Notice de Félix Boudon en 1827

 

Lettre de Félix Boudon accompagnant une expédition à l'exposition de 1827 au Louvre (A.D. Jura : M 3315) et donnant le mode d'exploitation de la carrière de Chassal et de la marbrerie de Molinges à cette date.

 

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St Claude, le 4 mai 1827

 

 

Monsieur le Préfet,

 

 

J'ai l'honneur d'adresser à la Préfecture, pour être présentées à l'exposition de 1827, deux chambranles de cheminées, en marbre de Chassal. Ces cheminées sont renfermées dans trois caisses, savoir :

F.B. N°1
F.B. N°2
F.B. N°3
Pt 110 Kil.
Pt 92
Pt 67

Les pièces composant ces cheminées sont ci-après détaillées, savoir :

 

Caisses n°

 1  2  3
   1° Une cheminée à colonnes en marbre violet      
 1° Une tablette avec moulure  1    
 2°  Une frise  1    
 3°  2 retours de frise  1    
 4°  2 Colonnes avec chapiteaux et bases    2  
 5°  2 Jambages ou pilastres avec chapiteaux et bases    2  
 6°  2 socles    2  
   2° Une cheminée à la capucine en marbre rose      
 1°  1 Tablette sans moulure  1    
 2°  1 frise  1    
 3°  2 Revêtemens    2  
 4°  2 Jambages    2  


Ces objets ont été confiés au Voiturier Joseph Carraz de Chassal, pour être rendus à la Préfecture dans quatre jours, avec une lettre de Voiture du 2 mai 1827.

J'ai l'honneur de vous donner ci-après les détails demandés par l'article 3 de Votre arrêté du 12 janvier 1827.

 

1° Nom et prénoms du Fabricant

Boudon, Félix, de St Claude, propriétaire de l'usine, dirigeant par lui-même les travaux d'exploitation des carrières, de construction, de l'établissement des machines et de fabrication du marbre.

 

2° Lieu de la situation de l'usine

La fabrique est située au lieu dit Cuéttan, commune de Molinges, arrondissement de St Claude, Jura.

 

3° Etendue et procédés de la fabrication

§ 1er. Carrière

Les marbrières de Chassal (près Molinges) ont été exploitées pendant environ 30 ans avant la révolution ; puis elles ont cessé de l'être pendant trente et quelques années. J'ai commencé dans la principale carrière anciennement ouverte. Les mauvais procédés des anciens exploitans qui travailloient avec de trop petits moyens, avoient laissé cette carrière en trés mauvais état et cette circonstance m'a forcé à des travaux extraordinaires et coûteux qui m'ont procuré du marbre brisé, dont la plus grande partie a été jetée dans les matériaux inutiles.
A mesure que les bancs attaqués par les anciens exploitans ont été enlevés et que la carrière a été déblayée et purgée, j'ai obtenu des résultats plus avantageux ; mais la nature de la carrière m'a mis dans le cas d'employer de grands moyens, des forces prodigieuses et un mobilier considérable et très coûteux.
La carrière est placée dans la pente de la montagne de Chassal du côté du couchant. Les bancs ne sont pas tout à fait horizontaux, mais un peu inclinés du côté de levant. A la surface, ils paroissent n'avoir qu'environ quatre pieds d'épaisseur ; mais à mesure qu'on pénètre dans la carrière, ils se réunissent d'abord par deux, ensuite par trois, puis par quatre ; de telle sorte qu'on a cru, jusqu'à ce que les travaux aient prouvé le contraire, qu'il n'existoit pas de bancs et que la montagne présentoit dans cette partie, une masse dont on ne pouvoit apprécier l'épaisseur. Au point où j'en suis, les bancs ont 16 à 18 pieds d'épaisseur ; je ne sais si, plus avant, ils s'épaissiront encore par la jonction des bancs supérieurs.
Ce banc de 16 à 18 pieds est partagé dans sa longueur ou largeur, par des fils ou fentes ou terrasses presque imperceptibles. La nature semble avoir découpé ces bancs en pièces plus ou moins longues, par ces fentes ou terrasses ; mais la séparation n'est pas complette. Ces grandes pièces sont adhérentes à la masse ; dans beaucoup d'endroits elles présentent en arrière et par côté des bosses et des cavités correspondantes qui rendent l'adhésion trés forte. Les fentes ou terrasses dont je viens de parler ne se voient que par devant ou par côté et non par dessus ; de sorte que ce n'est que quand ce bloc ou banc est bougé qu'on en connoît la profondeur.
Il s'agit donc de soulever des masses énormes et adhérentes par dessous, par derrières et par côté. L'année dernière j'ai attaqué un banc de 10 à 12 pieds d'épaisseur et présentant 60 pieds de front. Il a fallu d'abord le purger par devant et par dessus sur une largeur ou profondeur considérable puisqu'on ne voit pas pardessus où le banc pourra se partager ; puis faire sur la longueur de 60 pieds & en dessous, une profonde tranchée pour recevoir 60 à 80 coins de fer et 8 à 10 forts leviers longs de 30 pieds, que je fais charger, à l'extrémité éloignée du banc, de plusieurs milliers pesant de pierres. Ce banc fut partagé dernièrement en plusieurs pièces de différentes longueurs sur une profondeur de 5 à 10 pieds, et une portion de la longueur d'environ 12 pieds a résisté à mes efforts.
Ces pièces étant soulevées de quelques pouces il s'agit de les éloigner et de les renverser. Pour celà j'emploie des crics, des coins, des leviers de 30 à 60 pieds, des poulies, des moufles, des treuils, des cabestans, des pieds de chèvres, &a
Ces grandes pièces étant renversées, je les fait partager par les fils ou terrasses que j'apperçois. Ces fils sont perpendiculaires au lit de carrière et coupent les bancs en travers de manière à diminuer les longueurs. Ensuite j'ôte la partie supérieure du banc qui est de mauvaise qualité. Puis, pour diminuer la masse des blocs et en rendre le transport possible, je les fait couper dans le sens de la longueur et du lit de carrière.
L'exploitation de ce banc m'a demandé un an de travail de 12 ouvriers (que je ne compte que pour six mois à raison des interruptions pendant l'hiver et les mauvais tems).
Cette dernière année ainsi que l'année précédente m'ont donné en outre un grand nombre de blocs de la longueur de sept pieds et au dessous, neuf blocs très beaux et très sains de quatre à cinq pieds carrés et 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14 et 15 pieds de longueur.
Outre 7 à [8 ?] pieds de pierres qui recouvrent le marbre dans la carrière et dont je me débarrasse très difficilement, quoiqu'avec de la poudre, j'ai encore à ôter 10 à 15 pieds de terre, sables et pierrailles que je suis obligé de transporter à une distance assez considérable.

