- Pugilat, l'Homme labyrinthe, le Juge par Annick Drevet-Tvermœs, professeur de psychologie, Université Lumière-Lyon 2
Pugilat (panneau n°3) : Un homme couché, le cœur saignant, visage d'Inca ou de Gitan, on ne sait pas bien, a les pieds entravés par la corde que retient l'oiseau-ancre d'un corps barque, baraqué, mal embarqué. L'homme debout, aux bras de pierre, l'a touché au genou d'un coup acéré, qui frappe en plein cœur la silhouette en travers. De l'autre main il tient un pistolet, sorte de gros stylo ou stylet, qui a inscrit l'histoire passée de celui qui est resté sur les carreaux. L'ombre simiesque qui se détache en haut est-elle celle de l'homme aux couteaux, du tueur, du tué, de celui qui est mort trop tôt ? Ou encore d'un complice qui s'est esquivé avant d'être arrêté ?
Etrange quatuor de frères ennemis : pourquoi sont-ils à couteaux tirés ? Celui qui a été assassiné ne va-t'il pas se venger ? Déjà il a saisi le coutelas du meurtrier. Assassinat ou sacrifice de celui dont on prendra le cœur, comme dans certains rites d'autrefois ? N'est-ce pas lui dont l'esprit blanc et noir s'est dédoublé ? Ou bien est-il sorti de son corps, à cause de la peur, à cause de l'horreur de la mort, de la torpeur de la prison ? Qu'est-ce qui est écrit, qu'est-ce qu'il crie ? Faut-il le déchiffrer, le décrypter, ou ne considérer que les lignes ondulantes, vibrantes, là pour évoquer peut-être le son qui manque à l'image, les marques du passé imprimées dans son âme et qui ont provoqué le drame ?
L'Homme labyrinthe (panneau n°4) : Homme devenu cet univers cloisonné, où il évolue sans repères, où il se perd. Espace clôturé, où il n'y a pas de porte, pas d'entrée. Identification entre bras et jambes et les couloirs de la prison qu'il a mesurés, arpentés, de nombreuses journées.
Tout est parcellisé : l'on ne peut se rencontrer, l'on ne peut communiquer. On se heurte sans cesse à des barrières qui empêchent d'avancer, à des grilles de fer sur lesquelles le regard vient buter.
Il a une drôle d'allure, il a l'air de vouloir passer à travers les murs, cet homme masqué, cet homme casqué. Ne s'escrime-t'il pas inutilement ? Il brandit la dague de naguère, devenue imaginaire, en un duel qui n'en finit pas entre l'autre et soi. Il avance et recule en même temps, méfiant, figé dans une attitude d'attaque-défense, en un geste à la fois arrêté et allant vers les autres et l'univers.
Mouvement bloqué dans son élan par cet espace carcéral trop étriqué. Corps entouré de murs ou enterré vivant ? Devenu tout entier les échelles dont il a rêvé pour s'échapper. Il se bat depuis longtemps, vainement, contre l'enfermement. Il en a assez, il va exploser. Quelque chose a déjà éclaté en ces lignes et traits brisés, qui viennent morceler l'espace corporalisé, en ces projections de terre craquelée, en ces yeux ex-orbités. Le prisonnier et son milieu environnant sont devenus d'un seul tenant : dialectique entre le dehors et le dedans, le fixe et le mouvant, entre des (ré)pressions extérieures et les tensions intérieures, qui se vit encore autrement : les déplacements et mouvements des yeux ne deviennent-ils pas plus conscients, quand on n'a rien à faire de ses mains, de ses pieds, toute la journée ? Regard qui va s'extérioriser, se coller aux murs de la cellule. Elle va le renvoyer en yeux démultipliés, dont on a entouré l'homme labyrinthe, en mille yeux qui vont contempler ce que le temps a laissé. Voyeur, voyant, plumes de paon, effets de texture et de sables mouvants. Le soleil accentue le vert de tous ces yeux sortis de terre ou tombés des cieux.
Le Juge (panneau n°5) : Juge qui représente tous les juges qui ont signé, qui ont désigné la culpabilité de ceux dont la tête est tombée. Têtes rouges, têtes noires, masques mornes et blancs de la mort, têtes ébouriffées, yeux bridés, toutes les races sont représentées. Personnages en train de se regarder, de se côtoyer. Ton goguenard ou indifférent, têtes penchées ricanant, nobles ou vieux paysans qui regardent les autres être jugés, badauds et gens qui s'interrogent :
Le juge est-il en face ou en soi ? N'est-il pas aussi la projection sur l'extérieur d'une instance de jugement qui répond à un immense sentiment de culpabilité, qu'on ne veut pas s'avouer, trop écrasant pour être assumé, ou trop inconscient ?
Juge ou avocat muni de ses papiers pour faire son plaidoyer. Lui seul a encore la tête sur les épaules, un corps très grand, dont la masse imposante domine ces têtes regroupées autour de lui. De quel corps s'agit-il ? De celui de la société qui vous a rejeté ? De celui du lieu où l'on a été incarcéré ? De celui de la répression qui induit coupure et séparation entre la tête et le corps, ou le cœur, entre les pensées et l'affectivité, ou des pulsions dont on n'ose pas parler ?
Le juge regarde droit devant lui, mais ne voit pas ce qui est écrit, ces phrases, ces mots tombés à côté de l'oubli, à côté de ces têtes coupées : Bibi, condamné, dix ans Fanfan, perpet D, 28 ans, 12 piges
Des noms qui s'égrennent, des noms qui disent des peines, qui font peine, qu'on a de la peine à lire. Faut-il en rire ou en pleurer ? Luigi, 20 ans Paul, suicide Marc 1800 H.M. 1985 Albert 1050 ans Les noms, les âges, les dates, les années condamnées s'étirent en un temps indéterminé.
- Jeudi 31 juillet
par Pascal V., détenu ayant participé à la réalisation des bas-reliefs, notes prises le 1er août 1985 (document conservé par Winfried Veit)
"Sur la surface vierge un corps se projette entre un homme armé et l'autre déjà le cœur ouvert, la fracture signe son non-retour. L'empreinte du corps jeté et ses mots sont retenus par le dessin d'un constat de police". La spontanéité avec laquelle cette image s'est formée nous bouleverse ...
"De l'autre côté, sans se douter du drame qui vient de se jouer ... Un juge prend sa place sous des visages qui avant de connaître jugent ..."
"Un croquis prend sa place, et l'homme à angle vif s'étale. En son corps se déroule le labyrinthe, de larges ouvertures appellent des yeux qui papillonnent de vie". "Laissez les portes ouvertes aux possibles".
Ces marques sont les preuves de notre potentiel que je veux inaltérable, et compris par tous ceux d'ici ; et aussi par ceux qui passeront ... ceux qui rentrent ... ceux qui viennent nous voir de l'ailleurs ... cet ailleurs que nous désirons tous faire nôtre un jour ...
Au moment où nous réalisions ces fresques, des marteaux mécaniques faisaient une grande brèche dans un mur d'enceinte de la prison.
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