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JOCONDE


DORIS, DORIS...

La construction du doris, avant-guerre

Chantiers maritimes vers 1930

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"... Je n’ai jamais vu de plans de doris terre-neuvier dans les chantiers mais il y avait des gabarits pour chaque pièce. Toutefois, des doris hors normes, à moteur ou avec des aménagements spéciaux, étaient réalisés à partir de plans.
La sole était réalisée à partir de madriers en sapin de 8 x 23 centimètres que l’on refendait en trois planches d’égale épaisseur. Les dimensions de la sole étaient de 465 cm de longueur, de 90 cm de largeur en milieu et de 2,5 centimètres d’épaisseur ; or la dimension commerciale du madrier était de 467 cm x 23 cm x 8 cm : quatre planches suffisaient pour constituer la sole et il n’y avait pas de perte de bois.
Pour les bordages, c’était pareil : il y a trois bordages de chaque bord en plus du galbord. On réduisait la largeur des madriers à 21 cm, la chute de deux centimètres d’épaisseur servait à faire les listons (7,5 cm x 1,6 cm) on débitait 4 planches d’égale épaisseur qui donnaient après rabotage 16 mm d’épaisseur.
Les élancements avant et arrière du doris semblaient bien étudiés car chaque longueur de bordage correspondait aux longueurs standard du commerce qui augmentaient de pied en pied (33 cm) ainsi le premier bordage au-dessus du galbord faisait 5,67 m le second 6 m , le troisième 6,33 m il n’y avait que quelques centimètres de perte en longueur à chaque bordage.
Les pièces formant la charpente du doris : étrave, membrures, tableau, tringles de sole, plats-bords etc, étaient généralement en orme, bois résistant aux chocs et peu fragile. Les bordages, quant à eux, étaient en sapin blanc du Nord et les galbords en peuplier (bois mou qui résistait bien au choc des coups de bottes et imposé par le bureau Veritas).

