Société d'ethnologie française

Revue
ETHNOLOGIE FRANÇAISE



Numéro 2001/3 - Introduction au numéro



Sylvain Lazarus

Anthropologie ouvrière et enquêtes d'usine : état des lieux et problématique

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  • Sylvain Lazarus

    Université Paris 8

    Anthropologie ouvrière et enquêtes d'usine : état des lieux et problématique

    Anthropologie ouvrière et enquêtes d'usine
    Sylvain Lazarus
    Université Paris 8

     

    C'est dans le milieu des années 1980, à partir de l'enquête que j'ai menée à Renault1 , que j'ai élaboré les propositions constitutives de l'anthropologie ouvrière ainsi que ses méthodes d'enquête et d'analyse des entretiens.

     

    Les usines et la conjoncture2

    La conjoncture de l'époque était marquée par de grandes grèves en particulier dans l'automobile, à la fois sur les conditions de travail, sur les salaires et contre l'encadrement (Citroën Aulnay, Renault Flins en 1982), contre les licenciements et la mise en place de l'aide au retour pour les ouvriers étrangers (Talbot Poissy en 1983-1984). Depuis le début des années 1970, les OS formaient dans les différentes branches d'industrie, en particulier dans l'automobile, la partie la plus active et la plus engagée des ouvriers d'usine. Les grèves de Renault (1973)3 et des chantiers navals (1974) en témoignent. La fermeture des usines métallurgiques et sidérurgiques de Lorraine à Longwy marque en 1979 une autre dimension de la conjoncture, celle des restructurations et des licenciements. Malgré son engagement et son inventivité, la lutte des sidérurgistes de Longwy ne parvint pas à infléchir la décision de restructuration ; en revanche, elle montra combien étaient importantes les conditions de licenciement et, sous forme de primes ou d'indemnités, la reconnaissance par l'employeur du temps passé à l'usine. On verra que cette question est non seulement matérielle (montant de l'indemnité de licenciement et logique de son calcul) mais qu'elle spécifie aussi le rapport patron/ouvrier dans ce type de situation, et donc la reconnaissance de l'ouvrier par le patron à travers le compte des années de travail à l'usine.

    Dans ces années, la situation était marquée par ces deux traits : lutte des OS d'une part et restructurations, fermetures d'usine et plans sociaux d'autre part. Interne à cette conjoncture s'était ouvert un débat sur les OS, sur le travail d'OS et sur, en fait, le point de savoir s'ils représentaient une des formes de la figure ouvrière contemporaine ou pas. Là-dessus des avis très controversés s'étaient fait jour. En 1983, un certain nombre de responsables du gouvernement de l'époque avaient déclaré à propos des ouvriers de Renault-Flins en lutte qu'il s'agissait de " chi'ites ", " d'étrangers aux réalités sociales de la France " 4 . Le propos, très étrange, consistait à confessionnaliser une grève, et donc suggérait de passer de la catégorie de grève ouvrière à celle de grève confessionnelle. " Chi'ite " était le signifiant d'une vindicte alarmiste (Khomeiny se trouvait au pouvoir en Iran depuis 1979), et nullement celui d'une caractéristique " ouvrière ". Ce point doit être examiné. Qu'est-ce que le qualificatif de " chi'ite " cherche à indiquer ? Formellement, il s'agit d'une religion, l'une des branches de l'Islam ; " chi'ite " convoque " islam ", qui convoque " arabe ", qui convoque " immigré ". L'opération explicite consiste donc à conjoindre, à propos d'une grève, " immigré " et " chi'ite ", immigré et islam, en lieu et place de la conjonction immigré et ouvrier. Il est remarquable à mes yeux que cette confessionnalisation, qui peut être dite aussi " approche culturelle ", fait disparaître complètement la figure ouvrière. Pourquoi ? Il ressort de l'enquête que j'ai menée auprès d'ouvriers de Renault en 1985-1986 [Lazarus, 1986] que la figure ouvrière, à partir des années 1980, ne peut se constituer que liée à l'usine et dans son espace interne.

