Table ronde "Art: recherche et création", Premier congrès interprofessionnel de l'Art contemporain. Tours, 31 octobre 96.

Quand on dit "art, création et recherche", j'ai l'impression de voir Mondrian ou Picasso au travail dans leur atelier. En effet l'oeuvre de chacun de ces artistes illustre bien pour moi les termes de l'énoncé. C'est-à-dire que cette expression me fait remonter dans le temps, aux riches heures de l'art moderne.

En parcourant les journaux de ce mois écoulé, on a pu revoir la vie de Picasso sous tous ses angles et en accéléré; par exemple, sous le titre "la succession Picasso 1250 000 000 francs, l'héritage du siècle" on voit Picasso bras écartés tel un démiurge entouré d'une trentaine de ses tableaux. On sent bien que le mot "créateur" trouve ici un représentant extrême, "énorme et chaotique".
L'image de Picasso semble vouloir se confondre avec celle du "Créateur" avec un C majuscule.
Cette idée de création qui serait l'expression d'une manifestation divine, est un peu caricaturale et hormis une partie de la population pour qui les artistes sont des glandeurs ou des génies, je ne penses pas que les acteurs de l'art puissent se reconnaitre dedans.

Plutôt que d'envisager la création comme une activité qui consiste à tirer quelquechose du néant, j'aimerais la considérer comme une entreprise matérielle de réconciliation avec le réel.

Le prix Nobel d'économie a été créé en 1968 pour inciter les économistes à trouver l'antidote à la crise naissante. Aujourd'hui ce prix existe toujours mais il récompense des chercheurs plutôt que des découvreurs. Car en trente ans personne n'a réellement trouvé d'antidote à la crise.
Il faut croire que la crise est un état énergetique beaucoup plus stable que la croissance ou la recession pour qu'à ce titre on envisage son étude comme une discipline suceptible d'être nobelisée.

Pour retrouver une clientèle que les restaurants quatre étoiles ont vu dangereusement diminuer, certains jeunes chefs proposent aujourd'hui des menus uniques composés des produits du marché; ils ne cuisinent que ce qu'ils trouvent le matin, le produit du jour, comme une sorte de challenge de la simplicité. A table, les quantités sont respectées, ni trop peu (il faut tout de même manger!), ni en surabondance qui risquerait de saturer le goût. C'est qu'ils ne travaillent plus sur des images, ce qu'un temps on a peut-être appelé la nouvelle cuisine, mais sur ce qu'il y a dans l'assiette, le goût de ce qu'il y a dans l'assiette. Ces chefs là, on ne les retrouvent pas encore sur les plateaux de télévision, peut-être jamais d'ailleurs.

Dans "le nouvel observateur", je note: "Pour cette jeune génération (de créateurs), seul le particulier est universel. Plutôt que de bâtir des grands systèmes, ces artistes scrutent les fast-food et les cages d'ascenseur. Il s'extasient devant les abribus. Tout à coup, c'est un monde nouveau qui nait du chaos". C'est que quand on a perdu quelquechose, on regarde partout, même sous des objets plus petits que l'objet que l'on cherche.
Ce sentiment d'avoir perdu quelquechose, on le retouve chez Christian Fevret rédacteur en chef des "Inrockuptibles": " Notre génération a le sentiment d'arriver après la bataille, après l'histoire. Avec leurs illusions, puis leurs déceptions, Les soixante-huitards ont tout brûlé derrière eux, sans aucune volonté de transmettre. Nous sommes orphelins, privés d'un père qui aurait pu nous guider ou que nous aurions pu tuer. Face à ce manque de repères, on a recours au système D, en multipliant les groupes culturels, les tendances. Le résultat est à la fois rassurant et inquiétant parce qu'on a tendance à se recroqueviller."
Malgré ce constat un peu matérialiste, il y a quelque chose qui sonne juste: en se concentrant sur l'anodin, ou sur des tâches "rassurantes" que l'on maitrise on arrive malgré tout à ouvrir des portes, de la même manière qu'un travail sur la respiration peut conduire à ressentir son corps et à en maitriser les énergies.

Au lycée, on nous apprenait à négliger les frottements imperceptibles dans les problèmes de physique alors que j'ai appris plus tard que la vision actuelle scientifique du monde tient essentiellement à l'étude de ces détails. Des détails qu'il fallait dans les exercices négliger pour que la théorie corrobore les observations expérimentales.
"Il fallait cependant toujours faire une petite concession, si petite que les chercheurs oubliaient qu'elle était là, enfouie dans un coin de leur philosophie comme une facture impayée."
Dans le mince écart "négligeable" qui séparait la théorie des résultat observés, il y avait là une autre science suceptible d'expliquer bien des phénomènes naturels jusqu'ici totalement incompréhensibles. La science du chaos.
Pour les chercheurs excentriques de la côte ouest, je cite: "la domination des abstractions brillantes de la physiques des hautes énergies et de la mécanique quantique avaient, selon eux, suffisamment duré.../...Une chose est de prédire les produits de collision de deux particules dans une chambre à bulles à la sortie d'un accélérateur. Autre chose est de prédire les remous d'un liquide dans la plus banale des cuvettes...La dynamique étrange d'une balle rebondissant sur une table"...par exemple. Ou le remous des bulles dans l'eau de cuisson des pâtes.

