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Liste des rapports rendus
1980|1981|1983|1986|1990

Appel d'offres 1983
"
Appartenance régionale et identité culturelle "

Quel est le contenu culturel des entités spatiales, correspondant ou non aux découpages administratifs, auxquelles on dit appartenir ? Comment s'expriment et s'inscrivent, dans l'espace, les processus de différenciation et d'identification culturelles ? Sur quoi se fondent les unités que distinguent des mots tels que "pays", région, quartier, village ? Ces questions, celles de l'enquête ethnologique, sont aujourd'hui au cœur de revendications militantes comme de préoccupations d'ordre beaucoup plus général.

On sait mal, en fait, sur quelles bases se construit la notion d'identité culturelle, comment les individus, les groupes la définissent et comment ils se la représentent. On a même pu dire qu'elle n'était qu'un "foyer virtuel" utile à l'explication d'un certain nombre de choses, mais sans existence réelle.

Plutôt que d'engager des recherches sur la notion d'identité, il convient donc de préciser les opérations mentales, les comportements sociaux, les emblèmes et incarnations qui traduisent ce qu'on vise quand on se réfère à l'identité culturelle d'un groupe humain. I1 s'agit pour cela de repérer et de décrire les éléments qui prédominent dans la façon dont un groupe se différencie des autres et, par là, définit ses limites territoriales et sociales.

Sous cet angle, à côté de figures régionales engendrées par l'histoire (Bretagne, Ardèche, Aubrac ...), on sera aussi conduit à étudier des groupes socio-culturels et professionnels, comme des minorités ethniques, ceci en référence à un cadre ou un lien spatial, une représentation collective de l'espace constituant le support ou le symbole d'une partie au moins de l'identité. Mais on n'oubliera pas que ce rapport à l'espace peut varier selon les collectivités, comme le montre l'existence de réseaux ou de groupes dispersés, tels que nomades, migrants saisonniers, ou groupements religieux.

Deux démarches complémentaires apparaissent donc possibles : l'une recueille et décrit les aspects objectifs, marqueurs et signes distinctifs de l'identité ; l'autre restitue, en termes de sentiments d'appartenance et de représentations collectives, le point de vue des acteurs et leur vécu. L'analyse de la production d'identité culturelle requiert la combinaison des deux approches.

I - Les marqueurs

Les marqueurs de l'identité culturelle sont l'ensemble des éléments objectifs : langue, costume, vêtements de travail, comportement alimentaire, loisirs, marques du savoir-vivre, blasons, systèmes d'appellation.... par lesquels les groupes se différencient, manifestent leur originalité. il constituent en effet autant de moyens de "marquer" une appartenance régionale, religieuse, ethnique ou de classe.

Les marqueurs sont de nature variée : ici, technologie et activité industrielle seront les supports essentiels de l'identité régionale, là, ce sera une forme de sociabilité comme le sport, le jeu ...Ces signes hiérarchisés peuvent également se combiner. Certains tirent leur efficacité du fait qu'ils renvoient à l'expression de différences entre les sexes, les classes d'âge, les classes sociales.

On proposera deux approches des marqueurs d'identité :

1) Leur recensement, leur description et 1'étude de leur combinaison

On étudiera dans une région déterminée les traits constitutifs du domaine culturel choisi, leur valeur distinctive, leurs variations, leur hiérarchie. Pour la danse, par exemple, les marqueurs peuvent être recherchés dans la forme (chaîne ouverte ou fermée), les pas (symétriques ou non), les gestes, les rythmes, enfin dans le style lui-même (variante d'exécution). Une telle approche nécessite une très bonne connaissance du domaine considéré.

1es décalages chronologiques - qui apparaissent entre les groupes dans l'adoption d'un objet (outil, vêtement) ou d'une pratique, devront être notés et on montrera le constant renouvellement des marqueurs maintenant des écarts différentiels en dépit des styles et des modes. De ce point de vue, on sera très attentif aux marqueurs les plus récemment adaptés et aux oppositions qu'ils manifestent : ils symbolisent un aspect essentiel de l'identité, celui qui permet d'imposer une définition de soi-même.