    Sera en effet clairement indiqué par les OS de Billancourt que la vision qu'ils ont des ouvriers ne se structure pas comme antérieurement par les notions de classe, de classe ouvrière, de mouvement ouvrier qui étaient référentielles et effectives dans la période précédente ­ et qui proposaient, en particulier, un dispositif unique de catégories circulant de l'usine à la société, la catégorie de classe permettant simultanément de dire et de penser les ouvriers à l'usine mais également dans l'espace de la société en regard de la politique et de l'État. Cette période est close de l'avis de tous au début des années 1980 5. L'élection de François Mitterrand à la présidence de la République peut en ponctuer la datation. Peu à peu il apparaîtra que, dans la nouvelle conjoncture ­ que je propose d'appeler " postclassiste " ­ l'identification de la figure ouvrière exige de prendre en compte l'intrication entre ouvrier et usine 6 : c'est de l'intérieur de l'espace de l'usine que, dans la séquence postclassiste, une nouvelle figure ouvrière trouve ses termes, ses marques et son mode pratique d'expression et d'action.

    Dès lors, les déclarations de Pierre Mauroy et de Gaston Defferre proposant de substituer " chi'ite " à ouvrier prennent leur sens en se situant délibérément dans cette période postclassiste. La péremption de l'idée de classe, si elle ne s'accompagne pas d'une assignation de la figure ouvrière à l'usine, a en effet pour conséquence de rendre indistincts, errants et sans norme, les termes possibles de la figure ouvrière. Puisque l'idée de classe ouvrière ne permet plus de représenter les ouvriers dans la société [Lazarus, 1986], alors pourquoi ne pas proposer que, dans la société, leur religion les identifie ? Dès lors que l'identification des ouvriers ne se fait pas à partir de l'espace de l'usine, toute tentative d'identification dans la société, dans l'époque postclassiste, est en réalité une désidentification, une confessionnalisation, une caractérisation culturelle, puis communautaire, puis ethnique. Que cela ait conduit un Premier ministre à tenir, sur des ouvriers en grève pour leurs conditions de travail, des propos sécuritaires et anti-terroristes, peut être ici analysé comme la conséquence, à valeur péjorative, d'une approche des ouvriers par autre chose que leur assignation à l'espace de l'usine. Si ce n'est pas par l'espace de l'usine, alors ce sera par un trait sociétal, toujours présenté comme une différence négative, justifiant par là les politiques menées à leur endroit. " Chi'ites " en 1983 pour les OS de l'automobile, " archaïques " en 1995 à l'endroit des cheminots en grève, la logique est identique.

     

    De la " conscience ouvrière " à l'énoncé : " Les ouvriers pensent "

    Un autre élément de la conjoncture de l'enquête menée en 1985 portait sur la figure de l'OS elle-même : moins sur la dureté du travail d'OS que sur son caractère éventuellement obsolète et, ce faisant, sur le caractère éventuellement obsolète du travail ouvrier. Certains experts prédisaient la fin, grâce à la robotique et à l'informatique, du travail ouvrier. Le syndicat CGT avait de son côté lancé une grande campagne, interne et externe aux usines, dont le slogan était " Vie d'OS, vie brisée ". Quelles thèses sous-tendent cet énoncé, lequel fit l'objet d'une campagne massive d'affichage ? Première remarque : si OS peut être entendu comme désignant un poste et un type de travail, on peut dire que c'est le poste de travail qui, dans l'énoncé " Vie d'OS, vie brisée " décide de la vie et que celle-ci n'en est pas une. On est donc dans une dialectique de la détermination de la vie, de son sens, par le poste de travail ; ce qui opère n'est pas strictement la dialectique entre les conditions matérielles et les formes de conscience, mais celle entre le poste de travail et la valeur donnée à la vie. On a affaire non pas à une thèse postclassiste comme celle à l'uvre dans la déclaration de Mauroy, mais à une thèse se maintenant dans le classisme qui, dans le même temps, tente de s'ajuster à la nouvelle conjoncture. Cette thèse se maintient en effet dans le classisme car si elle met en perspective poste de travail et vie (poste de travail est interne à l'usine et vie est à la fois interne et externe à l'usine), c'est dans une dialectique. Ce n'est plus " classe ouvrière " qui circule dans le lexique de l'intérieur de l'usine à l'extérieur de l'usine au travers du dispositif mouvement ouvrier/syndicat ouvrier/parti ouvrier7 . Par une analogie et une approche phénoménologique, on assiste à une existentialisation de cette catégorie circulante qu'est la " vie ".

