Ce qu'en pense
Guy Tortosa


Vingt jours après la période de production, à Paris, Guy Tortosa est encore habité par l'expérience de Venise. Son engagement dans le projet de Fabrice Hybert est resté intact, il l'a vécu comme une suite d'expériences révélatrices d'une certaine façon de concevoir l'oeuvre d'art et son accompagnement.


- Que peux-tu dire, maintenant avec le recul sur la succession d'événements qu'en tant que Producteur délégué tu as suivis et mis en place pendant quatre mois pour aboutir à cette intervention à la Biennale?
- Avec le recul, je me dis qu'"Eau d'or, eau dort, odor" a bien été une maison, une maison dans laquelle je me suis senti bien et que j'ai habitée de plusieurs façons. Je travaille avec Fabrice Hybert depuis lontemps, son oeuvre me fascine, notre premier projet commun remonte à juillet 1987... Je soutiens, par ailleurs, depuis des années la production de projets d'artistes. Les oeuvres achevées ne m'intéressent que dans une faible mesure. Travailler avec Fabrice d'une part et sur un registre de production d'autre part ne pouvait que me combler. Je tiens également à utiliser ici les expressions "maison" et "habiter" au sens littéral. Ceux qui, assistants de l'artiste, membres de l'équipe audiovisuelle ou invités, ont passé quelques jours dans le Pavillon (ce qui n'a pas été le cas des journalistes qui n'ont passé en général que quelques minutes parmi nous) savent que ce bâtiment fut une maison à part entière et non un espace artificiel conçu pour recevoir des objets non moins artificiels. Chacun a connu là des moments à la fois très forts et très quotidiens. J'ai été touché de constater en exemple que les thèmes que Fabrice nous avait invité à traduire avec lui en émissions ("flux", "commerce", "états de non vigilance", etc.) étaient vécus, on pourrait dire "expérimentés", au quotidien par chacun d'entre nous avant même d'être traités de manière plus abstraite, plus distancée, comme scénarios ou comme thèmes dans les "d'ébats" ou les "P.O.F". Nos comportements étaient en effet à tout moment traversés par ces notions. J'ai par exemple rarement participé à un projet aussi "fluide" dans lequel chacun était conduit à assumer une foule de taches tout en restant totalement disponible aux autres. "Eau d'or, eau dort, odor" induisait une interaction permanente et a priori impossible entre le plaisir et la contrainte, le détachement et la pression. Idem avec la notion de "record". Fabrice aime évoquer cette notion ainsi que les notions de vertige, de vitesse, mais aussi de non-vigilance, de sommeil , de glissement. Un dessin de 1986 intitulé "record" représente un échâssier qui porte ses oeufs en équilibre sur sa tête à l'image d'une sorte de jongleur faisant tenir des ballons au bout de son nez ou au bout d'une perche. Or c'est exactement ce que Fabrice nous a demandé de faire. La préparation en quatre mois et la réalisation sur place en un peu plus de deux semaines de ces onze journées de tournage et de diffusion ont constitué un véritable record, un défi lancé aux méthodes habituelles d'organisation, une sorte de figure d'équilibriste à la fois élégante et vertigineuse.

Guy Tortosa

- Ce qui était troublant c'était cette impossibilité à trouver une coupure entre la dimension de l'oeuvre d'art et son processus de fabrication...
- On était en effet à tout moment dans l'oeuvre. A la fois mentale et matérielle, individuelle et collective, l'oeuvre d'art est avant tout pour Fabrice Hybert un processus vivant, quelque chose qui a trait au corps, à la pensée, aux échanges entre les individus. C'est un catalyseur d'énergie, un révélateur des facultés que chacun porte en soi. Comme nombre d'artistes contemporains, Fabrice pousse très loin la dimension intégrative de l'oeuvre d'art. Pour lui, le contexte est partie intégrante de l'oeuvre. A ce titre, l'interaction entre Venise et le projet fut constante. L'oeuvre allait révéler Venise et Venise allait réveiller certaines potentialités de l'oeuvre. La "fluidité", je l'ai déjà dit, est une notion très présente dans l'oeuvre de Fabrice Hybert. Or Venise est par excellence la cité de la fluidité, de la liquidité, au sens élémentaire comme au sens monétaire du terme. Idem avec la notion de commerce. L'artiste qui créa en 1994 la société UR afin de redonner un contenu humain et poétique à la notion de commerce ne pouvait pas ne pas s'intéresser à la vocation commerçante de la Sérénissime. Bref, ceux qui ont suivi l'émergence du projet avec un peu d'attention ont pu observer que dans "Eau d'or, eau dort, odor", le "flux" était à la fois une donnée d'ordre climatique et géographique, le thème d'un "d'ébat" que Fabrice Hybert m'a demandé d'animer et auquel ont participé un mathématicien (Angelo Marzollo), un physicien (Jacques Benveniste), un artiste (Peter Fend) et un jardinier (Gilles Clément), et une modalité de l'organisation générale du projet.