On s'efforcera de montrer comment les marqueurs se combinent pour définir des styles particuliers, construits parfois sur des différences minimes, sans perdre pour autant le style qu'ils ont en commun : chaque groupe cherche à "faire comme les autres, aussi bien que les autres, mieux que les autres et pas comme les autres, c'est-à-dire à raffiner constamment sur des thèmes dont seuls les contours généraux sont fixés par la tradition et l'usage"(1) On sera sensible aux phénomènes d'association, ou, au contraire, d'exclusion, entre marqueurs tels que, par exemple, belote et pétanque en Provence.

Certaines pratiques (corrida, chasse, combats d'animaux) peuvent susciter des conflits entre partisans de la coutume et tenants de nouvelles normes. Dans quelle mesure ces situations renforcent-elles la dimension emblématique des pratiques en jeu ? Il est souhaitable de ne pas s'en tenir ici aux signes rebattus des identités régionales et de prendre en compte objets et pratiques les plus variés qui traduisent les différences. Sport et jeu (foot-ball, rugby, tauromachie, belote, loto, boules, chasses),leur pratique, la façon dont les media en rendent compte, pourront notamment être privilégiés.

2) Leur rapport à l'espace

On étudiera d'autre part la distribution des marqueurs dans l'espace. Où et comment, par exemple, le qualificatif "dauphinois" est-il utilisé dans les enseignes, les restaurants, les épiceries...? Selon le type de marqueurs étudiés, on pourra délimiter un ensemble ethnographique qui, du point de vue de l'observateur, présente des écarts significatifs par rapport à d'autres ensembles, et le confronter avec les unités distinguées par les intéressés.

On s'attachera, tout en laissant de côté les problèmes complexes de cartographie culturelle, à analyser la relation entre une entité spatiale reconnue, le "pays" par exemple, et la distribution des marqueurs. Le "pays", de dimension variable selon les régions et le plus souvent intégré à un ensemble historique ou naturel qui le déborde, forme-t-il une entité culturelle élémentaire ?


(1) C.LEVI-STRAUSS, La Pensée sauvage P. 119

On pourra aussi s'interroger sur les supports de l'identité sociale en milieu urbain. Quelle pertinence a par exemple, la notion de "quartier" dans la vie quotidienne (rôle des petits commerces, différentes formes de sociabilité) ? I1 apparaît néanmoins nécessaire d'aller plus loin; Ainsi faudrait-il appréhender comment, dans les différents espaces résidentiels, dans les villes et à leurs périphéries, la cohabitation devient ou non le cadre principal de l'édification de l'identité: dans ces processus d'identification, les appartenances professionnelles, la diversité des origines géographiques, les hiérarchies entre les couches sociales sont, en effet, dépassées et reproduites sur un mode particulier. Entre autre, on cherchera à définir le rôle joué par les associations, les syndicats, les partis politiques, ainsi que les pratiques d'animation dans la production de l'identité sociale résidentielle.

L'approche linguistique ne devra pas non plus être négligée, notamment sous ses aspects ethnolinguistique et sociolinguistique. Toute variation linguistique, dans l'espace et la société, peut être en elle-même un marqueur d'identité. Mais on ne reprendra pas l'étude systématique des variations, entreprise dans d'autres cadres (atlas linguistiques....) on s'attachera plutôt à étudier les traits linguistiques, qui, dans une situation donnée, paraissent les plus porteurs d'identité et peuvent de ce point de vue être mis en relation avec d'autres éléments culturels et sociaux : faits de prononciation et accents, champs lexicaux dominants, expressions usuelles et mots-clés, noms de personnes et sobriquets .... Ces traits linguistiques pourront relever tant du français dans ses réalisations régionales et sociales que des grandes langues ethniques de France et de leurs dialectes. Mais on aura soin de préciser, chaque fois, les fonctions qu'ils remplissent dans la communication linguistique et tout particulièrement leur fonction de différenciation sociale.

II - Les représentations et sentiments d'appartenance

Une culture partagée engendre des sentiments d'appartenance à des groupes constitués ou objectivables, qu'ils s'inscrivent ou non dans l'espace (quartier, ville, "pays", région, voire nation ou continent - être "africain" par exemple).