    Si le caractère extrêmement pessimiste et dénigrant de cette proposition était remarquable (la vie pas plus que la conscience ne pouvant se déduire des formes concrètes de la division du travail ou des caractéristiques des machines et des gestes de ceux qui les activent), était non moins claire le caractère mécaniste de la démarche.

    Une interrogation s'ouvre alors, qui structurera la démarche de l'anthropologie ouvrière : puisque les caractéristiques de la production ne déterminent pas les formes de conscience et les représentations, comment alors réfléchir et tenter de connaître ces dernières ? Si la figure ouvrière ne peut plus se déduire de formes de conscience collectives d'un groupe (la conscience ouvrière) par ailleurs objectivement constitué ­ la classe ouvrière ­, alors il faut bâtir un nouveau dispositif d'investigation et d'analyse du champ intellectuel des ouvriers 8. Abandonnons l'énoncé classiste ­ qui soutenait l'existence d'une conscience ouvrière ­ au profit d'une proposition postclassiste structurant l'espace de l'anthropologie ouvrière. Comme Lévi-Strauss l'a dit de tous les êtres humains, y compris des " sauvages ", affirmons, quant à nous : les ouvriers pensent. Comment est-il alors possible de connaître ce qu'ils pensent, plus encore d'identifier la pensée singulière qui est éventuellement la leur ? Plus précisément, quand la pensée des ouvriers s'applique à l'espace de l'usine, que pensent-ils ? Que pensent-ils aussi de l'intérieur de cet espace de ce qui n'est pas cet espace, c'est-à-dire la société ? Et enfin, de l'intérieur de cette nouvelle séquence, postclassiste, que pensent-ils à l'endroit de la séquence antérieure qui, elle, était classiste ?

     

    Enquêtes

    Eu égard aux thèses et aux assignations proposées à la figure ouvrière, eu égard aussi à ma propre connaissance et à mon intérêt ancien pour les situations d'usine ­ j'avais, en particulier, fait une enquête à l'usine Talbot de Poissy en 1983, au moment de l'occupation de l'usine contre le plan de restructuration ­, quand il fut demandé au GRECO 13 du CNRS (Migrations internationales) dont je faisais partie depuis mon enquête sur les besoins en formation des jeunes Algériens en France [Lazarus, 1982 ; Lazarus, 1985], de prendre en charge un programme d'enquête sur les OS et ce dans le cadre d'un contrat de connaissance entre le CNRS et la Régie Renault, je proposai un travail centré sur l'étude des formes de conscience et de représentations.

    Le contrat de connaissance CNRS/Régie Renault regroupait une petite dizaine d'équipes, chacune sur son thème, dont celle d'Abdelmalek Sayad et celle de Renaud Sainseaulieu notamment [Sainsaulieu et Zehraoui, 1995 ; Sayad, 1986].

    La passation des entretiens se fit à Billancourt pendant le printemps 1985, sur une durée de trois mois. Les ouvriers rencontrés étaient tirés au sort, sur la liste des ouvriers des chaînes. Cette méthode n'a que des avantages : elle évite de passer par les réseaux, soit ceux des chefs, soit ceux des syndicats, soit ceux des ouvriers eux-mêmes (famille et parents) ; elle permet également d'avoir une réponse claire et crédible à la question que les ouvriers posent dans la phase initiale des entretiens : " Comment et pourquoi m'avez-vous choisi ? Qui vous a donné mon nom ? " À chacun on expliquait que, sur la base des listes alphabétiques des ouvriers des chaînes, on numérotait les noms, selon l'ordre alphabétique, de 1 à n, et que l'on sortait le premier, le cinquième, le dixième, le quinzième, etc. Peu à peu, la connaissance de l'existence de notre enquête se répandit chez les ouvriers, ainsi que le fait que nous nous intéressions à ce que les ouvriers pensaient ; mais fut aussi connu le mode de désignation par tirage au sort.

