Paquebots







Emigrants

"Les émigrants sont toujours sous le capot, pêle-mêle ; les troupiers enveloppés dans de grandes couvertures grises, comme des cadavres. Le navire se balance et balance tout cela monstrueusement." (Gustave Flaubert, entre Marseille et Philippeville, 1858).

Pour les émigrants, qui ont engagé la totalité de leur maigre fortune dans la traversée, c'est bien souvent la troisième classe qui s'impose. Simples soldats et émigrants voyagent souvent dans les mêmes conditions difficiles. En 1895, Raphaël Dumand, qui rejoint à bord de Polynésien, paquebot des Messageries maritimes, le corps expéditionnaire de Madagascar, note : "nous sommes logés dans le faux pont et dans l'entrepont, à l'avant, pas très confortablement installés, il y a pire que nous, tous n'ont pas de lit".

Au dix-neuvième siècle, pour des raisons politiques, religieuses ou économiques, on se rend dans des pays offrant l'espoir de liberté ou de richesse. Le premier bureau d'émigrants est créé au Havre dès 1826. Si beaucoup de ces émigrants viennent d'Europe centrale, de Suisse ou d'Italie, la France n'est pas exempte de tels mouvements. Au début des années 1830, un demi millier d'habitants de Champlitte, acculés à la misère par la crise du phylloxera, émigre au Mexique ; après l'annexion de l'Alsace-Lorraine par la Prusse, des familles alsaciennes partent s'installer en Algérie ou en Amérique ; tout au long du dix-neuvième siècle, les habitants de la vallée de l'Ubaye, les Barcelonnettes, contraints par la pauvreté, émigrent aussi au Mexique...

Pour répondre à cette demande croissante, on investit dans le transport transatlantique. En 1868, ce seront pas moins de deux cents navires chargés d'émigrants qui arrivent à New York.

Ce rêve de liberté ou de fortune commence parfois de manière cauchemardesque, et peut se terminer de même. Tissot s'est inspiré de cette réalité pour peindre et graver une version moderne de la parabole du fils prodigue. Le premier volet montre un jeune bourgeois rêvant d'horizons lointains. Le second induit beaucoup de désillusions et une expérience qui a tourné au cauchemar. L'émigrant a tout perdu. Il revient au port sur un cargo, parmi les bestiaux. Originaire de Nantes, Tissot a fait carrière en Angleterre, où l'immigration a inspiré aux peintres, notamment aux Préraphaélites, des tableaux dont certains sont devenus de véritables icônes du déracinement.

Alors que le sentimentalisme et la volonté de montrer la peine des pauvres gens, notamment des pêcheurs, envahissent la peinture au cours du dernier quart du dix-neuvième siècle, le sort des émigrants indiffère les artistes français. Seul Jadin montre ces émigrants, de différentes origines sociales mais, pour la plupart, terrassés par l'appréhension du futur : un couple misérable mais uni dans sa muette désolation, une veuve et sa fillette, une jeune mariée qui suit son époux et pleure sa famille laissée au pays, un jeune homme plongé dans le désespoir, peut-être à la suite d'un chagrin d'amour.... Jadin utilise les différents registres de la pitié pour toucher la sensibilité du spectateur. Seule la religieuse trouve le réconfort dans la lecture de son livre de prières.

Certains émigrants connaissent la réussite, comme l'atteste Ernest Michel, en 1883, à bord de Niger : "Une dame basque qui. s'en va rejoindre son mari dans la Pampa [...] Elle raconte qu'elle ne pourrait plus se faire à la vie économe et mesquine des personnes de sa condition dans les Pyrénées. Les 10.000 moutons que possède son mari lui rapportent bon an mal an de 30 à 40 mille francs de rente et elle peut ainsi se permettre, de larges dépenses".