Texte de la conférence du 28/08/96: La mémoire des oeuvres: de l'oeuvre éphémère au monument.

(xxxeme congrés-AICA-France) Rennes.

Mémoire disponible

Les protagonistes d'un jeu vidéo possèdent de fait plusieurs vies. Ils évoluent à l'intérieur d'une histoire dont ils peuvent rejouer à plaisir les parties. J'aime penser que c'est la réalité toute entière qui se prête dorénavant à ce jeu.

L'actualité est conçue sur des support réinscriptibles. Il y en a qui sont magnétiques comme les cassettes vidéos et d'autres qui sont digitaux pour tout ce qui touche à l'informatique.
La nature de ces mémoires suppose que l'information qui y est inscrite puisse être remise à jour, effacée, modifiée, toujours instable comme un matériau vivant. Rien n'est gravé qui ne puisse être effacé ou rejoué!

Les événements en général sont suceptibles d'être actualisés ou réactualisés un jour ou l'autre: le présent puise son inspiration d'une manière presque chaotique entre le passé et le futur et nous présente les mêmes questions, les mêmes situations sous un angle nouveau comme "quelqu'un de pas au courant".
Nous avons besoin d'une mémoire vive et courte pour évoluer dans l'actualité et la comprendre. Il faut être aussi fou qu'elle pour la suivre.
Comme le pilote d'un nouveau vaisseau, je trace un itinéraire qui s'efface automatiquement derrière moi.Je ne sais plus bien si mon cerveau est une ardoise magique ou un tableau d'école...

La réalité ne semble plus composée que des événements, des faits actuels, récents qui caractérisent ce que l'on appelle l'actualité. Il est facile de les confondre. Comme Robinson doute de la réalité du monde qui se trouve juste derrière la colline parce qu'il n'y a personne pour la regarder, nous doutons de l'existence d'un monde qui ne soit pas d'actualité.
Chaque joueur de loto, chaque catastrophe, chaque caillou peut être appellé par elle et prendre réalité un jour à nos yeux.
Les quinze minutes de gloire prophétisées par Andy Warhol ne sont plus seulement réservées aux humains mais aussi au reste du monde organique et minéral. La lumière qui éclaire les choses n'est plus celle du soleil. En dehors de l'actualité il n'y peut-être pas de réalité!

L'histoire n'existe que dans la mesure où elle est appellée fréquemment par l'actualité. Comme les palpitations des images d'un film nous donne l'illusion du mouvement, la fréquence d'apparition d'un sujet à la lumière de l'actualité nous permet de croire à son existence durable.
En tant qu'artiste , on doit travailler avec cette dimension. Nous devons pouvoir interagir avec l'actualité aussi sûrement que les générations précédentes assuraient avec un autre idéal une trace,une histoire, parfois une utopie.
Dans l'actualité on ne laisse pas de traces. On la laisse disponible pour les autres. Quand on cherche un travail ce n'est pas pour faire carrière mais pour manger. On ne s'inscrit plus de la même façon dans le temps et dans la société.
Le raccourcissement du temps de travail (chômage compris) nous pousse à relativiser notre contribution à l'histoire et à y laisser une empreinte. Les petits boulots, les contrats à durée déterminée, sont devenus un mode de vie dont on doit trouver le sens. La précarité est devenu un enjeu dans la réalisation de notre propre identité. N'en déplaise à Nietzsche pour qui, je cite "un homme sans plan n'est pas un homme".

Là où l'Histoire est une dimension peu ludique pour le commun des mortels, réservée en général aux "grands", aux champions, l'actualité est ainsi faite que tout le monde semble malgré tout pouvoir y trouver un accès. Lumineux pour certains, timide pour d'autres, mais toujours temporaire. C'est pourtant là "que ça se passe".

