| Lors de la reconstitution du vol de la châsse, le public s'entassa devant l'église et autour du "panier à salade" ayant servi à conduire les accusés sur les lieux. Cette affluence témoigne de l'importance qu'eut cet évènement dans la région et de l'émoi des ambazacois, comme de tous les habitants du Limousin, que transcrivent les journaux de l'époque (cliché photothèque Paul Colmar). |
Quand le "gang des Auvergnats" pillait les églises et les musées du Limousin...
La Châsse d'Ambazac disparaît
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Ce jeudi 12 septembre 1907, M. Delhoume, vingt-huit ans, opérateur à "La Photographie Moderne", 4, rue Adrien Dubouché, à Limoges, est à Ambazac (Haute-Vienne) pour prendre des clichés de la châsse de Saint-Etienne-de-Muret afin d'illustrer un article sur les émaux limousins à paraître dans une revue parisienne, Le mois littéraire et pittoresque. |
Provenant de l'autel majeur de l'abbaye de Grandmont, prés de Saint-Sylvestre (Haute-Vienne), cette châsse en cuivre doré à deux étages avec crête à jour est l'un des plus beaux spécimens de l'orfèvrerie du XIIe siècle qu'ait conservés le diocèse de Limoges.
Elle est rehaussée d'émaux champlevés, d'ornement de cuivre repoussé, de rinceaux en linéaments de cuivre rapportés sur le fond et rappelant le cloisonnage, de filigranes et gravures au trait.
Le photographe Delhoume va trouver le curé d'Ambazac, l'abbé Paillet, et avec ce dernier se dirige vers le tabernacle dont il a pris la clef, accrochée dans la sacristie. L'abbé Paillet ouvre le tabernacle : la châsse de Saint-Etienne-de-Muret a disparu !
La nouvelle se répand rapidement dans Ambazac. Les gendarmes recueillent un premier témoignage : le matin même, une automobile dans laquelle se trouvaient cinq personnes, deux hommes et trois femmes, a stationné de 10 heures à 11 heures devant l'église.
Quelqu'un a relevé le numéro minéralogique du véhicule. Hélas ! Les "suspects" se révèlent être d'innocents touristes et l'enquête repart à zéro.
18 km en portant la châsse.
| En fait, le vol a été commis quelques jours plus tôt, au cours de la nuit du 5 au 6 septembre. Le 4 septembre, venant de Clermond-Ferrand où ils résident, débarquent à la gare de Limoges deux hommes : Jean Thomas dit "Antony", vingt-neuf ans, et Antoine Faure, vingt-huit ans. |
Le premier dirige la tonnellerie familiale, le second est ouvrier d'usine. Le 5 septembre, ils arrivent par le train d'Ambazac. "Antony" Thomas se laisse enfermer dans l'église le soir même et, la nuit venue, n'a plus qu'à tirer le verrou de la porte pour faire entrer son complice.
La porte du tabernacle renfermant la châsse disparaît dans un sac que Faure, doué d'une force certaine, charge sur son dos.
Mesurant 73 cm de longueur, 63 cm de hauteur et 26 cm de profondeur, la châsse pèse 32 kilos. C'est avec cette charge que Faure et Thomas parcourent, à pied, les 18 km séparant Ambazac de Saint-Sulpice-Laurière.
Là, ayant placé la châsse dans une malle qu'ils se font envoyer, ils prennent le train pour Paris.
Un trop gros "coup"
"Antony" Thomas et Antoine Faure rentrent en France... et sont arrêtés. Durant leur absence, des perquisitions ont été faites au domicile des Thomas, à Clermond-Ferrand. François n'a pu soustraire aux investigations des policiers les clichés photographiques de la châsse ni la colombe et la crête ajourée, retrouvée entre le matelas et le sommier de son lit.
"Antony" et François Thomas, leur mère et Antoine Faure sont mis sous les verrous. Mme Thomas, disculpée, est remplacée en prison par le quatrième homme de la bande, Michel Dufay, cinquante-quatre ans, antiquaire à Clermond-Ferrand.
Son dernier "gros coup" aura été fatal à ce que l'on nommerait aujourd'hui le "gang des Auvergnats". Celui-ci est "tombé" grâce à la perspicacité d'un courtier en objets d'art, M. Gilbert Romeuf, trente-neuf ans, auquel "Antony" Thomas avait écrit le 19 septembre 1907 pour lui demander s'il aurait le placement d'un reliquaire émaillé du XIIIe siècle.
Romeuf, auquel Dufay avait quelques mois plus tôt, présenté "Antony" sous le nom de Louis Fleury, conçut quelques soupçons, dont il fit part au secrétaire général de la préfecture de Limoges qui en informa le parquet. On connaît la suite.
| Une série de
vols
"L'affaire Thomas" va permettre d'élucider plusieurs vols commis depuis deux ans dans les églises et musées limousins. Durant le mois d'octobre 1905, "Antony" Thomas pénètre en plein jour dans l'église de Solignac (Haute-Vienne) et fracture un placard renfermant des objets précieux. Il s'empare d'un reliquaire en cuivre du XIIIe siècle et d'un autre reliquaire en cuivre argenté, en forme ce chef, contenant les reliques de saint Théau. Les deux objets sont classés monuments historiques. |
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Se déplaçant toujours en chemin de fer, "Antony" se rend le lendemain de ce vol à Laurière (Haute-Vienne). Au cours de la nuit, il s'introduit dans l'église, brise le cadenas de la grille en fer protégeant le placard des reliques et dérobe une châsse en cuivre émaillée du XIIIe siècle, une custode en cuivre et un reliquaire de moindre valeur.