La construction se faisait en série : par 6 ou par 12 selon les demandes ou le carnet de travail du chantier (ils pouvaient être fait d’avance) parfois en plus grand nombre lorsque le chantier obtenait une commande importante d’un ou plusieurs armateurs de terre-neuviers. La construction commençait ainsi : pour chaque pièce de charpente il y avait un gabarit, le canotier traçait les pièces et le scieur les débitait et les rabotait à l’épaisseur voulue puis on transportait toutes ces pièces à l’atelier de montage pour la finition.
Les membrures étaient dressées sur les chants à la varlope et au rabot et on assemblait les allonges et les varangues dans un moule d’assemblage qui donnait l’angle convenable à chaque membrure. Allonges et varangues étaient reliées entre-elles par 2 plaques de tôle galvanisés de 12 cm x 8 cm et maintenues par 6 rivets en fer à têtes rondes de 6 mm ; les bouts des plaques étaient rabattus sur le chant des membrures et fixés par 2 pointes de 25 mm.
La sole était formée de quatre planches de sapin de 23 cm x 2,5 cm d’épaisseur (2 de 4,67 m et 2 de 3,67 de longueur) qui étaient débitées dans des madriers de 23 cm x 8 cm seule la face interne était rabotée ; on assemblait les planches avec des serre-joints, on présentait dessus le gabarit de sole et on traçait le contour et l’emplacement des membrures et des tringles de sole. Les tringles de sole en orme de 37 mm x 27 mm étaient fixées par des pointes galvanisées de 55 mm (4 par planche), on découpait ensuite le contour à l’égoïne en donnant l’angle approximatif de la membrure.
On montait les membrures sur la sole en les fixant de la même façon que les tringles ensuite on rectifiait l’angle de la sole avec les membrures au rabot.
Ces opérations se faisaient en série, on appelait cela le montage en araignée car la sole et ses 6 membrures doubles donnaient vaguement l’aspect d’une araignée géante. On procédait ensuite au façonnage des bordages : dressage des chants à la varlope et façonnage des clins. Le bord des bordages était diminué de la moitié de son épaisseur, en biseau sur 35 millimètres de largeur (largeur du clin), on traçait cette largeur, on dégrossissait à la plane et on finissait avec un outil spécial le “ rabot à plate-bande ”, on appelait ça pousser les plates-bandes, ensuite on faisait les “ épaulettes ” , c’est-à-dire, on diminuait les clins à chaque bout du bordage progressivement sur 40 cm de long pour arriver à obtenir une parfaite étanchéité des clins en portage de l’étrave et du tableau.
Ce travail fait, on plaçait les bordages sur des étagères à tribord et à bâbord dans l’ordre où ils devaient être posés, on ne devait pas chercher le bordage qu’il fallait prendre pendant la construction.
Tous ces travaux étaient réalisés par une équipe de 2 hommes et d’un mousse : “les canotiers” . Le façonnage des autres pièces du doris : étrave, tableau et sa courbe, culton, serres de bancs, etc étant réalisé à l’établi par les deux canotiers le mousse pendant ce temps préparait les feuillards de liaison des plats bords, dédoublait le coton à calfater, arrondissait les tolets, fignolait les faux membres.
Après toutes ces préparations venait enfin “le montage”, On prenait une araignée sur la pile où elles étaient remisées, dans un coin de l’atelier, on y fixait l’étrave et le tableau puis on posait l’ensemble sur le chantier : un bâti de forme incurvée fixé sur le plancher et qui donnait à la sole une fois arc-boutée sa forme cintrée. Le tableau et l’étrave étaient maintenus par des bras en bois boulonnés dans la charpente qu’on relevait et maintenait par un bout de cordage lorsque le doris était achevé puis on vérifiait rapidement l’aplomb avec un niveau. On piquait ensuite des pointes de 25 mm sur les chants de l’étrave et le tableau, en face des membrures et des tringles de sole pour la sole. Le mousse élongeait le coton dédoublé en faisant un demi-tour à chaque pointe qui était enfoncée ensuite ; cette méthode assurait l’étanchéité du galbord et des bordages au portage de l’étrave et du tableau.
On procédait ensuite à la pose des bordages, d’abord le galbord qui était cloué sur la sole avec des pointes de 70 millimètres (1 tous les 8 centimètres environ) et par des clous carrés de 50 mm à tête de diamant dans l’étrave et le tableau. On posait ensuite les 2 premiers bordages fixés sur les membrures par un clou dans le clin.
Les canotiers perçaient en quinconces les trous qui recevaient les rivets (9 entre chaque membrure) et le mousse enfonçait les clous. On rivetait ensuite ces 2 clins, un homme de chaque bord, tenant d’une main le tas, un morceau de fer rond de 2 kg environ, sur la tête du clou et en rabattant à l’aide d’un petit marteau à touche ronde la tige du clou en formant un petit crochet qui rentrait dans le bois. On rivetait d’abord ces 2 clins avant la pose du troisième bordage car on n’aurait pu atteindre le clin le plus bas, les bras étaient trop courts, il aurait fallu se mettre à deux pour riveter, un à l’intérieur du doris l’autre tenant le tas à l’extérieur donc une perte de temps. On posait ensuite le troisième bordage que l’on fixait comme les précédents. Lorsque l’on posait les bordages, avant de les clouer, on réglait et maintenait l’ajustement des clins avec des pinces en bois appelées “ canapes ”, elles étaient formées de deux pièces de bois de 50 cm de long sur 7 cm de largeur et 5 cm d’épaisseur, reliées entre elles au tiers de la longueur par un boulon, le serrage se faisait en introduisant un coin en bois dans la partie supérieure.
Enfin venait la pose des plats-bords, dessus de plats-bords, serres de bancs, faux membres, culton et poitrine ces deux pièces de bois dur que l’on fixait sur le tableau et sur l’étrave et qu’on perçait de 2 trous de 32 mm qui servaient à fixer les bosses d’amarrage, fausse étrave et feuillards de liaison de l’étrave, du tableau, et des têtes de membrures et en finale les deux listons. On perçait ensuite les trous de toletières à travers le plat bord quatre fois deux trous de 20 mm de chaque bord à 45 cm de l’axe des bancs.
Pour les canotiers le doris était terminé, on le sortait dans la cour où un charpentier finissait le reste : affleurage des galbords, calfatage des joints de sole, ajustage des bancs. Toutes ces opérations se faisaient à la main, avec des outils à main sans aucunes machines portatives. Avant la seconde guerre Georges Argentin avait obtenu une grosse commande de doris pour Saint-Malo dont il céda une partie à Belfort Fiquet. À cette époque l’équipe de canotiers un adulte et deux jeunes hommes de 19 ans (une équipe bien rôdée et bien entraînée) mettait 4 heures pour monter un doris avec des journées de 12 heures et parfois des veillées… Une autre équipe en montait à la veillée en réalisant à peu près le même temps mais avec un homme en plus..."

Jean Clément, ancien charpentier de marine