L'idée de performance indique toujours un avant et un après, comme celle des sportifs qui doivent inscrire des records. Le monde pouvait changer parce que des athlètes ont pu battre des records. Plus haut , plus loin, plus fort.
C'est cette idée que sous tend à mon avis les performances dans l'art des années 60/70, un acte éphémère, enregistré par un public, qui comme le battement d'aile d'un papillon (l'éphémère est aussi le nom d'un papillon) devait sensiblement changer la face du monde dans une cascade de causes à effets.
C'est alors un travail de reporter qui s'instruit autour de l'oeuvre, une piste, fait de témoignages sonores , de photographies, de textes, de vidéos, la mise en place d'une histoire et pour certains d'un mythe (je pense à Chris Burden ou Christo, qui eux aussi pourraient figurer à leur manière dans le Guiness Book ). Il n'y a pas réellement intérêt alors à réitérer une performance, qui appartient déjà au passé, sauf à vouloir ébranler le mythe ou prouver que l'on a pas vieilli.
La performance à déjà opéré et elle s'est transformée en record, en oeuvre d'art. A l'origine il y a un geste, éphémère peut-être, mais avec l'intention inavouée de lui donner un destin.

L'art qui nous retient aujourd'hui a peut-être plus à voir avec les sport "fun".
Suivant l'auteur de "Génération glisse", je cite:"La glisse est l'essence du fun. Elle ne se conçoit qu'aux marges de la société et se présente comme une quête d'absolu. L'origine de cette notion doit être recherchée sur les plages californiennes à la fin des années 50. Là, des surfers se présentant comme des marginaux, des rebelles sociaux, créent pour la première fois un véritable "mode de vie sportif alternatif". Ils s'inspirent des écrivains de la beat génération et, en particulier de Jack Kérouac. La glisse est une forme de contre-culture qui conteste et déstabilise les structures traditionnelles du sport".

Ou encore: "sauront-ils sentir que les rêgles du jeu ont changé peu à peu, que les anciennes ont disparu dans le sillage pour laisser la place à de nouvelles,d'un autre ordre", Dixit Bernard Moitessier, navigateur solitaire qui venait délibérement de décider de se laisser porter vers le pacifique plutôt que de franchir en vainqueur, la ligne d'arrivée de la première course autour du monde.

On le voit, ce qui compte, c'est d'accéder au "it", c'est-à-dire à sa propre vérité, selon des règles uniquement dictées par soi-même. Tant pis si cette expression généreuse des années Kérouac est devenue avec le temps, le leitmotiv de la marque de sportwear "Nike"-just do it. Ou plutôt tant mieux car l'économie n'est pas un monstre qui détruit automatiquement tout ce qu'il touche.
La recherche de nouveaux spots, la course aux dépressions, qui générent des vagues toujours plus belles, ont rendu le surfeur nomade. L'auteur de "Génération glisse" continue: "Ils préférent partager émotions et sensations en participant à des manifestations festives plutôt qu'en se mesurant dans le cadre réglementé d'un banal championnat". Remplaçons championnat par exposition et on est plus très loin du sentiment actuel. Le fun se présente comme une morale du plaisir. Pour reprendre les termes d'une surfeuse adepte des grands rouleaux: "ça vaut toutes les thérapies du monde de vivre le présent".
Il faut bien admettre que si pour certains la devise est "plus haut, plus vite, plus fort!", pour les plus nombreux "l'essentiel est de participer".

Dans une telle perspective, pourquoi vouloir intercaler une oeuvre dans un processus historique alors qu'il est plus facile d'en jouir maintenant avec le plus grand nombre. Il faut donner "du mou" au présent et abandonner l'idée un peu illusoire de marquer de son empreinte la culture. On peut s'en imprégner, s'y couler et la laisser en aussi bonne forme qu'elle l'était.
Considérer la culture non pas comme une somme de savoir, un patrimoine, mais comme l'exemple du possible. Une machine décontractée qui engendre la nouveauté juste pour le plaisir.

A travers les personnages vivants que j'ai pu appeler ici ou là et qui constitue l'essentiel de mon travail jusqu'à aujourd'hui (je dis "appeler" plutôt que "fait apparaitre" puisque ceux-ci finalement ne m'appartiennent pas: un cow-boy, une fée, la catwoman de Tim Burton...), c'est la nature d'un rapport physique entre le visiteur et le figurant que j'ai voulu tester. Les images que j'ai pu faire de ces personnages ne sont pas là pour attester seulement de leur apparition passée mais elle sont à la fois trace et projet.
Le projet de quelque chose qui s'est déjà réalisé. elles représentent ce qu'il y avait hier et ce qu'il pourrait y avoir demain. Ces photographies sont en quelque sorte des "souvenirs du présent" pour utiliser une expression de Clément Rosset. Le principe des oeuvres à "réactiver" c'est de faire comme si celles-ci n'avaient jamais exister auparavant. De faire comme si c'était la première fois encore et encore.

