Le deuil immense de la Grande Guerre a déterminé
les communes - même les plus modestes - à rendre hommage
à leurs enfants morts pour la Patrie. Et pour la première
fois, cet hommage s'adresse aux soldats, nommément, pas seulement
à leurs chefs.
Cet élan collectif des citoyens eut pour conséquence
un phénomène sans précédent dans l'histoire
du monument public : il s'est édifié dans le pays,
dans les années 1920-1925, environ 36 000 monuments aux morts
! C'est dire que ces derniers, souvent décriés sur
le plan artistique, constituent un pan important de notre patrimoine.
Pourtant, au lendemain de la guerre, villes et villages étaient
éprouvés. Il fallait tout reconstruire et un monument,
si modeste qu'il fût, coûtait cher. Certes, l'Etat est
intervenu : subventions,
lois et décrets ont aidé et réglementé
ces édifications. Si cet hommage a néanmoins représenté
un gros sacrifice, nul n'a songé à s'en plaindre tant
le désir d'exprimer sa gratitude était fort ; parfois,
pourtant, querelles de clocher, opinions politiques divisèrent
les habitants sur l'emplacement ou la nature du monument...
On se doute, en outre, qu'un tel nombre de constructions eut des
incidences commerciales. Fondeurs, marbriers, maçons proposèrent
des modèles dans des catalogues. Les montants variaient de
2 000 F à 320 000 F -prix du catalogue Gourdon pour l'arc
de triomphe de Proyart-, une somme énorme à l'époque.
Parfois, on sollicita des artistes du département : Albert
Roze, le grand sculpteur local, a réalisé 23 monuments,
dont ceux d'Amiens
et du cimetière Saint-Acheul. D'autres sculpteurs locaux
intervinrent : Molliens, à Thézy-Glimont, Le Quesnel,
Etalon ; Leclabart à Abbeville, Marcelcave,
Arry et La Faloise. A Ault,
en revanche, le monument est attribué à Landowski.
Certaines villes comme Péronne, Abbeville, Montdidier organisèrent
un concours pour le choix du monument.
Devant la multiplication de ces derniers, les autorités durent
préciser certains points, en particulier sur le plan esthétique.
Ainsi fut mise en place la "Commission d'examen des projets
d'érection de monuments commémoratifs aux morts de
la Guerre".
Dans la Somme, cette dernière, présidée par
Albert Roze, alors directeur de l'École nationale des Beaux-Arts,
joua bien son rôle. Les
projets revenaient dans les mairies avec un avis circonstancié
et des conseils techniques précis pour améliorer la
qualité artistique de l'oeuvre.
Quand toutes les démarches étaient accomplies, et
le monument installé, l'inauguration
avait lieu. Partout elle fut organisée
avec lustre et vécue dans la ferveur des grandes émotions.
Services
funèbres, défilés,
discours,
dépôts de gerbes, appel des noms, sonnerie, musique,
feux d'artifice étaient au programme.
Parfois de hautes personnalités donnèrent toute sa
dimension à l'événement : le maréchal
Foch à Abbeville, Edouard Herriot ministre de l'Instruction
publique à Roye, le
général de Castelnau à Proyart, le général
Nollet, ministre de la Guerre, à Moreuil... Toutes ces manifestations
furent largement commentées dans les journaux de l'époque.
Les formes et symboles de ces monuments sont variés : la
plupart, par souci financier, représentent un obélisque
surmonté d'une croix de guerre, d'une urne funéraire
ou d'un coq
gaulois. Certains dénoncent les horreurs de la guerre,
comme "la Picarde maudissant la guerre" de Péronne
qui tend un poing vengeur.
D'autres traduisent le deuil et l'affliction : femmes ou Victoires
pleurant et berçant un jeune soldat comme à Beaumont-Hamel.
Ailleurs, des femmes ou des enfants gravent de façon pathétique
les noms de leurs morts (Soyécourt, Miraumont). A Corbie,
le monument d'A. Roze représente une mère qui apprend
à son jeune enfant le sacrifice de son père en lui
montrant les noms inscrits dans la pierre.
Enfin, tous les genres de "poilus" se dressent dans nos
villages : soldat de Benet brandissant une couronne de lauriers
comme à Raincheval et à Cappy, soldat étreignant
son drapeau à Arvillers,
soldat blessé à Flins, soldat résistant de
Pourquet à Morisel, campé les bras croisés
à Saint-Léger-lès-Domart,
farouche combattant comme à Beauchamps
ou à Sauvillers-Mongival...
Souvent dédaigné, le monument aux morts de nos communes
mérite bien un instant d'attention...