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Journée d'étude : Les archives et la documentation dans le cadre du récolement
Saint-Germain-en-Laye, 25 octobre 2012


Intervention dans le cadre de la table ronde "Documentation, archives, collections dans les musées : quelles frontières ?"
Le fonds historique du musée Rodin par Véronique Mattiussi, responsable du fonds historique, musée Rodin

Parmi la donation consentie par Auguste Rodin à l’Etat français en 1916, en vue de la création de son musée, se trouvait bien sûr, ses œuvres, celle de sa collection, un important fonds de photographies, sa maison de Meudon et son mobilier, sa bibliothèque, et ce qui nous intéresse plus précisément aujourd’hui : ses archives, censées servir au rayonnement de l’artiste et à la diffusion de son oeuvre.

Ces archives laissées par Rodin, sont communément rassemblées aujourd’hui sous l’appellation de "Fonds Historique" des archives afin de les distinguer des archives institutionnelles.
Elles concernent quelques rares archives familiales et principalement la période de 1840 à 1917, date de la mort de Rodin, avec une période intermédiaire, de transition, jusqu’en 1919, date d’ouverture du musée au public.
Dans ce fonds historique se trouve celui dit "précieux" des Manuscrits qui s’ordonne grossièrement en 2 domaines, avec d’un côté la masse des papiers personnels de Rodin, comme ses cartes d’électeur, ses passeports, ses agendas, ses répertoires d’adresses, ses archives bancaires… et enfin les 1766 lettres de l’artiste ou brouillons de lettres, donnés ou achetés par le musée selon les opportunités liées au marché. Ces lettres sont toutes inventoriées sur un registre, au fur et à mesure de leurs acquisitions et conservées dans des classeurs spécifiques, adaptés, où chaque document est isolé à l’intérieur de pochettes plastique en matériau neutre. Il s’agit d’un mode de conservation idéal même si encombrant et onéreux mais que le petit nombre de document, qui plus est de la main de Rodin, justifie amplement.

A cela s’ajoute un deuxième ensemble qui retiendra toute notre attention, constitué de la correspondance passive, donc adressée à Rodin, par plus de 8.000 scripteurs et qui concerne environ 60.000 documents.
Cette correspondance est classée par ordre alphabétique. Chaque dossier de scripteur est coté, et une petite base de données recence les 8459 dossiers avec la cote, le nombre de documents, les dates extrêmes, etc... L’inventaire pièce à pièce de ces documents est lui non achevé à ce jour puisqu’il n’existe aucun registre qui en fait état même si un fichier papier recense les courriers pour chacun des correspondants.
L’organisation matérielle et la gestion de ce fonds se sont ainsi poursuivies sur plusieurs générations pour entretenir un classement qui n’a rien d’audacieux, mais dont la clarté est nourrie de bon sens. Je me permets de le souligner, car elle est bien antérieure à mon arrivée, et j’ai ainsi hérité d’une situation qui a l’avantage, à mon sens, de très bien fonctionner.

Au musée Rodin, l’idée d’une quelconque distinction entre "Archives et Collection", à l’intérieur de ce fonds, ne s’était, en réalité, jamais posée. En tout cas en ses termes, et ce, jusqu’en 2005. Avant tout parce qu’à notre sens la donation de Rodin rendait cet ensemble évidemment inaliénable et légitimait sa conservation telle que l’artiste l’avait envisagée, souhaitée et actée. C’est dans le cadre d’une réflexion en relation avec le récolement que le sujet fut soudain d’actualité. Il donna lieu à de nombreux débats autour de la nature, de la variété de ce fonds et de la notoriété de ses scripteurs, qui devait répondre à la classification des uns en collections et des autres en archives. En réalité, il n’en fut rien. Et pour comprendre cette heureuse décision, il convient d’entrer un peu plus encore dans ce fonds, d’en ouvrir les boîtes pour en saisir à la fois la cohérence et la richesse.