 

§ 2. Transport

La carrière est éloignée de l'usine d'environ 20 minutes, savoir : 10 minutes sur un chemin large d'environ 10 pieds que j'ai fais établir exprès et 10 minutes sur la grande route. Ce chemin va presque partout en descendant, mais la pente n'est pas uniforme.
Jusqu'à présent, j'ai fait conduire par des chevaux et des boeufs, sur de forts chariots à quatre roues que j'ai fait construire exprès des blocs de 30 milliers (de livres) et au dessous Mais j'ai reconnu que ce mode étoit trop dispendieux pour tout ce qui excède quinze milliers (de livres) ; je fais faire en ce moment des machines pour conduire les blocs de 15 à 60 milliers sans bêtes de somme, et je compte opérer, en un jour, le transport d'un bloc de 60 milliers avec 10 hommes.

 

§ 3. Sciage

J'ai quatre scies mues par une roue hydraulique. Ces quatre scies dont deux sont à double chassis, contiennent ordinairement ensemble 120 à 150 lames. J'en ai eu quelquefois jusqu'à deux cents. Deux scies sont destinées à partager en tranches les gros blocs de 6 à 8 pieds de longueur : elles peuvent contenir chacune 30 lames. Une à double chassis sert à partager en tranches les petits blocs ou à descier des colonnes pour cheminées : elle peut contenir jusqu'à cent lames.
D'après ces détails, il sembleroit que je pourrois avoir à la fin deux cent soixante lames en mouvement ; cependant je n'en pourrois pas faire mouvoir autant parce que cela ralentiroit le sciage et l'ensemble du mécanisme manqueroit de force.
J'ai pour le sciage, quatre ouvriers qui surveillent les scies, portent et lavent le sablon et qui se rechangent deux par deux de 6 heures en 6 heures, tant de nuit que de jour ; plus un chef qui dirige le placement des blocs et des tranches et qui ajuste les lames.

 

§ 4. Taille

La taille se fait comme partout. J'occupe pour cela 6 à 10 ouvriers et un appareilleur.

 

§ 5. Polissage

J'ai une machine mue par la roue hydraulique, qui sert à dresser ou égréser les tranches qui, à raison de leurs inégalités donneroient trop d'ouvrages aux ouvriers.
J'ai des tours de différentes formes, mues par la même roue, destinées à creuser découper et polir les objets ronds tels que colonnes, mortiers, bénitiers, tables à thé, &a
Pour tout le reste, le polissage se fait à la manière ordinaire.
Le polissage occupe 6 à 10 ouvriers.

 

§ 6. Objets divers

J'ai dans l'usine, une petite forge ou fournaise semblable à celle d'un maréchal ferrant, pour l'établissement des machines et entretien des outils.
Un forgeron mécanicien et un charpentier sont occupés à la construction et à l'entretien des machines et des outils soit de la fabrique, soit de la carrière.

 

4° Prix de chaque objet

Le marbre brut en bloc, simplement équarri coûte

 6f le pied cube pour les longueurs de 5 pieds et au dessous
 6f 75c id. pr id. 5 à 6 pieds
 7f 50c id. pr id. 6 à 7 id.
 8f 25c id. pr id. 7 à 8 id.
 &a &a        

Le marbre en tranches brutes coûte 1f 75 à 2f le pied carré.
Quant aux objets finis, le détail en seroit trop long pour pouvoir entrer dans cette note. Je me borne à dire [que] les tables ordinaires coûtent de 3f à 3f 50c le pied carré ; les cheminées à la capucine de 36f à 50f, les cheminées à colonnes de 130f et au dessus.
Les objets que j'envoie à l'exposition coûtent, compris l'emballage et le transport jusqu'à Lons-le-Saunier, savoir :

1° la cheminée à colonnes 180f
2° id. à capucine 60f

Quoique mon marbre soit très beau je suis, dans mon tarif, les prix courans et je pourrai peut-être les baisser par la suite si, comme je l'espère, je diminue mes frais d'exploitation de carrière ; si je trouve des bancs généralement plus sains, si je perfectionne le mécanisme de mon usine &a &a et surtout si je suis secondé par le gouvernement.

 

5° Lieux de consommation

La Suisse, pour les marbres bruts, en blocs ; la Franche-Comté, l'Ain, le Lyonnais, le Dauphiné, pour les marbres en tranches brutes et pour les objets finis.

 

6° Nombre d'ouvriers J'ai donné ces renseignements dans les détails qui précédent.
7° Origine des matières premières


J'ajoute à ma fabrique un bâtiment dans lequel j'aurai cette année deux scies pour des blocs de 15 à 18 pieds de longueur et j'occuperai alors 5 à 6 ouvriers de plus.

 

 

Je suis &a
Signé Boudon

 

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