- Tu n'as pas vu le réaménagement du Pavillon après la phase de production, as-tu pu t'en faire une idée?
- Je ne l'ai pas vu car après ces quatre mois au cours desquels j'ai été surpris de constater que je pouvais travailler nuit et jour sans éprouver d'insurmontable fatique, mon corps a soudain présenté des signes d'épuisement. En fait, j'ai eu une autite, ce qui a fait dire à certains qu'il y avait un rapport entre le pavillon de la France que j'avais décrit à maintes reprises comme une oreille ouverte sur le monde et mon propre conduit auditif... Ce qui est singulier, Guy Tortosa c'est que j'ai dû m'aliter l'avant-dernier jour au moment où se déroulait une émission sur les états modifiés de conscience avec les professeurs Löwenstein, Lapassade et Fumarola, ainsi qu'avec l'ethnographe et cinéaste Jean Rouch et le groupe de musique techno vénitien Ogun. En expérimentant les effets de la douleur et de la fatigue je me demande si je n'ai pas expérimenté un moyen différent d'être présent aux côtés de Pietro Fumarola qui avait apporté avec lui un film inédit sur une secte musulmane dont les membres pratiquent, comme en se jouant, différentes formes d'automutilation très spectaculaires.
Pour ce qui est de l'installation finale que Fabrice a réalisée après que les espaces techniques (salles de régie et de montage, plateaux de tournage, salles de maquillage et d'habillage) aient été vidés de leurs équipements, je n'éprouve aucune frustration de ne pas l'avoir vue avant mon départ. Une oeuvre de ce type est impossible à saisir dans son entièreté. Je me souviens à ce sujet avoir cité il y a quelques années à propos d'une série de tableaux de Fabrice Hybert une phrase d'Adorno qui convient également à cette situation : "la totalité est la non-vérité". Une oeuvre d'art authentique se dérobe toujours. Par sa nature, "Eau d'or, eau dort, odor" échappe à celui qui voudrait tout voir et tout savoir à son propos. Son développement dans le temps, sa complexité spatiale, la part d'improvisation et de travail collectif qu'elle a induit sont pour beaucoup dans cette insaisissabilité. J'aime aussi l'idée qu'une oeuvre existe par ouïe-dire autant que par ce qu'on en a vu ou entendu directement. Fabrice Hybert a d'ailleurs l'art de gérer les échos... Ce projet m'a permis d'autre part de comprendre quelque chose que je subodorais si je puis dire sur l'oeuvre d'art en général et sur la télévision en particulier. L'une et l'autre, et la télévision plus que l'oeuvre d'art bien sûr, sont plus intéressantes à faire qu'à regarder.


