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Liste des rapports rendus
1999

Appel d'offres 1998-1999
" Formes contemporaines de l'économie informelle :
Activités, échanges et réseaux de relations
"


L'économie informelle, du fait de son hétérogénéité (du prélèvement sur les ordures ménagères au fonctionnement d'un groupe théâtral) et de son fonctionnement atypique, et parce qu'elle est immergée dans la vie sociale, est pour les économistes une sorte de nébuleuse dont ils peinent à rendre compte. Si elle représente une part importante de l'économie nationale, elle ne mobilise le plus souvent que des petits groupes d'individus qui s'organisent à leur manière pour produire ou échanger quelque chose. C'est à ce niveau, celui du microsocial et des réseaux personnels de relations, que les processus économiques relevant de l'économie informelle pourraient être appréhendés avec profit par les ethnologues.

Non mesurées, non déclarées, non marchandes, souterraines, fantômes, parallèles, alternatives, autonomes, irrégulières, périphériques, au noir ou relevant de ce que l'on pourrait appeler système D, les activités économiques qualifiées ici sous l'étiquette d'informelles (faute de mieux) sont très diversifiées. Elles n'ont en commun que d'échapper aux normes légales en matière fiscale, sociale et juridique et d'être à la périphérie du pouvoir de contrôle de l'Etat. Le domaine d'investigation est vaste. Il inclut les activités traditionnelles non marchandes produisant des biens consommables, les activités domestiques, l'auto-construction, les petits boulots au statut incertain, l'exercice d'activités productives qui associent activités rémunérées et non rémunérées, une grande partie du secteur culturel où la production artistique, potentiellement commercialisable, est financée par des petits boulots ou du travail au noir. Il comprend également une partie des retraités qui continuent à exercer diverses formes d'activités ayant une valeur économique, ainsi que les échanges de tous ordres qui se font en dehors du marché et sur d'autres bases que la monnaie, comme par exemple les dons et contre-dons, les échanges de services ou encore les Systèmes d'échanges locaux.

L'économie informelle n'existe le plus souvent qu'en marge de l'économie officielle concomitante qui la rend possible (prélèvements de toutes sortes) et avec laquelle elle est en symbiose. Elle s'inscrit dans un espace social global dominé par l'économie de marché dont la rationalité implique la subordination des rapports sociaux au calcul économique. Et c'est en regard de normes officielles qu'il convient d'appréhender les activités économiques informelles, comme ruse, comme invention, comme jeux, comme bricolage, comme seule possibilité de survie, comme stratégie. On accordera une attention toute particulière aux points d'entrecroisement entre l'informel d'un côté et le système normal de l'autre. Les acteurs à un moment donné croisent les fils et rencontrent la société dominante et son système de contrôle.

Il ne s'agit pas d'entreprendre des monographies de groupes qui seraient appréhendés principalement sous l'angle des activités informelles. Il est préférable d'aborder le terrain en faisant la liaison entre les activités et les relations sociales qui peuvent associer des gens d'origines diverses, sous différentes formes, réseaux, groupes constitués, groupes informels, etc. La prise en compte de la trajectoire d'un individu peut être aussi un bon fil conducteur pour avoir une image concrète de la façon dont on entre et sort de cette économie et de la manière dont sont utilisés les réseaux de relations.

L'économie informelle pourra être appréhendée de plusieurs points de vue :

1 - La production des choses, leur circulation et la forme des échanges

Une partie essentielle de la recherche consistera à décrire et analyser les processus économiques mis en oeuvre par les acteurs pour produire une valeur, qu'il s'agisse de biens, de ressources ou de compétences.

On sera attentif aux conditions et aux contextes dans lesquels l'activité s'exerce, que ce soit dans la fabrication, l'acquisition ou la distribution : activité transitoire, activité de complément, activité permanente, moyen de survie, passage de l'un à l'autre selon la conjoncture ou les opportunités. Quels réseaux, quels types de compétences sont-ils mis à contribution pour commencer ? Un investissement est-il nécessaire ? Sous quelle forme ? Quel rôle jouent les aides publiques à cet égard ? Quelles sont les formes de prélèvements effectués sur l'économie officielle ?