    Dans les enquêtes ultérieures s'est trouvée chaque fois confirmée l'importance de ce que j'appelle la réputation de l'enquête parmi les ouvriers et, en particulier, la pratique du tirage au sort pour les entretiens. En 1989, en Chine, dans l'usine n° 1 de machinerie lourde de Canton [Lazarus, 1996 : 233-249], alors que l'on avait fait plusieurs réunions pour présenter la recherche aux ouvriers, lors des tout premiers entretiens, l'un d'eux tint à nous indiquer que les ouvriers de son atelier avaient longuement discuté de cette enquête, qu'ils avaient décidé de l'accueillir favorablement et que, au nom de son atelier, il nous souhaitait la bienvenue.

    La pratique du tirage au sort donne aussi consistance et rend plus crédible la présentation de l'enquête que nous faisons au début de chaque entretien, en insistant en particulier sur le fait que nous avons l'autorisation de la direction de l'entreprise, mais que nous ne travaillons par pour elle, que nous sommes des universitaires et des chercheurs, et donc absolument indépendants de l'entreprise. Le tirage au sort est perçu comme conforme à cette indépendance.

    Ajoutons que, dans les faits, par la méthode du tirage au sort, avec le nombre d'entretiens que nous faisons, les caractéristiques objectives des gens que nous rencontrons sont très proches des caractéristiques de la population générale de l'atelier ou de la chaîne : âge, sexe, poste de travail, ancienneté, qualification. Nous avons chaque fois pu constater a posteriori que la composition du groupe des entretiens constitué par tirage au sort était d'une grande fidélité en regard du groupe général de l'atelier. Rien d'étonnant à cela ­ il y a une règle statistique bien connue qui le soutient, à la condition que le nombre de gens rencontrés soit suffisant par rapport à l'ensemble de la population considérée. Le propos n'est pourtant pas de constituer un échantillon représentatif et d'appliquer par exemple la méthode des quotas, mais de faire ce constat : le tirage au sort des ouvriers pour les entretiens est perçu par eux, vu son caractère aléatoire, comme clair et effectivement indépendant des différentes hiérarchies de l'usine.

    Les entretiens avaient lieu pendant le temps de travail, dans des locaux proches des chaînes et les plus neutres possibles. Il était, par exemple, bien évidemment entendu que l'entretien ne pouvait pas se faire dans le bureau du chef. On a largement utilisé des salles de repos. Les entretiens duraient en moyenne deux heures, quelquefois plus. La langue de travail était le plus souvent le français, quelquefois l'arabe que parlait l'un des membres de l'équipe. Bien évidemment, au début de l'entretien, était indiqué que nous pratiquions la règle de la confidentialité, au regard de ce que les ouvriers nous disaient, et nous rappelions que la participation était strictement volontaire, qu'il était possible de refuser ou de quitter l'entretien pendant son déroulement. Dans toutes les enquêtes menées jusqu'à aujourd'hui, et toutes pratiquées ainsi, il y a eu très peu de refus ou d'abandon, mais il y en a eu. Cela est à mon sens très significatif, car cela indique bien que la possibilité de refuser est réelle et que, en conséquence, ceux qui acceptent de répondre le font aussi de façon délibérée.

    Une question souvent posée en début d'entretien est celle de l'usage de la recherche et de ses résultats : " Qu'est-ce que vous allez faire de ce qu'on va vous dire, à quoi ça va servir ? " La réponse consiste toujours à indiquer qu'il s'agit d'une enquête sur ce que pensent les ouvriers, que cette recherche est absolument indépendante de la direction, que le résultat en sera un rapport ou un livre, écrit à partir de ce qu'ont dit les ouvriers, que ce livre, chacun pourra le lire ­ y compris la direction ­ mais que ce que les gens qui liront ce livre feront de cette lecture, c'est bien évidemment eux qui en décideront, et eux seuls. Cette réponse est toujours bien reçue. On ajoute souvent que la pensée des ouvriers est le plus souvent méconnue, alors qu'aujourd'hui se multiplient les connaissances sur les directeurs d'entreprises, les cadres, les ingénieurs. Nous disons aussi aux ouvriers, parce que c'est notre conviction, que l'intérêt de la recherche, si intérêt il y a, consiste à faire mieux connaître ce que pensent les ouvriers de telle ou telle usine.

