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TERRAIN n° 43 Septembre 2004PEURS ET MENACES |
Techniques de la menace
Elisabeth
Claverie
L'article porte sur une description de l'impossibilité, pour les futures victimes d'une petite ville de Bosnie-Herzégovine, quelques jours avant l'entrée des troupes miliciennes dans leur ville, en avril 1992, d'envisager ou de voir les signes d'une menace les concernant sur le lieu même de leur habitation, leur ville, celle qu'ils partagent avec leurs (futurs) boureaux. Il se centre sur deux types de sources, ici, artificiellement rapprochées : les récits des femmes d'une association de victimes qui décrivent leur quasi impossibilité à " voir " ce qui va arriver (nos voisins vont nous tuer), leur " surprise " devant ce qui arriva, et d'autre part, les récits faits devant la Cour du TPIY des exécuteurs des entreprises nationalistes qui préparaient l'attaque précise des villes et villages, de longue date.
MOTS CLES : menaces, épuration ethnique, guerre, Bosnie-Herzégovine.
Des mots pour faire peur. Des lettres de menace à Paris en 1892
Philippe
Artières
Au cours du printemps 1892, au moment où explosent plusieurs bombes anarchistes dans Paris, se développe une " épidémie " de lettres de menace au sein de la population. Evénements silencieux, ces envois de plusieurs centaines de missives anonymes s'inscrivent dans un climat d'effroi largement nourri par la presse. Ces lettres " pour faire peur " sont l'occasion du dévoilement de tout un ressentiment social, d'un tissu de conflits professionnels, familiaux et individuels. Ils témoignent surtout de pratiques qui mettent à mal l'ordre graphique que la société du XIXe siècle s'était employée à établir.
MOTS CLES : écriture, anonymat, anarchisme, presse, menace, police, Paris.
Peur, méfiance et défi face à la machine
Véronique
Moulinié
Comment peut-on travailler à proximité, voire sur, des machines dont on reconnaît l'extrême dangerosité sans éprouver de peur apparente ? En plongeant au cur de l'entreprise, on découvre comment les ouvriers manipulent, au sens premier du terme, cette émotion. La " peur ", affirmée ostensiblement voire brandie et, en réalité non éprouvée, est un instrument de résistance à l'autorité, un moyen de signifier une opposition. A l'inverse, la " peur " qu'on pourrait ressentir, en situation de travail, face à une machine dangereuse, est, elle, bannie et comme remplacée par un éventail d'émotions, depuis la méfiance jusqu'à l'imprudence, dont il convient idéalement de faire l'expérience afin de découvrir la juste position à maintenir à l'égard de la machine. C'est au fond le parcours qui transforme le " nouveau " en " ouvrier " qui se dessine ainsi. On comprend alors que ces sentiments et ces attitudes, prescrits ou proscrits, relèvent plus du discours tenu par le groupe des pairs et projeté sur l'impétrant que de l'attitude réelle de ce dernier.
MOTS CLES : ouvrier, formation, méfiance, imprudence, émotions, danger.
En aparté avec les morts
Peur, larmes et rire au travail : les
métiers du funéraire
Sandrine Caroly
et Pascale Trompette
Garçons d'amphithéâtre, croque-morts en tout genre, embaumeurs
modernes (thanatopracteurs), ils forment la trame professionnelle de la longue
chaîne de production des services au défunt. Pour ces multiples
métiers qui peuplent l'espace séparant les vivants et les morts,
la vie de travail ne saurait composer avec la fragilité. Leur place dans
l'arène des émotions autour du défunt s'énonce comme
celle de professionnels accoutumés à la mort et aux débordements
affectifs qu'elle suscite. Derrière cette rigueur professionnelle qui
semble affranchie de tout engagement de soi dans l'activité, on découvre
pourtant au fil de l'observation les manifestations à peine visibles
de l'embarras, du choc, de la peur, et des jeux rituels composant avec l'assaut
des émotions. Face à la peur, les compagnons des morts ont ainsi
inventé leur propre genre professionnel, dans une partition où
se conjugue le déni et la ruse, l'honneur viril et la maîtrise
professionnelle, la réponse communautaire et l'échappée
dans le rire.
