sentiment d'appartenance des habitants. De l'autre côté de l'Océan, dans la forêt amazonienne, cette capacité est bien réelle : les indiens Kayapo opèrent des dénominations, comme le montre l'article de Pascale de Robert. Au même titre que la carte et le drapeau, récemment incorporés à des fins politiques pour représenter le territoire et l'identité, la toponymie participe des emblèmes requis pour légitimer une nouvelle assise territoriale, acquise par la lutte, récemment homologuée par l'administration brésilienne, mais disputée par le front pionnier.
Le dernier fil rouge que l'on peut identifier pose frontalement la question de l'identité et de l'altérité, vis-à-vis récurrent, solidement installé, au sein de cette série de réflexions sur la question territoriale. L'expérience Kayapo reste à cet égard exemplaire. De la grande mobilité territoriale propre au groupe avant la création de la réserve où " le territoire, espace de relations sociales, n'en finit pas de s'étendre ", jusqu'à la relative sédentarité qui oblige à repenser l'espace désormais fini en termes d'opposition entre " nous " et les " blancs ", unifiant pour l'occasion une communauté jusqu'alors orchestrée par le conflit et la scission, c'est toujours en référence aux autres que se construisent, se redéfinissent et se trament les manières d'être et de rester Kayapo. Avec la participation aux réseaux (d'Indiens, d'écologistes, d'aide au développement ; nationaux ou internationaux), le territoire s'ouvre de nouveau où les guerriers vont puiser les biens propres à enrichir leur groupe.
Une identité instruite " par le regard de l'autre ", une identité " produite dans le mouvement " : ces thèses sont également centrales dans l'exploration territoriale menée par Michel Marié en moyenne Provence, puis dans le Var. Après avoir considéré le territoire dans une approche dite archéologique, lieu d'une quête des racines, défini par une dualité entre l'État et la société paysanne, l'auteur le définit comme " triangulation " où l'étranger fait souvent figure d'" accélérateur d'identité ". " Toujours construit, en perpétuelle effervescence ", le territoire devient ce que les nouvelles productions de sens lui confèrent. Ainsi, l'exemple hydraulique varois permet l'analyse du changement en termes de tension entre société locale et aménagement technique, ce qui conduit l'auteur à envisager le territoire sous l'angle d'une dialectique nécessaire entre " aménagement et ménagement. "
Tout au long de ce parcours, se profile la question de la posture du chercheur, impliqué dans le choix de son objet et dans la lecture qu'il en propose, la réajustant sans cesse au gré des changements qu'il observe et qui modifient son point de vue. Si Michel Marié prend cette question à bras le corps, les autres articles ne la posent pas aussi explicitement. Mais les textes littéraires et subjectifs réunis à la suite des articles (cf. : " Itinéraires en territoires "), l'illustrent de manière éloquente. On retiendra donc, au terme de ce parcours en territoires, que la complexité territoriale procède largement du regard qui s'y porte, comme dans la " triangulation " chère à Michel Marié. Ce qui n'empêche pas la dite complexité de comporter bien d'autres dimensions qui, pour avoir été largement explorées dans le cadre de ce numéro, ne pouvaient pas pour autant être épuisées. Quant aux raisons de la bonne fortune actuelle de la notion de territoire, elles sont sans doute liées au fait que ce terme évoque, et semble, dans le même temps, comme réconcilier la différenciation des individus et leur association, la sédentarité et la mobilité, les singularités locales et la mise en réseau, le passé et l'avenir.Notes
1. On peut signaler que le territoire ne figure pas parmi les notions communes aux sciences de la nature et aux sciences sociales (nature, environnement, paysage, patrimoine, système,) explorées en 1992 par les auteurs d'un ouvrage pionnier, Les passeurs de frontières [M. Jollivet (dir.), 1992]. Sur la dimension polysémique de la notion de paysage, voir : [Voisenat (dir.), 1996].
2 . " Toute société, tout groupement humain, à quelque niveau que l'on se place, ancre ses manifestations, son devenir, son existence dans les relations qu'il entretient avec son milieu naturel, qui se présente toujours sous la forme d'un espace à parcourir, à habiter, à aménager, à travailler, [et dont les éléments] sont tout à la fois lieux de pratiques, objets de connaissance, symboles de rapports sociaux, valeurs communautaires. " [Bromberger et al., 1976 : 14].
3 . " Le déclin de l'idée de société conduit un grand nombre de sociologues à étudier les procédures de reconstruction partielle et limitée " en bas ", celles que réalisent les individus dans leurs diverses pratiques d'ajustements mutuels " [Dubet et Martuccelli, 1998 : 54].
4 . Défini par Bertrand Badie comme " un lien informel, faiblement institutionnalisé, plus ou moins administré, qui contrôle et organise les comportements sociaux hors de tout support et de toute contrainte de nature territoriale " [Badie, 1994 : 10]. Selon cet auteur, rejoint par beaucoup d'autres, les réseaux et les flux ont pris le dessus sur le territoire envisagé dans sa dimension nationale, c'est-à-dire comme support de l'autorité politique et comme cadre d'une appartenance transcendant les particularismes.
5 . Selon l'expression de Jean Viard, " au morcellement de nos territoires particuliers correspond un usage multiple des lieux " [Viard, 1994 : 40].
6 . " L'identité des individus est désormais un palimpseste de différences multiples. L'acteur ne se définit plus par la seule adoption des codes sociaux répondant à son identité sociale majeure " [Dubet et Martuccelli, 1998 : 212].
7 . Comme le montre le numéro d'Ethnologie française dirigé par Marie-Claire Robic, " Rencontre de la géographie et de l'ethnologie ", à paraître en octobre 2004.
8 . On pourra regretter l'absence d'un exemple précis des formes concrètes d'investissement des lieux.
9. Trois " grandeurs " identifiées à partir de la théorie de la justification [Boltanski et Thévenot, 1991].
10 . Qui sous-tend l'idée de préservation des milieux à l'échelle planétaire comme celle de transmission dans le temps, commune également à l'entreprise patrimoniale.
11 . Généralement, dans tout ce numéro, Pays ne prendra une capitale que lorsqu'il désignera les territoires en cours de reconnaissance institutionnelle par les instances administratives (Conseils généraux, Régions).
12 . Sur la notion de démocratie participative, on peut se reporter à Bevort [2002].
Références bibliographiques
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Pierre Alphandéry
Mona-INRA, Paris
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Martine Bergues
CNRS-MNHN, Paris
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