     

    Une anthropologie des mots problématiques

    Pièce centrale du dispositif de l'enquête, le guide d'entretien, organisé par chapitres thématiques, contient deux types de questions. D'une part, des questions de nature factuelle, biographique ­ on les appellera descriptives : âge, situation de famille, ancienneté dans l'usine, poste occupé, itinéraire professionnel, etc.

    Par l'autre type de questions, on interroge la pensée, on sollicite des jugements ou des thèses afférents à certains mots, dont précisément le sens, la signification, l'intelligibilité, sont aujourd'hui ouverts et en débat : " ouvrier ", " travail " 9 , " métier "10 , " usine ", " immigré ", " chef " 11 . Pour les ouvriers rencontrés, que dispose le mot " ouvrier " comme propositions, comme thèses ? La thèse sera, à Billancourt [Lazarus, 1986], en Chine [Lazarus, 1996] ou encore plus tard dans les ex-pays socialistes [Lazarus, 1992], que les ouvriers ne forment pas un groupe, ne forment pas un ensemble, ne forment pas une classe. Il ne s'agit donc pas d'une entité sociologique aux yeux de mes interlocuteurs. La question n'est pas d'approuver ou de désapprouver cette thèse, mais de constater que c'est celle des ouvriers, et qu'il convient donc d'en approfondir l'argumentaire.

    Un point de méthode est à souligner en anthropologie ouvrière : la pensée des ouvriers s'appréhende à partir de certains mots, on pourrait dire au travers de quelques mots, ce qui est une introduction à ce que l'on devrait nommer une " anthropologie des mots problématiques ". C'est le mot qui porte la pensée. Dans cette optique, les gens rencontrés, ici les ouvriers de Renault, ne sont pas des informateurs mais des interlocuteurs. Le passage d'informateur à interlocuteur est solidaire de l'ambition d'établir une anthropologie de la pensée des gens, à la différence d'une anthropologie scientiste où les gens sont entendus en vue de la construction du réel par le chercheur [Bourdieu, 1993 : 9-11]. C'est par certains mots ­ que je dirai " problématiques " ­ que se dispose l'intellectualité 12 de la pensée des gens. Ceci exige de la part du chercheur une rupture intellectuelle du même ordre que celle d'avec l'anthropocentrisme, qui peut se décrire ainsi : le rapport établi s'attache à construire l'écoute non pas dans la phrase, laquelle relève d'un modèle discursif qui est celui du savoir, mais dans un modèle non discursif, lequel perce dans certains mots, nommés " mots problématiques ".

    Il existe un lien fort entre le modèle discursif, la démarche définitionnelle et la polysémie ou équivoque des mots. Plus exactement, le mot dit " problématique " dans la pensée des gens se donne, dans la pensée discursive, comme polysémie : la polysémie du mot " ouvrier " ou du mot " politique ", par exemple, n'est pas intrinsèque au mot lui-même, mais forme un élément de son statut dans l'intellectualité discursive ; autrement dit, la polysémie appartient au statut discursif. Pour rompre avec la polysémie, la pensée discursive va établir une langue et une intellectualité particulières en termes de définition et d'objet. La seule méthode de suspension de la polysémie est alors la démarche définitionnelle ­ qui, par la définition, suspend la polysémie. Cette position des problèmes convient à la méthode durkheimienne opposant prénotion et science [Durkheim, 1990], quant aux idées portant sur le réel l'une située du côté de l'erreur, l'autre de la rigueur quant aux idées. On est alors dans un réseau de pensée comparable à celui du couple idéologie/science 13 . Ce que je propose est différent. Il y a pour moi une intellectualité spécifique de l'approche discursive, et c'est de l'intérieur de cette intellectualité que se déploie le couple idéologie/science. Dans ce que je propose, le mot est considéré comme ouvrant à un autre champ que le champ discursif.

    Il y a donc deux approches des mots : l'une concentrée sur la polysémie que la démarche définitionnelle suspend ­ dans l'intellectualité discursive, c'est la définition et le discours savant qui résolvent la polysémie. L'autre, où il n'y a pas polysémie mais opposition de prescriptions : toute polysémie est alors suspendue par l'opposition de prescriptions. La différence entre prescriptions opposées et polysémie peut s'énoncer ainsi : l'opposition de prescriptions est constituée par l'opposition de thèses et d'énoncés tandis que, dans la polysémie, ils sont absents.

