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Appel d'offres 1993-1994
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I - L'ECRIT : UN CHAMP DE RECHERCHE SOUS-ESTIME OU IGNORE Comme l'on sait, l'ethnologie a toujours eu tendance à privilégier les sources orales par rapport à l'écrit, entretenant ainsi l'opposition entre sociétés avec et sans écriture, ce qu'on a appelé le "Grand Partage"(l). Ce choix, souvent implicite et rarement argumenté, tient en particulier à la force d'un parti pris qui consiste à privilégier ce qui, chez un individu ou dans un groupe donné, ressortit au registre censé être le plus "authentique", spontané, "populaire" : gestes, paroles, discours. Or, il est patent que l'écriture accompagne, exprime et signifie l'essentiel de notre modernité. Mais son statut est aujourd'hui paradoxal. La modernité la plus actuelle tend en effet à se définir par un effacement de l'écriture. On peut ainsi déplorer, ou du moins constater la fin de la correspondance provoquée par la diffusion du téléphone, le triomphe de l'image, voire le retour à une écriture publique pictographique faite de sigles et de silhouettes schématiques. Cependant, l'écrit n'est pas pour autant marginalisé ni dévalorisé. Promotion culturelle personnelle, écrire devient même un phénomène de société : "bien écrire" (pensons aux championnats d'orthographe), aussi bien que chercher à publier son autobiographie, tente un public de plus en plus vaste. Savoir écrire et maîtriser les normes de rédaction tend à perdre son caractère élitaire de "don" inné ou transmis à la manière d'un héritage culturel, devenant aujourd'hui une simple technique et s'apprenant, comme le montre la multiplication des "ateliers d'écriture". Non seulement écrire n'a rien perdu de son "aura", mais reste omniprésent dans la vie quotidienne, d'où les cris d'alarme périodiques quant à l'analphabétisme ou l'illettrisme comme facteur de dissolution des liens sociaux essentiels. II - L'ECRITURE ORDINAIRE, PRATIQUE CULTURELLE N'envisageant qu'un seul type d'écriture, l'écriture "ordinaire", et excluant ainsi l'écriture scolaire aussi bien que l'écriture littéraire, nous postulons par là même une définition de ce champ de l'ordinaire en matière d'écriture. Cette catégorisation est peu ou mal balisée en ethnologie, mais guère mieux par les disciplines qui étudient spécifiquement les processus de l'écriture. Celles-ci privilégient en effet très largement le cadre scolaire au détriment d'autres situations quotidiennes, ou bien le cas des écrivains, "auteurs" reconnus, et non celui des scripteurs ordinaires. (1) Jack Goody. 1979. La raison graphique, Paris. Ed. de Minuit. Comment, et à l'aide de quels critères, décider du caractère "ordinaire" d'un écrit ? - Tout d'abord la compétence de celui qui écrit : c'est une pratique de non-professionnels de l'écriture, (ou de "non-experts", pour reprendre un terme utilisé par les didacticiens du français, qui pose la question de la distinction "expert"/"non-expert"). - Par ailleurs, le destinataire peut faire défaut (le scripteur n'écrit alors que pour lui-même) ; mais dans tous les cas, la diffusion de l'écrit reste limitée à un groupe (famille, voisinage, milieu professionnel), ou, lorsqu'il y a publication, à un public restreint (édition à compte d'auteur, etc.). - Enfin, l'occasion de la prise d'écriture : elle est extrêmement variable, de l'obligation au libre choix. Au-delà de ce plus petit dénominateur commun, la diversité des situations d'écriture et des fonctions des écrits est très marquée ; plurielles, voire hétérogènes, sont les significations des écritures ordinaires. Chacune allie, en un dosage qui lui est spécifique, usage privé et usage social, souci de soi et relation à autrui, liberté d'expression et conformisme, principe de scription et principe d'écriture (2) , citant R. Barthes). C'est ce métissage de registres qu'il conviendra d'analyser ; il constitue l'enjeu théorique central de l'appel d'offres. III - PISTES POUR L'ANALYSE a) L'écriture est à la fois pratique sociale et contenu. Elle produit donc des textes dont on ne peut ignorer ce qu'ils disent. Mais on se gardera des analyses exclusivement formelles - analyses de contenu, études textuelles (style, rhétorique, etc.) -, car ce serait là méconnaître le champ réel d'émergence et d'usage de ce qui est écrit. b) Chaque cas d'écriture, chaque type d'écrit présentant une spécificité très prononcée, il s'agira donc de s'attacher à retrouver les logiques singulières qui président à leur mise en oeuvre. A la différence de certaines approches pratiquées pour la lecture, l'étude des actes d'écriture échappe en effet largement à une sociographie a priori ( les CSP - catégories socioprofessionnelles - sont ici peu discriminantes), ce qui nécessite une appréhension fine et des terrains bien délimités. Comme pour toute autre pratique sociale, une ethnologie des écritures ordinaires devra en particulier replacer celles-ci dans un contexte plus large et les mettre en perspective avec d'autres registres de pratiques : l'oralité, l'usage de l'image et celui des chiffres, et, plus