musée des Terres-Neuvas et de la Pêche à Fécamp




Doris, Doris...






Le doris fécampois à Terre-Neuve : tombeau flottant ou dernière planche de salut

Un doris terre-neuvier avait une espérance de vie de deux ans et était remis en bon état à la fin de sa première campagne de pêche. Pourtant, en dépit de ces précautions et des principes décrits plus haut, les journaux locaux ainsi que l'abondante littérature consacrée aux pêcheurs Terre-Neuviers, relatent de très nombreux cas de disparition de doris. Lorsqu'un doris n'était pas rentré au navire, l'équipage ne partait pas à sa recherche : s'il ne leur était pas arrivé malheur, les deux hommes avaient encore une chance de retrouver leur chemin une fois la brume dissipée ou bien de se faire repêcher par un autre équipage.

La brume opaque était la cause de la plupart des dérives ou des accidents et, dans chaque doris, il y avait une trompe. Elle ne servait pas tant à faire connaître la position du doris, puisque par principe nul n'ira à sa recherche, que de provoquer une réponse provenant de quiconque pouvait l'entendre. En effet, tous les navires en étaient eux aussi équipés, et lorsqu'elle était mise en action, elle permettait de le situer et de se laisser guider jusqu'à lui.
En principe, le doris était équipé pour devenir, le cas échéant, une unité de survie : des règlements interministériels imposaient aux capitaines de faire mettre à bord des doris une provision d'eau fraîche et de biscuits que les marins emportaient dans de petites boîtes rectangulaires en fer blanc.
A lire les nombreux témoignages, il semble pourtant que la réalité était bien éloignée de ces directives officielles. C'est ce que dénonce le vice-consul de France à Saint-Jean de Terre-Neuve dans une lettre qu'il adresse le 18 août 1896 au commissaire de l'Inscription Maritime de Saint-Pierre & Miquelon, Ces deux hommes égarés dans leur doris du 24 au 31 juillet ont été recueillis presque morts de besoin par la goélette Comrade de Lunebourg 'Comme de coutume, ces hommes avaient quitté le bord du Duc de Granville sans emporter de provisions réglementaires. La négligence du capitaine est inconcevable autant qu'elle est coupable. Les Américains imposent une amende de 500 F pour chaque infraction de ce genre' Rares seront les années où plusieurs familles ne sont pas touchées par la mort d'un père, d'un frère ou d'un fils : à Fécamp, entre 1888 et 1913, cinquante-sept doris ont été déclarés perdus corps et biens. La proportion des disparitions ne diminuera pas, les pertes de doris augmentant à mesure que la flotte terre-neuvière grandira. Les longues errances dans la brume des bancs n'ont pas toutes eue un dénouement tragique : les témoignages d'anciens marins Terre-Neuvas relatent tous de miraculeux sauvetages.
Le doris “tombeau flottant” ou “dernière planche de Salut” ? Il ne convient sans doute pas de poser la question en ces termes mais d'ouvrir sur les propos terribles de l'abbé Grossetête : “Il y aurait même, paraît-il, des professionnels de la dérive : le désir de ne pas travailler, l'espoir de se faire bien traiter par les équipages qui les recueillent, cela suffit, dit-on, pour que des pêcheurs s'exposent au danger de ne rencontrer personne, et de mourir de la mort la plus atroce”

Florence Levert