    Que faut-il entendre par " prescription " ? D'une part, la prescription est une assignation d'intellectualité non définitionnelle : le mot est " fixé " par autre chose qu'une définition. D'autre part, comme la prescription rompt avec la définition, elle ne génère pas une intellectualité statuant sur ce qui est, mais une intellectualité dont le registre propre est celui du possible ­ nous reviendrons sur cette dernière notion. Prescription et définition forment deux approches disjointes relatives aux mots. Mais que veut dire ici " possible " ? Une approche par l'évaluation objective des choses peut déboucher sur des pronostics, des scenarii, des tendances ou des déterminismes. Ce n'est pas ainsi qu'il faut entendre le possible. Dans la première entrée, le propos de la pensée est de dégager la logique du réel. Dans la seconde, le propos n'est pas d'articuler de thèses sur ce qui est. Le champ d'intellectualité, ici, se présente autrement : la question de ce qui est ne se donne qu'en regard de ce qui peut être. Le réel n'est pas assigné à ce qui est, mais à un ordre de prescriptions contradictoires. Dans l'exemple sur lequel nous nous étendrons : " À l'usine, on m'appelle ouvrier, à l'extérieur, on m'appelle immigré parce qu'ils ont oublié que je suis ouvrier " [Lazarus, 1986 : 121], l'espace du réel est l'opposition entre société et usine, et se dispose en ce que, d'un côté, celui qui parle est assigné à l'usine et maintenu dans la figure ouvrière et, de l'autre côté ­ celui de la société ­, la figure ouvrière est déniée et remplacée par le terme " immigré ". On ne peut parler ici de polysémie du mot, mais de prescriptions opposées. De sorte qu'il y a deux ordres du réel, constitué par deux prescriptions alternatives : dans un ordre, il y a assignation de l'ouvrier à l'usine et maintien de la figure ouvrière ; dans l'autre ordre, assignation à la société et disparition de la figure ouvrière par le qualificatif " immigré ".

    On voit bien là comment la prescription résout la polysémie dans un dispositif qui n'est nullement définitionnel. Si on suppose que la polysémie est intrinsèque à la pensée discursive, alors les mots problématiques ne s'identifient plus par leur polysémie, mais s'identifient par la catégorie de prescription. C'est par les prescriptions ­ car il n'y en a pas qu'une seule ­ que le mot est soumis à autre chose qu'à la définition. Les mots problématiques sont donc ceux à propos desquels il y a conflit de prescriptions, à partir duquel existe un multiple des possibles. Entre la démarche discursive ou scientiste et celle que nous proposons, il y a deux différences : l'approche par le mot et non par la définition ; et une différence quant à la construction du réel [Lazarus, 2000 : 33]. Dans la démarche discursive en effet, le réel, appréhendé à partir de ce qui est, est unique. Dans notre démarche d'une anthropologie de la pensée, le possible ouvre à un conflit de prescriptions (il y a plusieurs possibles) et chaque prescription soutient un ordre distinct du réel. Parce qu'il y a confrontation des prescriptions, et confrontation effective de différentes thèses sur le réel, la connaissance est confrontée au choix qui n'est pas celui entre le vrai et le faux, l'imaginaire et le rationnel, mais celui entre différents ordres du réel : prendre la société comme référentielle de la figure ouvrière consiste à la faire disparaître, comme le montrent les résultats de la recherche Renault, ce qui n'est pas une " faute " cognitive, mais le choix d'une prescription plutôt que d'une autre.