Il revient à Limoges chercher ceux volés à Solignac et regagne Clermond-Ferrand. "Antony" dépose son butin chez l'antiquaire Dufay, lequel le met en rapport avec un acheteur éventuel, M. Romeuf. Ayant des doutes sur la provenance des objets qu'on lui propose, celui-ci manifeste l'intention de les faire expertiser et l'affaire demeure sans lendemain.
"Antony" Thomas et Dufay vont alors à Paris. Sous les faux noms et qualité de Paul Dubois, instituteur libre, "Antony" se présente le 26 janvier 1906 chez un antiquaire, M. de Lannoy, auquel il cède pour 4.000 F le chef de saint Théau et la châsse de Laurière, "restaurée" par Dufay avec des éléments de celle de Solignac.
En mars 1906, Dufay vend à de Lannoy deux plaques émaillées représentant l'une le martyre de sainte Catherine, l'autre celui de saint Pierre, provenant de la châsse de Solignac et la custode de Laurière transformée en pied e chandelier.
Au cours de la nuit du 10 au 11 décembre 1906, "Antony" et François Thomas s'introduise dans le musée municipal de Guéret (Creuse) dont ils fracturent les vitrines. Butin : dix-huit objets d'art qu'ils cèdent en deux fois pour 18.000 F, à l'antiquaire de Lannoy.
Le 13 août 1907, "Antony" Thomas et Antoine Faure arrivent à Laguenne, près de Tulle (Corrèze). S'étant laissé enfermer dans l'église, Thomas soustrait une colombe eucharistique
* en cuivre émaillé du XIIIè siècle, suspendue à 2,50 m de hauteur, entre la nef et le choeur.Se glissant hors de l'église par une fenêtre, Thomas rejoint Faure qui fait le guet. Il essaie - en vain - de vendre la colombe à de Lannoy. N'obtenant pas de meilleurs résultats à Londres, "Antony" avoue s'être débarrassé de l'objet d'art qui, soudain, lui brûle les mains en le jetant dans la Seine du haut du pont des Arts, à Paris. Peut être s'y trouve-t-il encore ?
Besoin d'argent
Qu'est ce qui pousse "Antony" Thomas à commettre ces méfaits ? Le
besoin d'argent, tout simplement. Ce jeune chef d'entreprise s'est lourdement endetté
pour moderniser et agrandir sa tonnellerie. Il vient d'acheter une machine à cintrer les
tonneaux et fait construire de nouveaux bâtiments.
Voulant se "refaire" après la colombe de Laguenne, il volera la châsse d'Ambazac, une "grosse pièce" dont la vente rapportera gros. Ce sera un vol de trop.
| Le procès (Limoges Illustrés 1907) Le procès de la "bande des quatre" ou du "gang des Auvergnats" se déroule à Limoges du 27 février au 3 mars 1908. M. Ducros préside la Cour. Tout en reconnaissant les faits qui lui sont reprochés, "Antony" Thomas essaie de "mouiller" le courtier Romeuf en en faisant l'indicateur (et l'instigateur) des vols. Ce dernier n'a aucun mal à se disculper. L'antiquaire de Lannoy, qui s'est montré si peu curieux de la provenance des objets proposés par "Paul Dubois", alias "Antony" Thomas, a restitué tous ceux demeurant en sa possession, sitôt qu'il eut appris par la presse leur origine frauduleuse. Il ne sera pas inquiété. |
Après une heure et demie de délibérations, le verdict tombe : six années de travaux forcés pour "Antony" Thomas ; deux ans d'emprisonnement pour chacun de ses complices, François Thomas, Antoine Faure et Michel Dufay.
Certains trouvèrent ces peines bien légères en regard de l'importance des actes commis et s'indignèrent ouvertement. L'arrestation et la condamnation des "pilleurs d'église" apporta quelque repos au curé d'Ambazac, l'abbé Paillet.
La rumeur publique l'accusait d'être l'instigateur, sinon l'auteur du vol de la châsse, le pays étant secoué des remous causés par la séparation de l'Eglise et de l'Etat.
Cependant, en France, tout se termine par des chansons et la revue As-tu vu la châsse ? inspirée par ce fait divers, atteignit allègrement la 100e représentation sur la scène du Casino, place de la République, à Limoges.
Paul Colmar.
La Châsse de Saint Etienne de Muret : description technique. |
La symbolique de la châsse-reliquaire. |
Un siècle de restaurations |
Objet de convoitises : de proposition d'achat en vols successifs. |
L'aventure du vol de 1907. |
Le vol de 1907 devient le sujet d'une revue de music-hall. |