Odile Canneva-Tétu
Conservateur en
chef du patrimoine
Conservateur régional
de l'Inventaire
en Nord - Pas-de-Calais
DRAC
Hôtel
Scrive
1, rue du Lombard
59800 LILLE
odile.canneva@culture.gouv.fr
Résumé :
L'exposition "Lille
au XVIIe siècle" présentée au musée des
Beaux-Arts de Lille du 15 septembre au 27 décembre 2000 a fourni
l'occasion de dresser un premier état des connaissances sur le
mobilier civil lillois entre 1600 et 1715. Ce
court essai s'appuie sur quelques exemples recensés dans les collections
publiques lilloises.
A-t-il
existé un mobilier spécifiquement lillois au XVIIe siècle,
à cette époque où la domination des souverains espagnols
s'étendait bien au-delà de la capitale des Flandres, sur
une vaste région unissant le nord de la France à la Hollande
?
Quoique
privés de la connaissance d'un nombre important de meubles conservés
à Lille ou dans les environs depuis le XVIIe siècle, une
première constatation s'impose : ce mobilier se rattache à
une tradition commune à la Flandre tout entière.
Déjà,
sous le règne de Philippe le Bon, le faste et l'éclat de
la cour de Bourgogne suscitaient l'admiration et l'envie dans toute l'Europe.
L'art flamand y florissait comme jamais il ne le fit auparavant et la
région de Flandre devint, aux côtés de l'Italie centrale
et septentrionale, le foyer artistique le plus important du monde chrétien.
Dès lors, ce pays ouvert et de communications faciles poursuivit
son développement économique. Anvers eut un rôle prépondérant.
Premier port du monde, cette ville cosmopolite fit circuler les idées
comme l'argent et devint la capitale artistique des pays-bas habsbourgeois.
Grâce au développement de son imprimerie, elle a diffusé
les estampes qui servirent de modèles ; grâce à l'importation
massive de chêne provenant de la périphérie de la
Baltique, elle a été l'un des principaux centres de fabrication
de meubles.
Malheureusement,
les intérieurs flamands ont été dépouillés
de leurs meubles ainsi que de nombre d'objets de la vie quotidienne.
Aussi ne peut-on les retrouver aujourd'hui que chez quelques amateurs
éclairés, dans les anciens établissements hospitaliers
ou dans les musées. On voit dans certains d'entre eux des reconstitutions
d'intérieurs du XVIIe siècle qui fournissent un éclairage
précieux sur les conditions de vie et de bien-être propres
à la bourgeoisie de cette époque. Citons, à Lille,
l'hospice Comtesse à Saint-Omer, le musée Henri Dupuis,
à Bruges, le musée Gruthuse, à Anvers, le musée
Plantin et la maison Rockox.
Il est également difficile de faire la lumière sur l'origine
de ces meubles. Si l'on pressent l'importance de quelques centres de fabrication,
Anvers assurément, mais aussi Bruxelles, Courtrai, Gand et sans
doute Bailleul, Bergues et Saint-Omer, aucun nom de menuisier n'a pu être
associé à l'un des meubles de notre corpus de référence.
Les archives
consultées sont restées muettes et aucune signature n'a
pu être relevée. En l'absence d'indices plus pertinents,
il est téméraire de vouloir attribuer le buffet conservé
dans la sacristie de l'église Saint-Etienne à Lille à
Julien Destrée, auteur de la Vieille Bourse, pour la raison qu'il
fut nommé "maître escrignier" en 1634, soit un
an après sa réalisation. L'analyse stylistique, en tous
cas, ne confirme pas cette hypothèse, si séduisante soit-elle.
Des communautés d'artisans ont probablement existé, réunies
au sein de guildes dont l'histoire reste à écrire.
En revanche,
une voie s'ouvre pour préciser leur date d'exécution. Quelques
meubles sont datés par inscription -l'on remarque sans d'ailleurs
pouvoir l'interpréter, que la plupart sont des uvres du troisième
quart du XVIIe siècle : ils forment un corpus de référence.
