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Nécrologie d' Eugène Amédée
LEFÈVRE-PONTALIS
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"Les lecteurs du Bulletin
Monumental auront appris avec peine le terrible coup qui
frappe la Société française d'Archéologie.
Notre cher Directeur est décédé à
la suite, d'une courte maladie. Accablé par les tâches
multiples qu'il avait assumées, il avait voulu se rendre
en Auvergne pour achever la préparation du Congrès
de 1924. Quelque temps après, il dut s'aliter, et les
soins qui lui furent prodigués ne purent le sauver. Il
est mort le 31 octobre dans sa propriété de Vieux-Moulin
près de Compiègne. Le service religieux a été
célébré à Paris le 7 novembre, au
milieu d'une affluence considérable. Des discours ont
été prononcés par MM. Paul Léon,
directeur des Beaux-Arts, président de, la Commission
des Monuments Historiques, Maurice Prou, directeur de l'Ecole
des Chartes, Marquet de Vasselot, président de la Société
nationale des Antiquaires de France, Deshoulières, directeur-adjoint
de la Société française d'Archéologie,
et Gabriel Henriot, président de la Société
de l'Ecole des Chartes.
Formé dès sa jeunesse aux choses de l'art et spécialement
de l'architecture, M. Eugène Lefèvre-Pontalis était
entré, à l'Ecole des Chartes, où il avait
suivi les leçons de Robert de Lasteyrie, le maître
de l'archéologie médiévale. Il était
sorti dans la promotion de 1885, en présentant comme thèse
ce magnifique travail qu'il fit paraître plus tard sous
le tItre de L'architecture religieuse dans l'ancien diocèse
de Soissons aux XIe et XIIe siècles, et qui
lui mérita le prix Fould de l'Académie des Inscriptions
et BeIles-Lettres. Nommé bibliothécaire des Sociétés
savantes, il commença, sous la direction
de M. de Lasteyrie, cette publication si utile qu'est la Bibliographie
des Sociétés savantes, que continue aujourd'hui
M. Vidier. En 1900, il prit la direction de la Société
française d'Archéologie. Dans cette fonction éminente,
on sait avec quelle activité il se consacra à l'organisation
des Congrès annuels, à la publication des Guides
et des Mémoires du Congrès, et, aussi du Bulletin
Monumental.
Son ami d'enfance, son collaborateur dévoué, M.
Deshoulières, a marqué, dans une notice insérée
dans le Congrès archeologique de Limoges, la grandeur
de son rôle comme directeur de la Société.
Toujours sur la brèche, dirigeant les Congrès,
et les excursions qu'il avait multipliées, analysant,
avec une maîtrise admirable, les monuments, redressant
les erreurs, rédigeant les Guides, vérifiant ceuix
qu'avaient écrits ses collaborateurs, il incarnait la
Société française d'Archéologie,
et il avait réussi à en faire une des premières
Sociétés savantes de France, tant par le nombre
et la qualité de ses membres que par la supériorité
technique de ses publications. Les volumes des Congrès
sont aujourd'hui la principale source à laquelle viennent
puiser tous les historiens d'art et les archéologues du
moyen âge (1).
M. Eugène Lefèvre-Pontalis avait également
porté ses efforts sur le Bulletin Monumental, organe
officiel de la Société française d'Archéologie
- il en avait tout d'abord été la seule publication,
et le compte rendu des Congrès y était inséré.
Le premier volume qu'il publia est celui de 1901. En tête,
il écrivit, avec Emile Travers, directeur-adjoint de la
Société, un avertissement qui est un adieu au comte
de Marsy, son prédécesseur à la tête
de la Société française d'Archéologie,
et un programme pour l'avenir : étude analytique et comparative
des monuments, recherches des documents d'archives pouvant éclairer
cette étude, établissement des lignes directrices
de la science archéologique, et de son vocabulaire, lutte
contre le vandalisme, toujours aussi menaçant, et protection
des monuments.
Ce programme s'est trouvé réalisé. Pendant
près de vingt-cinq ans, M. Lefèvre- Pontalis a
dirigé cette publication avec une science et un dévouement
admirables ; il lui a réservé ses études
les plus importantes,remplies de documents photographiques qu'il
prenait si habilement et de dessins très poussés
de M. André Ventre et de M. Chauliat, tous deux aujourd'hui
architectes en chef des Monuments Historiques. Il l'a ouverte
toute grande aux discussions les plus diverses donnant ses raisons,
écoutant celles de ses contradicteurs, et reconnaissant,
avec une bonne grâce qui ,est l'apanage des véritables
savants, ses erreurs, lorsqu'il estimait s'être trompé.
Le plus souvent, il s'effaçait lui-même, pour laisser
la place libre à ses confrères, à ses élèves
de l'Ecole des Chartes, dont il était si heureux de publier
les premiers travaux, non sans les avoir corrigés, complétés
de ses remarques, et illustrés de ces photographies qu'il
donnait avec une générosité qui s'ignorait
elle-même.