Comment se représente-t-on ces appartenances diverses, en quels termes et à partir de quels critères ? Dans une situation sociale concrète, en effet, les appartenances sont multiples, elles peuvent donner lieu à des identifications discordantes, contradictoires même. Les nombreux liens revendiqués par chacun sont régis par une logique segmentaire : selon les circonstances, la relation entre deux individus ou deux groupes sera tantôt d'exclusion, tantôt d'inclusion : on se définit autant en s'opposant à autrui qu'en rejoignant ceux auxquels on croit ressembler. Les découpages auxquels conduisent les représentations de l'appartenance se traduisent ainsi par une segmentation variable de l'univers social. Les segments ne seront pas, en général, ni de même nature, ni de même échelle : collectivité de quartier, ville, canton, pays, ancienne province.. mais aussi catégories socio-économiques et socio-politiques.

Dans un premier temps

Les sentiments d'appartenance seront saisis à travers la façon dont les segments sont représentés et caractérisés dans le discours. Pour cela, on recensera dans les informations recueillies de façon précise les éléments de référence, faits objectifs ou symboles classificatoires, qu'il s'agisse de traits culturels, d'accidents géographiques, d'événements historiques, de sobriquets collectifs, de traits de langage .... Les segments distingués varieront en nombre, en dimension et en qualité, selon l'origine, les intérêts des interlocuteurs et les situations dans lesquelles ces derniers s'insèrent.

L'analyse de ces données fera donc apparaître :

a) les représentations partagées par l'ensemble du groupe, leur objet, et le système de valeurs (explicite ou non) qui les sous-tend ;

b) les représentations plus spécifiques, propres à chacun des sous-groupes et notamment aux catégories sociales qui composent le groupe étudié.

Dans 1'un et 1'autre cas, on précisera qui est autrui et comment il est perçu

Dans un deuxième temps

On décrira la façon dont s'articulent les segments recensés, celle dont les traits qui les caractérisent se combinent en une image globale de l'identité. Un marseillais est aussi provençal et il appartient au monde occitan. Quel rapport y a-t-il entre ces trois identifications ? Forment-elles un ensemble cohérent ? Quelle est la place de chacune dans l'identité globale du sujet concerné ?

On cherchera à mettre en évidence la logique des rapports entre segments. Sont-ils vécus et pensés en termes d'opposition binaire, de catégories hiérarchisées, de ramifications (famille, genre, espèce) ? Comment s'opère le passage du "on" au "ils" ou au "nous" ?

Les segments renvoient-ils toujours à une entité spatiale ou , peuvent-ils être fondés sur d'autres ensembles qui donnent lieu à d'autres représentations ? Comment jouent par exemple les oppositions de type binaire (protestants, catholiques, rouges, blancs, gens d'en haut, gens d'en bas, paysans, pêcheurs ...) et quelle est leur place dans la constitution et le renforcement des identités régionales ?

Dans le premier cas, le sentiment d'appartenance à un quartier et celui relatif, par exemple, à une province, sont-ils de même nature ? On distinguera pour étudier cette question, l'espace social qui rassemble des individus avec lesquels on vie et on participe à une même culture - là où l'on forme un projet de vie -, de l'espace culturel associant des individus avec lesquels on sait que l'on a des points (culturels) communs mais pas nécessairement des relations. Comment ces deux modes d'appartenance contribuent-ils à la formation de l'identité culturelle ? Font-ils référence au même type de normes et de marqueurs ?

I1 ne s'agit pas ici d'étudier les espaces sociaux en tant que tels, mais de les définir sur la base des aires et / ou des groupes(urbains notamment) au sein desquels les individus affirment avoir des relations sociales. Quant aux espaces culturels, à quels sentiments d'appartenance donnent-ils lieu ? Ont-ils autre chose que des entités utiles à penser pour la représentation de son groupe et de soi-même en particulier ? Engendrent-ils des solidarités ?

Enfin, un même type d'opposition peut jouer dans la façon de se représenter la perpétuation ou la discontinuité des identités culturelles à travers le temps : comment un même système d'écarts différentiels, indépendant de contenus transformés, se trouve-t-il maintenu. Selon quelle stratégie, à travers quelle histoire ?

