Les restaurations
En 2003, les travaux de restauration de la cathédrale d'Amiens se sont poursuivis par la façade nord de la nef correspondant au beau pilier et aux six chapelles des bas-côtés, construites de 1292 à 1375.
L'intervention - encore en cours - concerne les maçonneries et sculptures des contreforts, arcs-boutants, balustrades et murs de façades.
Le nettoyage des sculptures a été réalisé par microsablage à très faible pression.
Les parties les plus fragiles ont été préconsolidées avant nettoyage.
Au XIXème siècle déjà, l'extérieur des chapelles et le beau pilier avaient été restaurés sous la direction de Viollet-le-Duc. Cette restauration assez considérable s'acheva en 1865. Quelques statues ont été réparées par les frères Duthoit, qui ont refait de toutes pièces celle de la Vierge à l'Enfant.
Historique
Le cardinal Jean de Lagrange, qui fonda avant 1375 les deux premières chapelles nord de la nef et inspira leur décoration et celle du beau pilier, était un personnage important de son temps. Homme politique de premier plan et grand mécène, il faisait partie de l'entourage de Charles V.
Evêque d'Amiens de 1373 à 1375 - il fut nommé cardinal le 20 décembre 1375 - il voua un grand intérêt au diocèse et surtout à sa cathédrale.
Lorsqu'il arriva à Amiens, toutes les travées de la nef étaient munies de chapelles latérales, à l'exception des deux plus voisines de la tour nord. Il commença, pendant son court passage sur le siège épiscopal d'Amiens, par faire élever, « à ses frais et avec grand luxe, dans ces deux dernières travées, des chapelles dédiées, l'une à saint Jean-Baptiste et l'autre à saint Jean l'Évangéliste, ses deux patrons » (G. Durand).
Le règne de Charles V (comme celui de Charles VI) fut l'une des rares époques du Moyen Age où le politique s'approprie le domaine artistique. A ce titre, comme le remarque Dany Sandron (1), « le décor extérieur des chapelles expose […] les élévations et les ambitions politiques du cardinal. » Cette œuvre constitue un « manifeste politique autant que religieux, le seul conservé de cette époque qui aima les multiplier dans la pierre. »
Description de l'oeuvre
Le beau pilier - un énorme contrefort cruciforme qui vient étayer la tour nord (2) - et les deux chapelles attenantes furent érigés au cours d'une même campagne, aux alentours de 1375. L'ordonnance décorative et architecturale de cet ensemble grandiose a été étudiée pour lui conférer une très grande homogénéité. Par ailleurs, la riche décoration du contrefort en rachète l'aspect massif et sa situation incongrue qui déséquilibre la façade de la cathédrale.
Sur le contrefort et sur le trumeau séparant les deux chapelles sont installées neuf statues dont l'auteur est inconnu.
Ces statues sont placées sur trois registres par rang de dignité - trois personnages sacrés en haut (Vierge à l'Enfant, saint Jean-Baptiste et saint Firmin), trois personnages royaux en dessous (le roi Charles V régnant à l'époque et ses deux fils Charles et Louis) et trois dignitaires en bas (le cardinal Jean de Lagrange, commanditaire de cet ensemble architectural, et probablement Bureau de La Rivière et Guillaume Blondel).
Cet ordonnancement confère sa cohérence à un ensemble qu'il n'est pas possible d'embrasser d'un seul coup d'œil. Le beau pilier, étant
en forte saillie, dissimule les chapelles au trumeau desquelles figurent les trois dernières sculptures. De plus, avant sa destruction lors de la Révolution française, la présence voisine de l'église Saint-Firmin-le-Confesseur interdisait tout recul.
A cette hiérarchie horizontale répond une hiérarchie verticale. Ainsi, les trois statues placées sur le côté ouest du contrefort, le plus en vue puisqu'il est en façade et orienté vers le parvis, représentent les personnages les plus importants (la Vierge, le roi et le cardinal lui-même, en tant que commanditaire).
Le choix des neuf sujets est manifestement dû au cardinal. Les personnages sacrés sont intimement liés à l'Eglise d'Amiens. La Vierge et saint Firmin en sont les deux patrons. Saint Jean-Baptiste, dont la cathédrale possède une relique majeure (le chef de saint Jean), était le saint patron du cardinal.
La présence du roi et de ses deux fils - dont Jean de La Grange fut le précepteur - symbolise les liens personnels unissant le cardinal à la famille royale.
Au registre inférieur, le cardinal s'associe avec deux laïcs de son rang qui étaient également conseillers à la cour.
Qualités de l'oeuvre
Ces statues d'une main anonyme sont considérées comme des chefs-d'œuvre de la sculpture de la pré-Renaissance.
Georges Durand (2) note que ce contrefort a toujours été célèbre. En 1480 on l'appelait « le beau pillier de la chapelle Saint-Jehan Baptiste » (archives du Chapitre d'Amiens). Néanmoins, il précise par ailleurs, à propos des statues : « Placées assez haut et dans un coin peu visité de la cathédrale, où il y a déjà tant de choses à voir et à admirer, elles étaient connues assurément, mais elles avaient été peu étudiées. L'installation des
moulages de plusieurs de ces statues et leur rapprochement avec d'autres de la même époque au musée du Trocadéro en 1882 fut une véritable révélation. C'est alors que l'on se prit à étudier cette si remarquable école de sculpture des règnes de Charles V et de Charles VI, dans laquelle nos statues d'Amiens brillent au premier rang avec celles de la Chartreuse de Dijon, des châteaux de Pierrefonds et de La Ferté-Milon, de la cheminée de la grande salle du château de Poitiers, etc. »
Alain Erlande-Brandenbourg (2)
compare « les statues royales provenant de la façade des Célestins à Paris (avant 1370) et celles qui étaient destinées au "beau pilier" d'Amiens (avant 1375) par le cardinal de La Grange qui les a vraisemblablement commandées à Paris. Dans ces deux ensembles, la conception du volume est identique dans sa réaction à l'art courtois : l'artiste laisse deviner, sous ces étoffes plus (Amiens) ou moins lourdes (Célestins), la tension du corps qu'elles accompagnent. »
Notes
(1) Voyez les références dans la page "Crédits publication".
(2) Située sur une déclivité du sol très prononcée, la tour, pour sa stabilité, nécessitait un étaiement.
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