Le volume de 1901 s'ouvre par la, monographie; de l'église
de Chars (Seine-et-Oise), pour laquelle il garda toujours une
sorte de prédilection et où,il aimait à
ramener ses élèves ; puis ce sont celles de l'église
de Fresnay-sur-Sarthe, de Chaalis, d'Evron, de Saint-Evremont,
de Creil, étudiée au moment où la pioche
des vandales allait la jeter à terre, l'église
de Châtel-Montagne (Allier), l'abbaye du Moncel, Ia crypte
de Saint-Denis, Notre-Dame d'Etampes, les églises de la
Celle-Bruère (Cher), de Cerny-en-Laonnais, de Cormeilles-en-Vexin
(Seine-et-Oise), l'église paroissiale de Creil, d'un plan
si compliqué par les reprises et les adjonctions
qu'y apportèrent les siècles. Il faudrait mentionner
encore plusieurs études définitives sur des
points délicats de l'histoire et de la construction de
la cathédrale de Chartres, et des notices sur le
château de Lassay (Mayenne), et sur le donjon d'Ambleny
.Dans les « Mélanges », il avait exposé
le résultat de fouilles faites à Langeais, à
Mantes, au bâptistère Saint-Jean de Poitiers, au
château de Coucy, et depuis la guerre à Reims et
dans divers monuments des régions dévastées.
Il donna également dans le Bulletin Monumental de
savantes études historiques sur Pierre de Montereau, architecte
de l'église de Saint-Denis au XIlIe siècle, ainsi
que l'avait montré M. Henri Stein, sur Jean Langlois,
architecte de Saint-Urbain de Troyes, un répertoire des
architectes ; maçons, sculpteurs, charpentiers et ouvriers
français au XIe et au XIle siècle, dressé
au cours de recherches et de travaux de plusieurs années,
et nombre d'articles de fonds d'une portée plus générale,
où le maître établissait les règles
de l'archéologie médiévale : études
sur les corbeaux à encoche, sur le déambulatoire
champenois, sur les influences normandes dans le nord de la France
aux XIe - XIIe siècles, sur les origines des gâbles,
sur les ogives toriques à filets saillants, sur les influences
poitevines en Bretagne, sur le prétendu style de transition,
sur les plans des églises romanes bénédictines,
les voûtes en berceau et d'arêtes sans doubleaux,
l'origine des tailloirs ronds et octogones au XIle siècle,
les nefs sans fenêtres dans les églises romanes
et gothiques. La classification des écoles romanes avait
longuement retenu son attention, et il avait publié entre
autres un article sur l'école à laquelle on devait
rattacher l'église de Beaulieu en Limousin ; il avait
effacé de la liste des écoles l'ancienne école
du Périgord, qu'il englobait dans la grande école
du Sud-Ouest, et au contraire ajouté celle de la Basse-Loire.
Dans un vigoureux article, intitulé Ecole orthodoxe
et archéologie moderniste, il avait victorieusement
répondu à certaines attaques faites contre l'enseignement
de l'archéologie donné à l'Ecole des Chartes
; dans un autre, il avait enseigné comment on doit rédiger
une monographie
d'église et était revenu à plusieurs
reprises sur le vocabulaire archéologique, s'était
élevé sur certains termes qu'il faut proscrire
et en avait défini d'autres dont le sens était
encore douteux.
Outre ces articles, dont quelques-uns sont d'une importance particulière
et ont nécessité des recherches considérables,
il trouvait encore le temps de publier dans le Bulletin Monumental
des bibliographies souvent très développées,
et des notices nécrologiques toujours pleines de coeur.
A la suite des articles, M. Eugène Lefèvre-Pontalis
avait inauguré la rubrique « Mélanges »,
où il publiait de courtes notices sur des objets remarquables
ou sur des fouilles spécialement importantes. La «
Chronique », qui suit les « Mélanges »
dans chaque fascicùle, donne des renseignements sur les
découvertes archéologiques, les fouilles, l'état
des monuments, les travaux de la Commission des Monuments historiques,
les enrichissements de nos grands musées. M. Lefèvre-Pontalis
la confia d'abord à M. Adrien Blanchet, membre de l'Institut,
puis à M. Louis Serbat ; elle est tenue aujourd'hui par
M. Deshoulières, qui à l'exemple de ses devanciers,
la rend aussi vivante et aussi complète que possible,
tenant le lecteur au courant de tout de qui intéresse
nos richesses nationales.
Chaque fascicule se termine par le compte rendu des conseils
et des réunions de la Société française
d'Archéologie, et par la bibliographie des principaux
ouvrages d'art et d'archéologie du moyen âge et
de la Renaissance.
Au début de cette année, notre cher Directeur résolut
de ne plus garder que la direction et la publication des Congrès.
Il nous avait confié, à M. Deshoulières
et à moi, la direction du Bulletin Monumental. Nous
avions été profondément touchés de
cette marque de sympathie et d'affection ; il avait bien voulu
nous promettre de continuer sa collaboration et de nous donner
de ces vigoureux articles, si pleins de notes, de documents,
d'idées nouvelles, où il condensait la doctrine
de son cours de l'Ecole des Chartes.
Nous devons aujourd'hui continuer cette publication sans son
appui, sans le soutien de sa haute autorité ; nous le
ferons de notre mieux, suivant ses méthodes et sa doctrine.
Nous nous efforcerons de rendre le Bulletin Monumental toujours
plus clair, plus vivant, tout en lui conservant sa haute tenue
scientifique et documentaire ; nous l'ouvrirons tout large à
tous les archéologues à tous les historiens de
l'art du moyen âge et de la Renaissance, et nous demanderons
à nos collaborateurs de bien vouloir nous conserver la
confiance qu'ils avaient envers notre vénéré
maître Eugène Lefèvre-Pontalis.
Marcel AUBERT, 15 novembre 1923.
(1) Une table des Congrès
et du Bulletin Monumental depuis les débuts
jusqu'en 1910 a été préparée par
nos soins, avec l'aide de M. Jean Verrier. L'impression commençait
au moment où la guerre éclata. La publication en
est aujourd'hui plus difficile,mais nous espérons pouvoir
bientôt l'entreprendre."
Extrait du
Bulletin Monumental, 1923, pages 249 à 254 |