I1 est souhaitable que ces deux approches soient menées de front. Mais l'identité n'est pas seulement une donnée dont il suffirait d'inventorier les éléments, elle est toujours saisie dans un mouvement de formation, de fixation, de dépérissement ; elle est sans cesse recomposée.

Dans cette perspective, on considérera les conditions sociales et historiques d'apparition des identités "provinciales" : comment certains stéréotypes ethniques célèbres, souvent réducteurs et dépréciateurs (le Gascon, le Marseillais, l'Auvergnat, le Parisien), se sont-ils peu à peu formés à travers l'histoire? Comment les mouvements régionalistes ont-ils contribué, aux XIXe et XXe siècles, à créer certaines images régionales dont nous sommes encore partiellement tributaires? On retrouve là le problème de la langue : la redécouverte des parlers régionaux a pu, selon les cas, favoriser le sentiment d'appartenance à des ensembles linguistiques et culturels, ou provoquer une fragmentation des identifications.

La perspective synchronique sera elle aussi envisagée et si possible privilégiée. Les revendications et projections en matière d'identité culturelle sont en effet l'expression d'une dynamique particulière des rapports sociaux. On peut avancer l'hypothèse que dans nos sociétés, certains groupes disposent d'un ensemble composite, voire contradictoire, d'identités possibles manifestes ou occultées selon les circonstances. Une part de la présentation de soi dans la vie quotidienne met en jeu ces modelages souvent non-conscients de l'identité. D'autre part, la production de l'identité suppose une activité continue de démarcation et d'identification. Lorsque, par exemple, pour une partie de la population, l'espace social d'appartenance est perçu comme culturellement négatif, l'identité sera construite en référence à d'autres cultures ou à d'autres groupes. D'une façon générale, on n'aura garde d'oublier que bien des marqueurs d'identité sont ressentis comme dépréciateurs, négatifs, par ceux qu'ils sont censés dénoter : ce sont les plus difficiles à saisir.

Certains traits ont du reste toujours été empruntés à l'extérieur du groupe, à l'Etranger. Observer de tels emprunts permet souvent de déceler l'émergence de nouvelles identités : dans telle société rurale, par exemple, une couche dynamique peut adopter des traits économiques et culturels de la société industrielle urbaine ; elle cesse de s'identifier aux formes et normes traditionnelles. Dans tel quartier, un groupe de jeunes élabore un parler, une tenue, une culture, en empruntant des éléments hétérogènes .... Par rapport à qui et à quoi, en jouant sur quels éléments, ces groupes expriment-ils leur nouvelle identité ?

Il arrive même, et c'est particulièrement vrai quand la crise frappe l'activité dominante d'une région (viticulture, mine, métallurgie, textile ...), que la revendication se déplace de l'économique au culturel, mettant en évidence une crise de l'identité où celle-ci trouve l'occasion de s'affirmer.

Ces orientations concernent un domaine où des questions fondamentales attendent encore leur réponse. A l'image d'autres champs de l'ethnologie tels l'architecture vernaculaire, la parenté, les savoirs naturalistes, la littérature populaire, pour lesquels des corpus ont été établis, il n'en faut pas moins, et c'est l'objectif essentiel de cet appel d'offres, rassembler une documentation fondée sur des descriptions systématiques, avant de procéder à des généralisations théoriques.

Plusieurs équipes peuvent se grouper pour étudier un même champ ; chacune choisira, en ce cas, de privilégier un type de démarche. Quelles que soient les méthodes utilisées, il conviendra d'appliquer une consigne impérative commune : préciser toujours les coordonnées sociales de ceux qui énoncent les informations - et affirmations recueillies et analysées. Car, plus qu'en tout autre domaine, la portée de l'affirmation d'identité dépend de la position sociale du locuteur.

Les axes d'investigation proposés sollicitent au même titre les chercheurs et les équipes engagées dans l'action culturelle conçue à partir du patrimoine ethnologique. On souhaite que les uns et les autres s'associent pour favoriser une véritable avancée de la connaissance dans ce domaine.

Les résultats des recherches ainsi menées permettront d'organiser en 1984 un symposium qui préparera les suites de ce premier appel d'offres.


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