Appel d'offres 1996
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aujourd’hui faire une ethnologie de l’histoire locale ? Qui la produit ?
En mobilisant quels types de savoirs ? Quelles sont ses caractéristiques
? Met-elle en jeu des modes spécifiques d’historicité, des
rapports particuliers à l’espace et au temps, aux grands événements
? Obéit-elle à des logiques symboliques ou à des enjeux
idéologiques propres ? Comment finalement se fait au niveau local
la prise en compte de l’histoire ? Telles sont les questions que la Mission à l'ethnologie encourage à aborder dans le cadre de cet
appel d’offres.
La production locale d’histoire, qui se développe au xixe siècle, parallèlement à l’élaboration de l’histoire nationale, joue un rôle déterminant dans le processus de constitution des patrimoines locaux. Elle permet à cette époque d’affirmer la validité de l’espace local et la nécessaire conjonction de la diversité des provinces (et des pays) et de l’unité nationale. Il s’agit alors d’un mouvement d’une amplitude certaine que les historiens commencent maintenant à cerner dans toutes ses implications. Mais quelles sont aujourd’hui les modalités de l’historicisation du local ? Il est courant de constater le goût croissant des Français pour leur histoire, tout comme la vitalité accrue du fait local. Le rajeunissement des sociétés savantes, la multiplication des musées, le succès des fêtes dites traditionnelles, la mise en valeur du patrimoine architectural en témoignent. Si les enquêtes sociologiques semblent confirmer ce phénomène, surtout amplifié dans les années quatre-vingt, elles ne permettent pas, en l’état actuel, une analyse fine et qualitative de cette évolution. Si nous commençons aujourd’hui à cerner les causes de ce mouvement (passage de la mémoire à l’histoire, effacement de l'oral au profit de l'écrit, crispation passéiste et identitaire à l’heure des changements globaux, dilution du modèle national au profit d’une double échelle régionale et européenne...), nous manquons cependant de données ethnographiques précises qui nous permettraient de saisir, non pas pourquoi ce phénomène s’est mis en place, mais comment il fonctionne, avec quels acteurs, sur la base de quelles pratiques... Cet appel d’offres propose donc de construire une ethnologie des producteurs d’histoire locale, en tentant de les saisir, eux et leurs productions, dans leur profondeur historique et leurs aspects, politiques, sociaux, symboliques, les plus contemporains. On s’interrogera donc sur le statut et les activités de ces producteurs d’histoire locale : amateurs, professionnels, collectionneurs... Il pourra s’agir d’individus (érudits, administratifs, enseignants, chercheurs...), dont on esquissera le profil sociologique, ou de groupes (associations ou sociétés savantes) dont on tentera de cerner la place et les fonctions. Au XIXe siècle et au début du XXe, les érudits locaux, mais surtout les instituteurs - producteurs de monographies villageoises - furent les promoteurs de cette reconnaissance d’un monde local. Qu’en est-il aujourd’hui ? Les universités populaires, les clubs du troisième âge, ou les institutions de recherche, ont-ils pris le relais des initiatives personnelles ? On pourra ainsi s’intéresser à des lieux ou des objets qui permettent de dépasser l’image traditionnelle d'une histoire locale faite par des érudits et des notables de province, pour tenter de saisir et de comprendre, par exemple, le rapport des jeunes à l’histoire, ou le rôle des professionnels de la recherche. On observera les techniques et les lieux de travail, les savoirs mis en oeuvre, les comportements, les systèmes de valeurs. On considérera les producteurs d’histoire dans leurs milieux (implication dans le conseil municipal de la commune, relations avec les milieux universitaires, les musées, les archives, les lieux de publication...). On veillera donc à replacer les individus ou groupes au sein des réseaux locaux ou nationaux dont ils font partie. On tentera également de cerner les spécificités de la production de l’histoire locale. Trois hypothèses demandent à être vérifiées : - Le champ de l’histoire locale semble particulièrement étendu. Il engloberait notamment les traditions populaires, ce qui expliquerait le rôle que les ethnologues sont parfois amenés à y jouer. Cette histoire locale peut être celle du lieu (selon des échelles qui varient de la région à la communauté locale), mais aussi d’une activité ou d’un groupe professionnel, ou encore de figures locales, politiques, historiques, scientifiques (ainsi les naturalistes, dont le savoir sur l’espace local a pu être réutilisé dans une perspective historique). - Le savoir produit dans ce cadre s’intègre le plus souvent dans une action finalisée, une "mise en acte" allant parfois jusqu’à une mise en scène. Cette production aurait donc un caractère syncrétique, l’objet de la recherche s’incarnant non seulement dans des écrits (on s’intéressera aux éditions locales) mais aussi dans des musées, des fêtes, des rites, des commémorations, des expressions artistiques, selon des modalités qui restent à étudier et qui sont à la base de l’inscription de l’histoire dans la constitution des patrimoines locaux. Il ne s’agit pas, par cet appel d’offres, d’encourager des recherches qui viseraient à restituer le passé; on sélectionnera au contraire celles qui tentent de cerner comment ce passé est actuellement réélaboré pour devenir " patrimoine ", partagé, montrable, commémorable. Quels monuments, quels événements servent de base à cette construction ? Qu’est-ce qui a été gommé, que veut-on oublier, que garde-t-on de l’histoire locale, ancienne ou récente, pour la partager, pour marquer le temps et l’espace de la communauté ? Là encore, ce phénomène de mise en scène de l’histoire, qui se développe parallèlement à un tourisme " culturel " et " identitaire ", a connu des précédents au xixe siècle, avec lesquels il serait intéressant d’établir des comparaisons. Enfin, on peut se demander si cette histoire locale n’intègre pas dans les savoirs qu’elle constitue les représentations du temps et de l’espace propres au lieu où elle s’enracine (importance du paysage par exemple, de cataclysmes naturels qui ont pu s’y produire). Ou, inversement, si les événements qui s’y sont déroulés n’ont pas fondé une lecture mythique du temps et de l’espace : Camisards, Chouans, Vikings... peuvent ainsi être intégrés à une véritable mythologie locale qui n’est d’ailleurs pas exempte d’enjeux idéologiques. Plus largement, il s’agira de cerner si ces savoirs locaux sont susceptibles d’une lecture symbolique, qui, en dehors d’une confrontation avec la vérité historique (qui reste du domaine des historiens) ou de la vérité sociale qui fonde leur constitution, proposerait une autre grille de lecture qui pourrait être spécifique d’une ethnologie de l’histoire. Responsables de l’appel d’offres : Mme Claudie VOISENAT, chargée de mission ou M. Pierre MOULINIER |
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