- Comment avez-vous géré l'approche de cette oeuvre par le public traditionnel des expositions d'art contemporain?
- Tout d'abord, cette notion de public, et de surcroît la notion de public "traditionnel", sont des catégories à manipuler avec prudence. Pour tout dire, je pense que le public n'existe pas. C'est une invention de journaliste, un produit inventé de toute pièce par les médias de masse et les gens de pouvoir. Je préfère considérer qu'il y a autant de publics que de personnes. A partir de là, je serai bien en peine de dégager une loi permettant de prévenir les réactions de chacun. "Eau d'or, eau dort, odor" a induit une confusion positive entre acteurs et visiteurs de l'oeuvre. La gestion des flux entre ceux qui intervenaient dans les émissions (invités et techniciens) et ceux qui arrivaient là en tant que simples "regardeurs" a certes été un des problèmes qui s'est posé à l'équipe d'organisation. Mais très vite nous avons compris que Fabrice ne souhaitait pas qu'on s'inquiète des quelques difficultés que nous pourrions rencontrer notamment au moment des journées professionnelles lors desquelles de véritables flots humains se déversent dans les Giardinis et dans les pavillons. Du reste, nombre de visiteurs sont devenus des acteurs devant les caméras. J'ai ainsi réalisé un entretien avec Albert Jacquard après l'avoir rencontré par hasard dans l'avion qui nous conduisait à Venise lui en vacances, moi pour la Biennale. Certains artistes comme Made in Eric, Marie-Ange Guilleminot ou Honoré d'O ont produit des oeuvres sur nos plateaux que nous n'avions pas prévues dans notre programme. Ils l'ont fait tout simplement parce qu'ils se sentaient bien parmi nous. De même l'enjouement que je lisais dans les yeux de l'ethnologue Germaine Dieterlin ou dans ceux du professeur Georges Lapassade était autant celui d'un spectateur que celui d'un acteur... S'il y a eu parfois des frustrations, je crois que ce ne fut ni un problème, ni notre problème... après tout, quand Marcel Ducham assiste en 1967 à la première manifestation du groupe BMPT il sort en confiant à quelqu'un "c'est un peu frustrant comme happening", or je ne pense pas qu'il éprouve à ce moment-là un sentiment négatif à l'égard des oeuvres et des artistes en question. On a observé bien sûr des réactions variées de la part des uns et des autres. Bien qu'ils s'en défendent, les amateurs ou spécialistes du monde de l'art aiment faire le tour d'une oeuvre en quelques minutes. D'ailleurs, Guy Tortosa l'AFAA qui sait cela a organisé un vol charter qui permit à plus de deux cents conservateurs, collectionneurs et critiques d'art français de visiter l'ensemble de la Biennale entre 11 heures et 18 heures! Il ne faut pas chercher ailleurs la raison du succès constant de certaines formes d'art au détriment de certaines autres. Autrement dit, les gens se comportent souvent comme des touristes. Le programme des expositions en main, ils souhaitent pouvoir dire "j'ai fait tel ou tel pavillon" comme ils diraient "j'ai fait le Mexique ou le Vietnam". Cela pose cependant un vrai problème quand les journalistes qui ont pour devoir d'informer procèdent de la même façon et déclarent par exemple, comme on a pu le lire, que ce projet était un projet franco-français alors qu'il y a eu des plateaux sur lesquels on a parlé trois ou quatre langues à la fois et notamment le siguiso, le georgien, l'inuit, la langue des signes et bien sûr l'ensemble des langues des grands pays industriels en vedette à Venise. Le résultat, c'est que nombre de journalistes ont colporté des contre-vérités ou ont préféré ne pas parler du tout du projet. Et cela même après que nous ayions reçu le Lion d'Or du meilleur pavillon. Imaginez ce que l'on dirait d'un journaliste sportif qui aux derniers Jeux d'Atlanta aurait passé sous silence, pour convenance personnelle, la performance de Marie-José Pérec. A ce propos, je me demande si la désaffection que connaît l'art contemporain ne passe pas aussi par ce type de phénomène... Ceci dit, j'ai observé une réaction que je pourrais qualifier de récurrente. Nombre de visiteurs ont été séduits dans un premier temps par le côté ouvert, vivant et insaisissable du projet. Beaucoup faisaient remarquer, notamment parmi les visiteurs étrangers, que la France n'avait pas habitué les amateurs de la Biennale à ce type d'ambiance et de réalisation. Mais, le naturel revenant au galop, les mêmes se plaignaient très vite dans un second temps de n'avoir rien vu... Le paradoxe de ce type d'oeuvre tient au fait qu'elle présente un tel foisonnement que ceux qui la visitent, ceux qui se trouvent dedans avant même d'en avoir eu conscience, regrettent de ne pas pouvoir en faire le tour. C'est quasiment un problème de physique. Mais que chacun se rassure, Fabrice Hybert lui-même aura besoin de plusieurs semaines encore pour visiter tous les recoins de son projet. Du reste, bien des aspects de celui-ci lui resteront encore longtemps inconnus. C'est là une des qualités selon moi de cette oeuvre dont l'espace d'expérience se confond avec celui de la vie.


Propos recueillis par Anne-Marie Morice