globalement, le mode de vie et la culture des scripteurs, leur rapport à la mémoire (familiale et locale) par exemple. c) Pour mémoire, voici la chaîne de questions que l'on pourrait poser à toute pratique d'écriture. Selon le terrain choisi ou l'angle d'attaque privilégié, chaque chercheur pourra bien sûr moduler l'importance qu'il entend accorder à chacun de ces axes d'observation et d'analyse. Qui écrit, pourquoi, dans quel contexte ? Comment écrit-on, à quel moment, dans quel (2) Sur cette dernière distinction, proposée par Roland Barthes, voir Henri Boyer, 1984, Pratique, pouvoir, culture. in Robert Lafont (ss la dir. de), Anthropologie de /'écriture, Paris, C.C.I. Beaubourg, pp. 133-160. lieu, avec quel support matériel et quel instrument ? Quel type de texte est-il écrit, à quel "genre" appartient-il ? Quel est le destinataire de l'écrit, comment celui-ci circule-t-il, quel est le contexte de sa réception ? Quels sont les effets et les implications de l'écriture, pour le scripteur et pour le destinataire ? d) La compréhension de l'écriture ordinaire implique que l'anthropologie soit entendue au sens large, la nature même de cet objet de recherche étant transdisciplinaire, appelant la rencontre avec d'autres disciplines comme la sociologie, l'histoire, ou les sciences du texte. Chacun, ethnologue ou non, se situera par rapport à cet objet selon la culture problématique propre à sa discipline ; mais un consensus méthodologique, privilégiant études de cas, monographies de pratiques, etc., devra s'établir entre les chercheurs. IV - THEMATIQUES PROPOSEES On peut concevoir trois manières de répondre à l'appel d'offres : étudier un type de pratiques d'écriture ; s'intéresser plutôt à l'apprentissage (non scolaire) et à la transmission du savoir-écrire ; ou enfin choisir d'aborder l'écrit sous un autre angle, comme source et matériau pour la connaissance ethnologique d'un lieu, d'une région. a) Types de pratiques : fonctions, occasions, conditions Les écritures ordinaires tendant à subvenir ou à échapper à toute catégorisation ou classification, il est difficile d'en proposer ici une typologie. A titre indicatif, on peut néanmoins distinguer très schématiquement : les écritures domestiques (listes, tenue d'agenda, confection de recettes de cuisine, par exemple), professionnelles et péri-professionnelles (en atelier, à l'hôpital, etc.), intimes (journal intime par exemple, chronique familiale, etc.). Mais d'autres cas de figure se rencontrent. Pensons ainsi à ce qui s'écrit autour de l'institution scolaire, en marge des écrits obligés (journaux intimes de collégiens, journal de classe, etc.). Sans détailler les finalités de toutes les écritures imaginables, on peut aussi indiquer le rôle de l'écrit dans les conduites d'intercession religieuse, les exorcismes, etc. b) Apprentissages, transmission, médiation Nous faisons ici référence au processus d'accès et de formation à l'écriture, hors institution scolaire ou universitaire. I1 s'agirait d'étudier les relais auxquels les individus peuvent avoir recours pour acquérir une compétence en matière de rédaction et d'expression écrite. Ce type d'investigation a un caractère ethnologique indéniable en ce qu'il concerne les démarches individuelles d'acquisition d'un savoir-faire. Nous pensons aux très nombreux ateliers d'écriture qui se développent en France, ou encore à une association comme celle des "Ecrivains-paysans". Mais pourrait aussi être pris en compte le rôle de médiateur culturel tenu par tel ou tel individu dans son groupe (au sein de minorités ethniques par exemple), ou encore par le correspondant local - le "localier" - entre les villageois et la rédaction de son journal. Cette "entrée" nécessitera la prise représentations que se font les individus (différemment selon les catégories de population) de l'écriture, de l’écrit, du texte. c) Ecrits du lieu Autour de 1880-1900, avec le surgissement du local, s'est produite une révolution invisible des contenus dominants, majoritaires, de l'écrit. L'érudition, la presse et la littérature locales ont alors connu une expansion tout à fait nouvelle. Cela a donné lieu, entre autres, à la diffusion d'un vaste courant ethnographique, folklorique et régionaliste. La (re)connaissance des langues locales orales comme dignes d'écriture s'inscrit aussi dans ce mouvement. Cet ensemble est à considérer à double titre : comme événement social et comme pourvoyeur de sources pour la réflexion anthropologique. Cet appel d'offres se veut l'occasion d'étudier ce processus, les écrits qui en sont issus, et aussi de mieux connaître à la fois la production, le profil sociologique, le statut et le rôle dans leur milieu social des "érudits locaux". Ces "écrits du lieu" constituent à l'évidence un patrimoine qui reste mal connu et sous-estimé par les ethnologues, et qui devrait permettre d'associer d'autres services du ministère de l'Education Nationale et de la Culture (Archives, Direction du Livre), ainsi que des organismes départementaux comme les Archives départementales ou les bibliothèques centrales de prêt. |
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