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Marseille
Bouches-du-Rhône
Date de construction : 1926-1927
Programme : Silo portuaire à céréales
Commanditaire : Compagnie des Docks et Entrepôts de Marseille (CDEM)
Entreprise Société anonyme FROMENT-CLAVIER
Rédacteur : Agnès Fuzibet, architecte, d’après R. Borruey.
www.marseille-port.fr
Univers spatial en perpétuelle réadaptation, le port de commerce contient des édifices-outils avant toute chose. Associé au déchargement d’un navire, le silo portuaire moderne automatisé est un formidable outil de transbordement et d’ensilage. Aussi, face à l’archaïsme des méthodes de manutention sur le port de Marseille où le trafic des céréales est considérable, 3 silos vont être construits en un temps record. Deux compagnies rivales sont à même d’emmagasiner respectivement un fret de 30 et 35 000 tonnes en 1932. Le circuit du grain à partir des cales est quasiment automatique dans les 2 silos d’Arenc de la Cie des Docks, plus performants que celui de la Madrague (actuel silo Panzani). Le dynamitage du port en 1944 marque la fin du second silo d’Arenc très sinistré. Le silo sauvegardé subit alors des transformations liées au remodelage des quais : la création d’un terre-plein à sa base le soumet à la desserte par passerelle de halage, inconvénient d’origine du silo concurrent. Une nouvelle tour de chargement lui est accolée au nord en 1952 par la Chambre de Commerce qui le gère à partir de 1947. Le silo est désaffecté à la fin des années 1980, le trafic céréalier étant concentré depuis sur celui de la Madrague.
Caractérisé à l’origine par une mécanisation poussée, le silo d’Arenc se remarque aujourd’hui pour ses qualités architecturales et sa dimension urbaine exceptionnelle. Long de 130 m, large de 25 m, sa position en bordure de quai permettait l’élévation directe des céréales au sommet de la tour de 50 m où se trouvaient les bascules automatiques. Le traitement du grain s’effectuait de haut en bas, le troisième niveau couvert par un toit-terrasse étant celui du chargement des cellules ou fûts du deuxième étage. Entre les 57 fûts cylindriques verticaux, hauts de 18,50 m, s’intercalent 42 petites cuves. Le bas des cellules, sculpté par les cônes des mamelles en béton armé, forme l’étonnant plafond du premier étage réservé à l’ensachage. élevé sur pilotis, le silo libère le rez-de-chaussée pavé à l’identique du quai et traversé de voies ferrées et charretières, facilitant ainsi le départ des sacs de grain. Cet outillage miraculeux se distingue aussi sur le plan constructif, l’assise des cellules constituée d’une solide résille de poutres croisées permettant la suppression de piliers. La conception du silo est empreinte d’une grande expressivité formelle, le parti architectural recoupant nettement le schéma d’organisation fonctionnelle dans une composition esthétisante : rondeur des cuves comme un ordre colossal de 15 colonnes engagées, couronnement en retrait de l’étage de chargement, débord en porte-à-faux du premier niveau. La tour-signal établie sur trois travées donne un rythme à cette composition rigoureuse par éléments répétitifs.
Spécialiste brevetée des silos à grains en béton armé dès le début des années 1920, la société anonyme d’entreprises Froment-Clavier de Paris remporte la consultation pour la réalisation du silo d’Arenc. Parmi les silos de style homogène qui lui sont dûs, certains sont rattachés à des minoteries à Bordeaux et Lille, d’autres restent isolés. L’ensemble jumelé de Marseille se différencie donc des pièces courantes des ports de Bilbao, Casablanca, Haïfa ou Damas. La société réalise un hangar précurseur à tirants précontraints sur le port du Havre.
La Compagnie des Docks et Entrepôts de Marseille (CDEM) fut créée en 1856 lors du projet de Grand Entrepôt nommé de nos jours «Docks de la Joliette», édifice référence conçu par Gustave Desplaces en lisière du port. Le programme du premier silo d’Arenc, dressé en quelques mois par l’ingénieur Maurice Vincent, est basé sur une capacité de 20 000 tonnes ; l’édifice est achevé en 1927. Le démarrage du silo concurrent l’année suivante incite la CDEM à construire un deuxième silo à proximité du premier. Dans cette lutte acharnée, la CDEM qui a la primeur des inaugurations gagne sur tous les fronts : productivité, rationalité, ingéniosité technique, luminosité, expression formelle et unité plastique. Elle réalise ainsi à 60 ans d’écart les édifices les plus prestigieux du port. Seuls vestiges de son œuvre, le duo spectaculaire Docks-silo borne le début d’une longue séquence monumentale à l’entrée de la ville par le littoral.
L’importance des édifices industriels dans la genèse de l’architecture contemporaine, soulignée par Le Corbusier dans ses écrits, donne au silo d’Arenc sa dimension historique. Il fait preuve d’une maîtrise précoce du béton armé et sa simple valeur de rareté fait de lui un monument témoin. La menace de démolition du silo dans le cadre du remaniement de la gare maritime en 1994 souleva de vives réactions. Un consensus protège depuis ce silo-signal, symbole de la ville ouverte sur le port, dialoguant avec le puissant alignement des Docks.
Suite à l’appel à projet lancé en l’an 2000 par le Port Autonome de Marseille (PAM) gestionnaire du silo depuis 1966, le projet d’Éric Castaldi, architecte de la réhabilitation des Docks, est en cours de négociation avec la SOGIMA et la Ville de Marseille. Le programme intègre une salle de spectacle municipale, un restaurant panoramique et un belvédère public. Privé de son appareillage extérieur, tel un vaisseau fuyant le port, le silo voit se dessiner une nouvelle fonction au cœur du site Euroméditerranée.
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