Philippe Des Forts

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Auteur d'une série de photographies sur l'architecture religieuse et civile en France (fonds : dépôt de la Société française d'archéologie).

Philippe Feugère des Forts est né à Meudon le 19 juillet 1865, de Paul Feugère des Forts et de Clotilde de Fitte de Soucy. Son père, issu d'une vieille famille parisienne, était magistrat et devint conseiller à la Cour de Paris. Le nom des Forts lui venait d'une terre du pays chartrain. Mme des Forts était la petite-fille de Mme de Soucy, née Mackau, sous-gouvernante des enfants de France, connue pour son dévouement à la reine Marie-Antoinette et à ses enfants.

Philippe des Forts fut privé assez tôt de son père mort en1882, mais il eut le bonheur de conserver longtemps sa mère, femme d'élite; il aimait à dire qu'il lui devait tout ce qu'il avait de bon.

Après des études classiques au collège des Jésuites de la rue de Madrid, il entra à l'Ecole des Chartes en 1887 et en sortit en 1891 avec le titre d'archiviste paléographe. Parmi ses compagnons de promotion, figuraient deux des meilleursarchivistes départementaux: Max Brucher (Nord) et René Merlet (Eure-et-Loir).

Le souvenir qu'il laissa à l'Ecole des Chartes était celui d'un travailleur consciencieux et d'un caractère sympathique. Ses études ne lui faisaient pas oublier les pratiques de charité; il s'occupait, entre autres, d'un patronage de petits ramoneurs.

 

 

Sa thèse avait pour sujet le chancelier Pierre d'Oriole. Maire de La Rochelle en 1451, général des finances en 1452, maître des comptes sous Charles VII, il fut souvent employé par Louis XI à des missions diplomatiques; en 1472 il devint chancelier de France. Disgrâcié et privé des sceaux en mai 1483, il rentra en faveur sous Charles VIII, qui le fit chambellan et premier président de la Chambre des Comptes. Il mourut le 14 septembre 1485.

Cette thèse n'a pas été publiée; on peut le regretter, car elle paraît intéressante et consciencieusement traitée.

A l'Ecole des Chartes, Philippe des Forts faisait partie de cette génération qui, à la suite des Quicherat et des Lasteyrie, a contribué à rénover l'archéologie francaise : les Enlart, les Pontalis, les Brutails étaient ses contemporains. Dans cette ambiance, il sentit s’éveiller en lui la vocation de l'archéologue monumentaliste, qui fut désormais celle de toute sa vie. Selon la terminologie adoptée par Eugène Lefèvre-Pontalis, il était "archèologue orthodoxe" et nullement "moderniste".

Les élèves des grandes écoles, comme tout le corps enseignant, étaient exemptés à cette époque du service militaire. Philippe des Forts ne voulut pas profiter de cette dispense Dès avant son entrée à l'Ecole, il avait fait son volontariat d'un an et en était sorti sous-lieutenant de réserve. Il obtint aussi le diplôme de licencié en droit (janvier 1893).

Quelques années plus tard, il devenait picard d'adoption, en héritant de sa tante Mme Romanet (née de Soucy) cette propriété d'Yonville, où il devait passer son existence, et que ses descendants habitent toujours.

Le 4 juillet 1895, Ph. des Forts épousait Mlle Elisabeth de Vernouillet, fille d'unministre plénipotentiaire et petite-fille de l'amiral de Montaignac, ministre de la Marine sous Mac-Mahon. Il vint s'installer à Yonville - sauf quelques mois d'hiver à Paris -et y mena dès lors la vie de gentilhomme terrien, rendant aux gens du pays tous les services possibles.

Quand éclata la guerre de 1914, Philippe des Forts était dégagé par son âge de toute obligation militaire; mais il tint à reprendre du service et partit en 1915 comme lieutenant d'artillerie; il fit d'abord la guerre dans les tranchées de Champagne puis son régiment fut désigné pour faire partie de l'armée d'Orient et il partit pour Salonique. Il revint deux ans plus tard, avec la Légion d'honneur et la croix de guerre. Il reçut "l'étoile des braves" le 8 avril 1918. Il avait été promu capitaine au 60ème régiment d'artillerie en décembre 1917.

Il se voua plus particulièrement à l'archéologie monumentale, aidé en cela par deux amis, Louis Régnier et le Dr Coutan, qui connaissaient parfaitement les églises de Normandie. Philippe des Forts accumula une grande quantité d'excellents clichés sur tous les monuments de France, principalement ceux de Picardie et de Normandie.

Philippe des Forts s'était inscrit de bonne heure à la Société française d'archéologie, sous la bannière d'Eugène Lefèvre-Pontalis. Il en fut un membre des plus assidus, suivant régulièrement ces Congrès annuels qui sont comme les grandes assises de l'archéologie française. Depuis 1914, il faisait partie du Conseil d'administration et depuis 1930, il était inspecteur divisionnaire pour la Picardie, la Flandre et l'Artois.

