Appel d'offres 1993
|
|
|
D'une part, les normes contraignantes semblent s'être estompées pour laisser place à l'expression de la singularité, à la personnalisation du paraître. Les costumes régionaux ne subsistent qu'à l'état de vestiges folkloriques, le port du jean remplace nombre de tenues professionnelles et l'habit du dimanche a perdu de sa signification. Ce qui apparaissait comme marque codifiée d'appartenance sociale peut être utilisé pour exprimer un type de personnalité. Vêtements et parure seraient donc des domaines où s'affirme particulièrement la liberté individuelle que la société autorise, liberté allant jusqu'à la transgression des règles et à la provocation. Tout un chacun "bricolerait" son apparence selon ses goûts et ses affinités et chercherait à manifester sa différence. Cette tendance à la singularisation du paraître, à la valorisation de la "différence marginale" (G. Lipovetsky) a même engendré un nouveau concept, le look. D'autre part, ce climat de relâchement des contraintes n'empêche pas polémiques, voire conflits, prenant parfois la forme de débats politiques sur les apparences convenables. Vêtements portés par des bandes de jeunes, des vacanciers, styles de coiffure, dévoilement d'une partie du corps, fichu "islamique"... suscitent des controverses, privées ou publiques, rappelant la permanence, en profondeur, des normes et la charge symbolique qu'attachent les sociétés à certaines parties du corps : le système pileux et en particulier la chevelure sont des points focaux de ces affrontements trans- ou intra-culturels, échos sans doute de conflits de générations et de traditions mais surtout mise à nu de conceptions latentes de la sauvagerie et de l'humanité, de la nature et de la culture, des rapports sociaux entre les sexes, etc. Par ailleurs, sur le fonds commun de décence minimum que les sociétés contemporaines définissent, et au-delà des variantes individuelles dans la présentation de soi qu'elles tolèrent, vêtements, parure, maintien, allure permettent toujours de situer la place de l'individu dans la société et ses appartenances multiples. C'est donc à la croisée entre contraintes culturelles et sociales et personnalisation de plus en plus affirmée du paraître que se construit l'image de soi. Ces constatations minimales entraînent une série de questions et dessinent plusieurs champs d'application pour une recherche sur l'apparence dans les sociétés contemporaines. Qu'en est-il des normes et des codes qui régissent aujourd'hui le paraître, des formes d'élaboration matérielle de la présentation de soi, des esthétiques que produisent les différents habitus, des jeux et des sens des variations dans une société de masse qui associe le conformisme de la médiatisation et de l'économie de marché et l'originalité comme ressort de l'apparence ? Quelles sont les pratiques et les significations attachées aux pièces de vêtement, aux coiffures, à l'épilation, aux maquillages, tatouages, aux bijoux, ornements et accessoires, aux parfums et à tous les traitements appliqués aux aspects modifiables du corps ? L'analyse pourra porter : - sur un groupe déterminé : bande de jeunes d'un quartier, entreprise, groupe professionnel, cadres moyens d'une ville ou d'un secteur d'activités, supporters d'un club, classes d'âge, etc. I1 conviendra de mettre en série les différentes composantes de l'apparence, d'en faire apparaître les variations selon les circonstances et les éléments (forme, style, qualité et couleur des matériaux...) qui ont valeur de signes et manifestent pour le groupe, par leur présence aussi bien que par leur absence, des distinctions significatives. On sera attentif aux mécanismes d'innovation, à l'inscription des pratiques et des comportements dans le temps (de la journée, du cycle annuel, des âges de la vie), aux sens donnés aux différents éléments de la parure. Les oppositions d'apparence ayant souvent une valeur relative, l'analyse comparative (de bandes de jeunes voisines, d'entreprises concurrentes d'un même secteur d'activités, de populations d'origines diverses coexistant au sein d'un même quartier, etc.) pourrait être un biais adéquat.
Quels que soient l'objet ou les objets empiriques retenus, on prendra en compte les variations contextuelles des usages (par exemple, porter son chapeau ou sa casquette bien en place ou très en arrière, chez soi ou uniquement à l'extérieur), la façon dont celles-ci énoncent, par le jeu de la diversité dans la continuité, des appartenances complémentaires et les subtilités de la hiérarchie sociale. On sera également attentif aux bénéfices qu'escomptent les individus des changements - contextuels ou non - de leur apparence, comme par exemple le pouvoir de séduction, de conviction, de duperie. On s'interrogera aussi sur le poids - et les formes de diffusion et d'appropriation différenciée - de modèles conventionnels ou prestigieux (le collier de barbe des enseignants, les moustaches des policiers, les lunettes de soleil type "Lolita", etc.) ou encore sur les alternatives possibles ou tolérées dans une même situation (cravate ou non, chaussures ou chaussons, etc.). On veillera, dans la mesure du possible, à ne pas se cantonner dans l'analyse de la production de l'apparence mais à envisager aussi les mécanismes de réception par autrui, l'adéquation ou l'écart entre les effets recherchés et les effets produits. Enfin, on s'attachera à mettre en évidence, au-delà des codes, des intentions, des bricolages, les valeurs esthétiques et éthiques qui façonnent l'apparence. Pour prendre la pleine mesure de leurs significations, on pourra interroger tout à la fois les pratiques (angle d'attaque prioritaire), les paroles quotidiennes mais aussi les textes et les images. Responsable de ce thème
: Alain MOREL, |
|