Car en effet, sa particularité est qu’il fut donné intact par l’artiste – "sans tri ni sélection" - j’entends par là que Rodin n’a jamais pris la peine, ni même souhaité ôter les pièces d’archives relatives à sa vie privée, qu’au delà de ça, il n’a pas non plus supprimé les lettres de ses détracteurs, et encore moins celle dont les auteurs (le plus souvent ses maitresses) intimaient à Rodin l’ordre de les détruire aussitôt après lecture. Elles furent au contraire et pour notre plus grande joie, soigneusement conservées. Ce sont donc des milliers d’autographes que Rodin a ainsi thésaurisés où aucun document n’est exclu.
Parmi les signatures les plus prestigieuses, on trouve certes Alphonse Daudet, Emile Zola, Stéphane Mallarmé, Octave Mirbeau, Rainer Maria Rilke pour le monde littéraire ; Edouard Herriot, Georges Clemenceau et Raymond Poincaré chez les politiques ; Camille Claudel, Eugène Carrière, Jules Desbois, Claude Monet ou Edward Steichen pour le milieu artistique ; Isadora Duncan, Lucien et Sacha Guitry pour l’univers de la scène mais aussi Marie Curie, Camille Flammarion, Claude Debussy, Aleister Crowley, Le comte Harry de Kessler ou encore Léopold von Sacher-Masoch pour n’en citer que quelques-uns.
A cela, s’ajoute des correspondants moins illustres où chaque dossier est aussi susceptible de contenir des reçus de livraison de terre à modeler ou de charbons, des factures de divers fournisseurs, des notes et échanges de praticiens, les prescriptions de médecins, les chaleureux témoignages d’admirateurs, les négociations de prix de collectionneurs, les insultes de ses détracteurs, les plaintes d’innombrables maîtresses oubliées et des invitations mondaines, en très grand nombre... Ainsi, dans ce fonds, les riches industriels côtoient les petits artisans ; pléthore d’inconnus et parfois même des anonymes, qui tous ensemble tissent la toile d’une société à la fois très parisienne et internationale et mettent en lumière le panorama politique, économique, social, artistique et littéraire de cette fin du XIX ème siècle. On y trouve le "tout-Paris" et le monde entier.
Tout cela pour vous dire en réalité, que la richesse et la cohérence de ce fonds, c’est son ensemble, sa variété qui n’en finit pas de nous impressionner. Il est d’abord la principale source d’information sur Rodin, le lien essentiel avec le quotidien de l’artiste, sa vie et ses œuvres : l’étape obligée pour appréhender le sculpteur.
Mais derrière une multitude de détails qui nourrissent la chronique de sa vie, l’Histoire se raconte. C’est l’affaire Dreyfus, les expositions universelles qui se succèdent, mais c’est aussi le naufrage du Titanic que l’on commente, l’inondation de 1910, jusqu’à la grande guerre qui se profile, même si curieusement la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat survenue en juillet 1905 n’est jamais mentionnée.
L’aspect hétéroclite de ce fonds en fait tout l’intérêt et toute l’originalité. Et les derniers travaux menés à l’occasion de l’exposition qui se tient actuellement au musée Rodin, Rodin, la chair, le marbre, constitue un exemple parlant, puisqu’il a donné lieu à un important travail d’investigation mené sur les praticiens de Rodin et sur ses fournisseurs de marbres. Parmi ces documents se trouvent les noms de sculpteurs accomplis comme Antoine Bourdelle et ceux d’autres collaborateurs totalement inconnus. Plusieurs pièces, qui auraient pu paraître secondaires, ont permis de contextualiser le commerce du marbre tel que Rodin l’a connu, de restituer l’organisation de ce gigantesque trafic et de ses métiers, et plus encore d’appréhender les relations du sculpteur avec ses fournisseurs afin d’en comprendre les codes, les usages, d’évaluer les connaissances et les goûts du maître en matière de marbres, ses choix esthétiques, commerciaux et ses exigences, dans un domaine où jusqu’à ce jour, on pensait à tort que Rodin déléguait volontiers à ses praticiens.
Pour toutes ses raisons, l’isolement, la séparation ou le partage d’une partie de ce fonds constituerait un non sens, susceptible de nuire à la recherche, puisqu’il empêcherait toute confrontation et toute ramification permettant d’évaluer les liens insoupçonnés de cette immense toile de fonds, en constante évolution. Envisager cette distinction "Collections/Archives" porterait forcément atteinte à l’intégrité physique du fonds.
Dans la mesure où de ce fonds, c’est aussi l’ensemble qui fait la pertinence, dans la mesure où les documents sont protégés et les conditions de conservation parfaitement respectées, dans la mesure où ce premier noyau des manuscrits constitue en quelque sorte l’épine dorsale de ces archives protéiformes qui composent le fonds historique, notre volonté est de défendre l’appartenance à cet ensemble tel que Rodin l’eut donné, pour faire valoir avant tout et au delà de la postérité de Rodin, cette source d’information inépuisable, et le vaste champ d’investigation qu’il laisse entrevoir.
Pour ces raisons, le récolement actuel concerne uniquement les 1766 lettres de Rodin portées à l’inventaire, mais le choix prochain d’un nouveau logiciel permettra d’envisager dans un second temps, celui des 8459 dossiers de scripteurs et plus encore la mise à disposition à un plus large public de ce nouvel outil de recherche, par le biais de sa mise en ligne.



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