musée des Terres-Neuvas et de la Pêche à Fécamp




Doris, Doris...






Le doris fécampois à Terre-Neuve : l'esprit d'équipe

Une équipe de dorissiers est constituée de couples chacun composé d'un "patron" et d'un "avant" dit aussi "second" : “... La bonne entente entre les deux co-équipiers avait une telle importance pour le rendement à la pêche comme pour la sécurité, qu'ils étaient en général, engagés ensemble pour la durée de campagne...” rappelle Marcel Ledun. Dix, onze, douze ou plus. Ils sont treize couples de dorissiers sur le Léopoldine, dernier trois-mâts terre-neuvier fécampois, soit vingt-six hommes sur les trente-cinq que compte l'équipage au complet avec le capitaine, le second, le chef-saleur, le radio, le cuisinier, les deux novices et les deux mousses.

Une fois arrivé sur les lieux de pêche, le navire est immobilisé et les "aires de vent" sont tirées au sort : à chaque couple de dorissiers est assignée une portion du territoire de pêche dont le navire constitue le centre et dont la périphérie est marquée, comme nous allons le voir, par l'ensemble des secondes bouées de chacune des lignes de fond.
Tous les doris portent un numéro, Michel Desjardins nous en explique l'utilité : “Le numérotage des doris était très important parce que chaque doris devait tendre ses lignes dans une aire de vent bien déterminée. Supposons le navire mouillé à un certain endroit : le premier jour, par exemple, le doris n°1 devait tendre au nord, le n°2 entre le nord et le nordet, le n°3 au nordet, le n°4 à l'est et ainsi de suite, tout autour du navire, selon le nombre de doris. (…) Ils faisaient le tour en se décalant chaque jour pour que le doris ne se trouve pas toujours à une mauvaise place. Cela avait aussi un énorme avantage : se repérer dans la brume quand les doris étaient égarés, ce qui arrivait assez fréquemment. Par exemple, le n°3 ne retrouvait pas ses bouées mais il retrouvait celles du n°4 ; donc, par rapport à elles, il savait dans quelle aire de vent devaient normalement se trouver les siennes. S'il y avait eu un mélange de numéros, il n'aurait pas pu se repérer et se diriger dans la bonne direction”.
Nous avons déjà évoqué, par la comparaison avec les chaloupes, une économie du risque encouru. Le principe du partage équitable, quant à lui, a pour objectif l'exploitation de l'ensemble du territoire de pêche tout autant que l'élimination de tout risque de conflit entre pêcheurs. En effet, chaque couple de dorissiers est contraint d'accepter son lot, fruit de la combinaison du hasard (le tirage au sort) et d'un principe on ne peut plus simple (à chacun son tour). Pourtant, malgré l'équité postulée, il existe une hiérarchie chez les dorissiers. Cet apparent paradoxe est, en réalité, l'élément dynamique du principe visant une productivité, qu'idéalement, rien ne limite. En effet, la hiérarchie est fonction des quantités de poisson ramenées par chacun et donne lieu à des différences dans les rétributions et les conditions de vie à bord. Le capitaine Michel Desjardins se souvient encore : Les dorissiers étaient payés à la queue de morue. Le total journalier de morues pêchées (était noté) sur une grande ardoise accrochée à l'entrée de la descente du poste arrière, en face du numéro de chaque doris et du nom du patron ; et chaque soir il inscrivait, de même, ce total sur un cahier spécial. Puis, en fin de semaine, il additionnait les prises, et ainsi de suite jusqu'à la fin de la campagne. Cela permettait aux hommes de savoir s'ils étaient parmi les meilleurs dorissiers, dans la moyenne, ou dans les moins bons. Certains effectuaient des redressements spectaculaires et remontaient de plusieurs places d'une semaine à l'autre ”; et, ailleurs : Du pied du mât d'artimon jusqu'à l'arrière (se trouvent) les logements du capitaine, des officiers et de quelques bons patrons de doris, qui faisaient partie des principaux de l'équipage.
Les doris eux-mêmes, bien que par principe tous semblables, et en raison même de cette similitude, sont souvent l'occasion de se différencier. C'est ce que rappelle Michel Desjardins en notant combien il était important que le dorissier puisse le “ gréer à son goût, installer la voile, le gouvernail, les tolets, à sa manière. Avant le départ on a distribué à chaque patron de doris suffisamment de toile pour qu'il puisse se faire une voile qu'il installera quand le vent sera bon (…) A l'armement du doris chacun peignait son numéro à sa façon ; quelquefois certains appelaient même leur doris du nom de leur femme ou de leur fille, mais c'était un peu en dehors du règlement.

Florence Levert