L'économie informelle ne recouvre pas seulement des productions non officielles, mais aussi tout un ensemble de circuits et de marchés parallèles qui mettent en relation des acteurs et des espaces sociaux très divers. Ces circuits communiquent-ils entre eux ? Y a-t-il appropriation de territoires ou de réseaux ? Dans ces circuits, qu'est-ce qui circule : dons, placements, dettes, contributions, reconnaissance, etc. ? Quelles relations concrètes entre les différentes valeurs (commerciale, d'échange, d'usage, symbolique) des biens produits ? Comment se fixent les prix, la qualité des prestations attendues ? Comment évaluer les profits, pas tous quantifiables (comme l'acquisition d'une compétence), tirés de ces activités ? L'économie informelle n'est pas toujours le monde de la précarité, beaucoup d'argent peut circuler. Quels sont les niveaux et formes d'accumulation résultant de l'activité ?

On s'intéressera aussi aux relations entre les partenaires de cette économie. Comment se détermine le juste partage dans les échanges, sur quels principes de réciprocité ? Quels sont les recours en cas de tromperie ? Quelles sont les modalités de règlement des conflits ?

2 - La signification de ces activités pour les acteurs

Quels sont les modèles culturels qui sous-tendent les différents secteurs de l'économie informelle ? Pour certains, ce peut être un choix, une volonté affichée, de caractère idéologique, de s'inscrire contre le modèle dominant de l'économie marchande. Bien qu'elles aient pour objet la production d'une valeur économique, les activités informelles peuvent être considérées comme n'étant ni un vrai travail, ni un vrai loisir tout en apportant une vive satisfaction à ceux qui les exercent. Y a-t-il volonté de créer des espaces auto-organisés et de se maintenir à distance de la logique du capital pour développer une économie qui s'enracine dans du social (cela n'excluant pas stratégies, ambitions et calculs) ?

Mais, pour d'autres, ce n'est pas un choix, c'est un moyen de survie. Exclus, ils se retrouvent dans l'économie parallèle malgré eux. L'économie informelle signifie alors précarité. Dans ce cas comment est-elle vécue ?

Pour d'autres encore, l'économie informelle peut être une stratégie de contournement des dispositions instaurées par l'institution. Dans cette perspective on s'intéressera tout particulièrement au parcours de personnes qui vont vers une façade de l'officialité en passant par des bricolages d'officialité de toutes sortes avec des arrangements, des transitions et des va-et-vient dans une dynamique de professionnalisation.

3 - Les relations entre l'économique et le social

A la différence des rapports marchands, les échanges économiques dans le secteur parallèle instaurent des rapports qualitatifs entre les partenaires. Quels sont les facteurs qui facilitent la cohésion sociale indispensable à l'exercice des activités souterraines : la solidarité dans l'illégalité, les alliances établies, la parole donnée, l'honneur, l'éthique liée à la communauté ? Quels types de liens et de cohésion sociale engendrent cette économie ? Est-elle associée à plus de convivialité ? Peut-on parler d'économie solidaire ? Le développement de l'économie informelle ne suppose-t-il pas, a contrario, l'existence d'une société porteuse d'une autre culture que celle qui prévaut dans la société globale ?

Si les économies informelles ont pour caractéristique de s'appuyer souvent sur une mobilisation de solidarité à l'intérieur de groupes qui se reconnaissent par une origine culturelle ou nationale commune, elles en supposent aussi la sortie. Comment un système de normes communes, qui permet d'échanger, se met-il en pratique ? Comment les acteurs, par leurs capacités à constituer des réseaux, parviennent-ils à articuler des groupes et des échelles territoriales différentes ? Comment ces réseaux contribuent-ils à créer de nouvelles centralités ?

L'économie informelle participe aussi d'initiatives conquérantes. Les Etats exercent leur pouvoir en instaurant frontières, codes, normes et autres médiations formalisées ; ils freinent et interrompent les circulations de personnes, d'idées, de matières. Les réseaux de l'économie informelle bousculent ces rigidités. Le pluralisme culturel favorise-t-il la résistance au modèle économique imposé par les Etats ?

Il importe aussi de ne pas perdre de vue que ces économies ne se limitent pas à des activités résiduelles marquées par l'immobilisme, mais qu'elles peuvent se développer ou s'inventer en réponse aux logiques d'exclusion induites par la domination de l'économie sur la vie sociale. Comment l'économie informelle de ce point de vue élargit-elle le champ du possible et crée-t-elle des champs d'expérimentation sociale où les acteurs sociaux font preuve d'initiative et d'inventivité ?


Responsable de l'appel d'offres :
M. Noël BARBE, conseiller à l’ethnologie

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