S'il y a bien aujourd'hui des artistes qui utilisent la performance, comme d'autres utilisent l'invention de la photographie ou celle du ready-made, c'est en toute connaissance de cause et en sachant que celle-ci ne sera operationelle qu'en tant qu'élément ludique au sein d'une communication plus globale et qu'il n'y aura pas d'effets secondaires. Les traces enregistrées, s'il y en a, ne seront que des effets spéciaux recyclés dans l'oeuvre elle-même.

On ne cherche pas à créer un nouveau monde, mais à jouir de celui-ci en construisant des passerelles.

On a l'impression qu'il est de moins en moins nécessaire de garder des traces des oeuvres, des opérations que l'on a pu réaliser ici ou là. C'est comme si il existait une sauvegarde automatique programmée par l'institution hôte ou bien que de toute manière l'enregistrement d'une action passée ne nous est plus d'aucune utilité.
Nous n'avons pas temps besoin de tous ces catalogues et de toutes ces photos, qu'il y a déjà bien trop de musées pour que les artistes ressentent le besoin de tenir des archives. Peut-être devons nous évoluer sans casier judiciaire et sans curriculum vitae non plus. Comme des routeurs ou des glisseurs. Que quelqu'un d'autre se chargera tôt ou tard de réactiver votre proposition de jadis avec l'aisance de l'ingénuité. De l'actualiser. Les traces deviendront immaterielles, comme des esprit, des ondes que certains réussiront à capter.
On ne pourra plus culpabiliser parce que quelqu'un vous aura dit "ça a déjà été fait". Dans la logique d'une société de loisirs ce n'est vraiment pas le problème. Il ne s'agit pas d'inscrire un geste dans l'histoire mais comme ces nouveaux groupes pop,de s'emparer de sons et de styles et pourquoi pas de comportements, de les laisser vous envahir, en disant:" à moi de les vivre maintenant".
Je m'en fout que se soit déjà fait puisque c'est moi qui le fait maintenant et je ne sais pas ce que ça fait de le faire!
C'est à dire que c'est important d'expérimenter une durée là où l'Histoire, la mémoire nous rapporte des instants que l'on a pas vécu. Une sorte d'apprentissage sans fin en faisant du présent son unique horizon et son économie.

En poursuivant la métaphore musicale, plus radical encore, il y a la "jungle" qui est une musique essentiellement composée de remixages. Les morceaux empruntés (souvent à des musiciens qui sont aussi vos amis) sont entièrement refondus, décortiqués et rejoués dans l'ambiance conviviale des clubs.
Cette musique conçue généralement en direct, toujours en perpétuelle réévaluation ne donne lieu qu'à de très petites quantitées de disques. C'est pourtant cette musique sans support durable qui retient l'attention des technophiles. Ici c'est l'échange qui donne sa valeur au présent.

Dans toutes ces pratiques, on sent qu'il y a une remise en cause de l'empreinte "en tant que quelquechose qui dure" parce que c'est encore une manière d'occuper et de capitaliser le temps. En d'autres termes le "partage du temps" évoqué par certains et la société de loisirs qui y seraient associé est aussi une renégociation du droit individuel à laisser une oeuvre dans ce temps. Partager le temps c'est comme renoncer une fois pour toute à l'immortalité pour vivre plus intensément le présent. Bref on est prié de ramasser ses affaires à la fin du pique-nique.

S'il y a une oeuvre ou une idée qui doit absolument rester présente à notre esprit, si les monuments doivent permettre de perpétuer le souvenir de quelqu'un ou d'un événement, il faut alors les placer au coeur du dispositif d'information et les transmettre d'une manière chaude, orale. Le monument d'aujourd'hui est peut-être ce qui reste en éternel projet. Quelquechose qui flotte sur l'actualité sans jamais vouloir s'incarner.

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