C'est un exemple, mais les éléments négligés par certains ou par toute une génération deviennent parfois l'essentiel d'une activité pour d'autres.

A Gardanne c'est le communiste qui a emporté les élections face au front national parce qu'un sursaut républicain appuyé aussi bien par le maire de Marseille que par les socialistes a su faire le poids. Quand à l'issue de ce scrutin, Lionel Jospin déclare que ce résultat exprime un désaveu de la politique gouvernementale, un tel écart entre le commentaire et les faits laisse songeur.
N'y a-t-il pas justement dans cet écart motivé par des stratégies de plus en plus insondables le véritable sujet de la politique, ce sur quoi elle doit travailler ?
Il y a ce chocolatier fou du Boulevard de la Madeleine qui s'appelle Robert Linxe. Un jour, il a décidé qu'il en avait appris suffisamment chez ses maitres suisses et français pour se lancer dans l'aventure à son tour. Ce qu'il avait surtout appris raconte-t-il c'est que tous ces maitres chocolatiers ne faisaient pas de vrais chocolats. A son avis c'était tout au plus des gourmandises au chocolat plus ou moins raffinées. Le goût du chocolat était toujours masqué par des arômes ou du lait. Tout son travail jusqu'à aujourd'hui consiste à travailler ce goût particulier si instable et fragile comme les grands vins. Maintenant le chocolat c'est lui.

Si je prends tant d'exemples, c'est qu'il me semble qu'il est difficile de globaliser, qu'on est obligé de tout regarder au cas par cas.
Les modèles ne se contemplent plus, il faut voir jusqu'à quel point on peut les habiter, les faire fonctionner.

Dans certaines exposition d'art contemporain, des films deviennent des partitions pour des vies possibles et non pas pour des situations fantasmées ( je pense à Pierre Huygues ). A plusieurs, ils testent la fiction pour voir si elle est viable. "je veux aller jusqu'au bout en proposant aux gens une expérience, sans naïveté utopique" dit-il.Dans un autre domaine, un éditeur proposera en guise de carte d'excursion, les voyages d'Alexandra David Neels au Tibet. Une simple biographie n'est plus suffisante, on veut pister son héros jusqu'au bout du monde. L'avant et l'après d'une exposition font l'objet d'un travail aussi important que le contenu de l'exposition elle-même. Philippe Parreno a organisé à Dijon une exposition sous la forme d'une fête dont le scénario commençait avec le départ du bus de Paris. Dans son exposition du Consortium, Rirkrit Tiravanija utilise des oeuvres de la collection pour " recharger les oeuvres d'art qui perdent leur énergie dans les réserves et dans les collections, à l'instar des piles laissées trop longtemps dans un appareil sans qu'il soit utilisé".

On ne peut plus se réfugier dans les images ou dans un courant de pensée pour construire un monde parfait. Chacun semble se faire un devoir d'expérimenter ses modèles, aller en amont des représentations toute faites. Ce n'est pas parce qu'une idée semble avoir déjà été énoncée qu'elle ne peut plus se prêter à de nouvelles investigations.
Dans un tel contexte, on voit bien que l'idée de création c'est surtout de faire en sorte que les choses s'adaptent au monde sans faux-fuyants. Comme pour reprendre confiance avec la réalité que l'on a trop taxée de simulation, de spectacle, de virtualité.

On demande aux oeuvres de "fonctionner" non plus seulement comme des concepts bien ficellés, mais aussi bien dans les relations qu'elles entretiennent avec la société ou à l'économie.

Les artistes aujourd'hui recollent des morceaux: c'est un challenge, il faut garder l'aisance d'expression des années 70 tout en refoulant les sentiments utopiques qui font perdre de vue la réalité.
N'est valable en somme que ce qui s'adapte parfaitement au monde tel qu'il est. Ni plus ni moins.
On pourrait presque établir une analogie entre le comportement de certains artistes et celui des juges de l'appel de Genève: "nous les juges, nous ne demandont pas de nouvelles lois, mais simplement la possibilité d'appliquer celles déjà existantes".
Nous artistes ne cherchons pas de nouveaux concepts, on veut juste voir jusqu'à quel point les utopies, les projets qui nous ont fait rêver sont viables et jusqu'à quel point on peut les adapter.
La réalité et l'imaginaire doivent pouvoir se rencontrer, non pas dans une création géniale mais dans de simples réalisations bien vivantes.

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