MOTS CLES : peur, mort, funéraire, émotion, travail, corps, métier.
Voleurs de foies, voleurs de curs.
Européens et Malgaches occidentalisés vus par les Betsileos (Madagascard).
Luke Freeman
Les Betsileos du nord des hauts plateaux de Madagascar sont des riziculteurs
qui, pour la plupart, ont fait des études poussées les ayant souvent
amenés à obtenir des emplois salariés. Ils racontent des
histoires effrayantes de voleurs d'organes humains (notamment de foies et de
curs d'enfants). Ces voleurs sont toujours des Européens ou des
Malgaches éduqués. Cet article est centré sur les peurs
dont les histoires betsileos sont l'incarnation. On trouve des histoires semblables
un peu partout dans le monde. Toutefois, à la différence de la
plupart des analyses de ce phénomène global, cet article avance
l'hypothèse que ces histoires ne reflètent pas des préoccupations
liées à un assujettissement (post-)colonial dû à
la colonisation et à l'exploitation des corps mais à la peur du
pouvoir et de la richesse acquis via l'éducation et la colonisation des
esprits.
MOTS CLES : éducation, peur, colonisation, rumeur, Madagascar
La peur au ventre ? Le risque et le poison
Noëlie
Vialles
Les réactions des " consommateurs " aux récentes alertes sanitaires sont généralement désignées comme relevant de la peur, ce qui ouvre la possibilité de les disqualifier comme largement " irrationnelles ". Mais la logique de l'argumentaire n'est pas celle des mangeurs, dont le comportement se comprend mieux à partir de l'exigence bien connue de " savoir ce qu'on mange ", laquelle a pour revers l'évitement de toute nourriture suspecte, dont l'archétype est le poison. La crise dite " de la vache folle ", illustre exemplairement ce que les ainsi nommées " peurs alimentaires ", qui relèvent plutôt de la méfiance, comportent de permanences structurelles, dont la production industrielle des aliments amplifie les effets, mais qu'elle ne crée pas ni ne modifie essentiellement.
MOTS CLES : alimentation, corps, danger/risque, méfiance/confiance, peur, poison.
Violence de la relation ethnographique. L'exemple haïtien
Natacha Giafferi
Actualité politique et entreprise scientifique ne font pas toujours bon ménage. Comment par exemple, en Haïti, développer et conserver les relations cordiales que nécessite a priori le projet ethnographique ? Devant des ambiguïtés qui restent peut-être un des seuls moyens de repli de supposés " Bons Sauvages " face aux incursions de notre désir de tout connaître et de tout contrôler, ne faut-il pas plutôt tenter d'adapter " notre " outillage méthodologique et théorique à ces situations nouvelles et envisager les difficultés du dialogue entre chercheurs du Nord et sondés du Sud comme une réponse en soi à nos interrogations sur les liens qui unissent la culture et la société ?
MOTS CLES : Nord/Sud, entreprise scientifique et culturelle et sous-développement, violence dans la civilisation, difficulté de la relation ethnographique.
Le théâtre des passions politiques
Raymond Jamous
Au Liban, les passions politiques se manifestent par une mise en scène
des liens de domination, de clientèle, de compétition, l'exercice
du pouvoir n'étant qu'un aspect exacerbé des rapports entre violence
verbale et violence physique qui sont inscrites dans toutes les strates de la
société. Différents personnages sont présentés
à travers leurs performances : le jeune tueur, le beau parleur, le "
leader des jeunes ", le chef de famille et le seigneur qui est tenté
de défier le ciel. Les trois premiers cherchent à s'imposer par
leur action et / ou leur maîtrise de la parole en n'ayant qu'une influence
limitée sur leurs agnats alors que les deux derniers agissent violemment
en s'appuyant sur les relations de dépendance et en manifestant leur
volonté de pouvoir. Par sa parole, l'opinion tempère ou exacerbe
les tensions politiques, mais elle n'offre aucun moyen de légitimer ou
de contrôler les échanges de violence et les affrontements qui
ont dérapé et provoqué les massacres de la guerre civile.
MOTS CLES : la narration comme action politique, violence verbale, honneur, pouvoir, Liban.