Son principal ouvrage est l'histoire du château de Villebon. Située à six lieues de Chartres, cette vieille forteresse des Estouteville bâtie à la fin du XIVème siècle sur le plan de la Bastille à Paris, offrait à l'historien et à l'archéologue un merveilleux sujet d'étude. Villebon est un des plus intéressants parmi les châteaux de France, à cause de son unité et de sa parfaite conservation. Sully, quand il restaura Villebon pour l'adapter au mode de vie du XVIIème siècle, respecta le style général du château, et ses travaux ne jurent pas avec le reste de la construction.

Villebon a eu surtout deux possesseurs illustres: le dernier des Estouteville, connu sous le nom de M. de Villebon ou de Capitaine Boutefeu, vaillant et loyal homme de guerre du XVIème siècle, qui se distingua sur les frontières de Picardie et dans les guerres de religion; puis, après ce catholique belliqueux, un huguenot, mais tolérant et d'esprit large, le grand Sully en personne, qui, après la mort de son maître, passa à Villebon les trente dernières années de sa retraite chagrine et morose.

Un pareil sujet offrait, on le voit, un terrain d'étude des plus favorables à l'archéologue comme à l'historien. Philippe des Forts en fit une monographie qui peut passer pour le modèle du genre. Les excellents clichés de l'auteur en rehaussent encore l'intérêt.

Avant et après Villebon, d'autres châteaux - picards, ceux-là - attirèrent l'attention de Philippe des Forts : il publia successivement, dans le Bulletin Monumental, "le Château de Rambures", 1903 (29 pages) et "le Château de Lucheux", 1910 (15 pages). Il donna aussi des études sur les châteaux de Han et de Dompierre-sur-Authie.

Pour en finir avec les publications de la Société française d'Archéologie, mentionnons "les Tapisseries de Guy de Baudreuil à l'abbaye de Saint-Martin-au-Bois, "le Transept de l'église de Jumièges", "l'Eglise de Duclair".

Dès son installation en Picardie, il avait rejoint la Société des Antiquaires, qui lui attribua d'abord le canton d'Hallencourt. Puis ce furent, toujours avec les clichés de l'auteur, les cantons de Gamaches, de Doullens, puis le château de Dompierre-sur-Authie ; et après la grande guerre, en collaboration avec d'autres, les cantons de Péronne, Roisel, Ham et Nesle, puis le "Pays du Vimeu".

La Société d'Emulation d'Abbeville a également profité de l'activité scientifique de Philippe des Forts. Il lui donna d'abord deux comptes-rendus : en 1902 d'une excursion en Beauvaisis (29 pages) ; en 1904, d'une excursion dans le Parisis ; en 1906, une étude approfondie sur le "Manuel d'archéologie de M. Enlart et quelques monuments du département de la Somme" (46 pages). Puis, après 1920, sa collaboration se fait plus fréquente : 1922, "Enguerrand d'Eudin" ; "La date duclocher de Citerne" - 1927 : "la Carole de Saint-Sébastien à l'église Saint-Gilles"; "Un guet-apens à Amiens en 1471" - 1930 : "Une querelle de chasse au XVème siècle" - 1935 :"Les prétendus mémoires de Philippe de Rambures" - 1936 :"Nécrologie d'Henri Macqueron".

Il écrivit également : "Le Marquis de Cavoye" - 1921 - , "Les Vieux Manoirs du Boulonnais" - 1929 -, "Jean de Poutricourt" - 1930 -, "Le Pays de Montreuil" - 1933 -.

Depuis janvier 1920, Ph. des Forts était vice-président de la Société d'Emulation. En 1936, il en accepta la présidence. Il élargit alors le fonctionnement, jusque là un peu étroit et trop restreint, des excursions annuellles de la Société, qui n'eurent jamais autant de succès.

En 1936, la Société française d'Archéologie tint ses assises en Picardie, pour la première fois depuis 1893. Ph. des Forts prit une part active à ce Congrès. Par ailleurs, il laisse un travail inachevé sur "Le rachat des villes de la Somme par Louis XI"; il avait amassé de nombreuses fiches pour servir à la statistique féodale du Vimeu. Enfin il préparait l'édition des Mémoires de son aieul, M. de Caumont, sur l'émigration.

En mai-juin 1940, il fut forcé d'évacuer sa propriété d'Yonville, qui fut heureusement à peu près épargnée par la guerre. Mais les angoisses morales, le chagrin causé par les malheurs du pays, les fatigues de l'exode l'avaient épuisé. Il mourut brutalement d'une crise cardiaque le 16 septembre 1940. (C.P.)

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