    Le fruit essentiel de la méthode est de considérer l'énoncé comme contenant lui-même la prescription et un conflit de prescriptions. Mais il ne s'agit pas pour autant d'une problématique de la contradiction, dans une dialectique ou un dualisme, ni davantage dans une problématique de l'engagement et de la liberté. Selon cette posture, un énoncé ne se constitue, avec ses mots problématiques, que dans l'entrelacs de ses possibles qui ne sont autres que le multiple des prescriptions. À suivre la démarche discursive, le dispositif est différent : il met en présence des couples ­ prénotions et représentations, idéologie et science. Cette pensée ne propose pas de multiplicité parce qu'il n'y a qu'un seul ordre du réel, celui de la science. Pour la vision savante, c'est la proposition qui porte la pensée. Rappelons l'injonction de Durkheim : " Il faut considérer les faits sociaux comme des choses. " [op. cit. : 15] La pensée est alors toujours propositionnelle, de l'ordre du prédicat, de la phrase. C'est la phrase qui porte l'intelligibilité. Pour l'anthropologie de la pensée des gens proposée ici, c'est le mot qui la porte. Dans ce qu'il est convenu d'appeler les sciences sociales, où la scientificité est dans l'espace de la phrase et non dans celui de l'équation comme en physique, la langue courante est invalidée comme support possible d'intellectualité. Je soutiens ici que ce dispositif des propositions n'épuise pas toutes les formes d'intellectualité. Il y a des intellectualités où la pensée ne se constitue pas dans l'assise de la phrase, mais dans celle des mots.

    Dans la démarche savante, à travers l'idée d'objet et de sa construction, c'est le réel en tant qu'objet qui est visé. Connaître, c'est connaître ce qui est, que ce soit sous la forme de lois, de structures, ou d'idéaux types. La catégorie du réel que nous proposons ici, qui implique la catégorie de possible et se rassemble selon la formule : la pensée " est rapport du réel " [Lazarus, 1996 : 17 et 67]. Dans cette formule, ce n'est nullement l'être des choses constitué par l'objet qui est visé, mais la catégorie de possible, comme catégorie d'intellectualité.

     

    La question du possible comme spécifiant la pensée des gens

    Une anthropologie de la pensée des gens telle que je la conçois se trouve confrontée à ceci : la catégorie " possible " est la catégorie au travers de laquelle se constitue la pensée. Qu'une situation puisse s'appréhender par ses possibles est un renversement au regard de la pensée historiciste et scientifique, pour laquelle c'est l'investigation précise de ce qui est, en termes de déterminisme, de cause ou de loi, qui peut permettre de répondre à la question de ce qui pourrait venir. Le possible est alors entièrement subordonné à l'étant.

    Dans la pensée des gens, le possible est ce par quoi s'identifie le réel. L'investigation de ce qui est participe mais est subordonnée à l'investigation de ce qui peut être. L'investigation diffère selon qu'elle relève de la catégorie " possible " ou de la catégorie " étant ".

    On peut bien évidemment comprendre l'opposition entre étant et possible comme relevant l'une d'une vision statique et l'autre d'une vision dynamique, la première cherchant plus l'équilibre et les récurrences, la seconde les déséquilibres et les ruptures. Mais cette différenciation est largement insuffisante. Il s'agit de deux pensées différentes : la première est analytique et descriptive, elle s'interroge sur ce qui est ; quelle que soit l'éventuelle complexité des protocoles d'enquête et de ses découvertes, elle propose l'état scientifique des lieux. La seconde est prescriptive et a pour entrée principale la question du possible.

    Il est essentiel de ne pas considérer ces deux problématiques comme proposant une temporalisation différente, l'une tournée vers le présent, l'autre orientée vers le futur, et qui pourraient alors se conjuguer, la première s'ouvrant sur le maintenant et la seconde sur les perspectives d'évolution et d'avenir. Il n'y a aucune différence en termes de temporalisation entre ces deux démarches ; le rapport au temps n'intervient d'aucune façon. L'une comme l'autre se prononcent sur le réel, visent le maintenant, le " il y a aujourd'hui ". Cependant, l'une propose de l'appréhender en regard de l'étant, et l'autre soutient que, dans son espace d'intellectualité propre, ce qui donne accès au " il y a maintenant " s'élucide en abordant le maintenant comme conjonction de possibles. Le possible est donc ce qui caractérise la situation, ce qui assoit son intellectualité. La connaissance d'une situation, pour les gens, s'appréhende par l'identification de ses possibles. Le possible n'est donc pas de l'ordre de l'à venir, il est de l'ordre de ce qu'il y a.

     

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