D'autres pourraient l'être grâce à une analyse dendrochronologique
comme cela a été tenté avec succès pour deux
meubles conservés au musée de Cassel (buffet-crédence
: 1649 ; buffet à quatre portes : 1667).
Enfin,
il faut noter que la connaissance de ces meubles ne peut être exclusivement
théorique. C'est l'observation qui apporte la connaissance la plus
certaine des matériaux et des techniques mis en uvre et qui
permet de déceler le plus sûrement les inévitables
restaurations survenues au cours du temps.
LES
SOURCES
Les
sources qui permettent d'étudier le mobilier peuvent être
écrites ou iconographiques.
Dans
le domaine des sources écrites, on peut avoir recours aux inventaires
de biens quand ils existent. L'étude des archives hospitalières
pourrait s'avérer la plus féconde même si les premiers
dépouillements n'ont encore rien livré. De nombreux meubles
en effet, parmi ceux qui nous sont parvenus, proviennent d'établissements
hospitaliers. On peut citer à Lille, un banc à dossier provenant
de l'hôpital Saint-Sauveur et conservé à l'hospice
Gantois, une
armoire conservée en
ce même lieu ; à Seclin, un ensemble de buffets conservés
in situ. S'agit-il de donations, d'acquisitions ? A quel usage
destinait-on ces meubles? A quelle catégorie sociale appartenaient-ils
? Autant de questions aujourd'hui restées sans réponse.
Parmi
les sources iconographiques, figurent en bonne place les traités
d'architecture, les recueils de modèles de sculpture, les éditions
ou rééditions d'estampes que les imprimeurs anversois diffusèrent
au XVIe siècle et au début du XVIIe siècle. Les inventeurs
de modèles, en effet, ont été nombreux.
Pieter
Coecke d'Alost (1502-1550) a été l'un d'entre eux. Il était
à la fois architecte, peintre et cartonnier de tapisseries et de
vitraux. Ses éditions de gravures ont contribué à
la diffusion du style décoratif qui reçut le nom de style
à la grotesque, contribution originale des Pays-Bas à l'art
de la Renaissance. Dans ce même domaine, excella Cornelis Floris
de Vriendt (1514-1575) et surtout l'un des disciples de celui-ci, Hans
Vriedeman de Vries (1527-1604 ?) qui publia et diffusa, à travers
plusieurs ouvrages, un grand nombre d'estampes et de dessins. Cette uvre
fut rééditée et considérablement enrichie
par son fils Paul Vriedeman de Vries (1567-?). Citons aussi Jacques Francquart
(1577-1651) et son premier livre d'architecture (1617) et, au milieu du
XVIe siècle, l'uvre de Crespin Van de Passe.
Quelques
documents mis à jour en Belgique -inventaires après décès
d'artisans- nous renseignent sur l'utilisation de ces recueils par les
"faiseurs de meubles". Ils y choisissaient leurs modèles.
Puis ils proposaient un dessin au commanditaire de l'uvre. Ce projet
ou pourctraict était paraphé ne varietur par le notaire
puis signé par les deux parties. La plupart du temps, deux artisans
concouraient à la fabrication du même meuble : le menuisier
fournissait tout le bâti et le sculpteur se chargeait de la taille
et de la mise en uvre du décor sculpté.
Cependant,
la consultation des ouvrages établit clairement que ces inventeurs
de modèles n'ont pas été servilement copiés
par nos artisans mais plutôt librement réinterprétés.
A l'examen des gravures, il n'a pas été possible d'identifier
avec certitude le parti de composition ou le programme décoratif
d'aucune uvre de notre corpus. A peine a-t-on pu établir
un lien de parenté entre telle planche des "différents
pourtraicts de menuiserie" d'Hans Vriedeman de Vries et tel type
de buffet à deux corps ou rapprocher les entrelacs qui règnent
sur les tiroirs des buffets des arabesques dessinées par Cornelis
Floris. Et de nombreux thèmes décoratifs, pourtant récurrents
(panneaux à caissons, personnages chevauchant des volutes
)
n'ont pas même été repérés.
Sans
doute faut-il émettre l'hypothèse que le savoir-faire s'est
transmis au sein des corporations, qu'un courant d'échanges s'est
établi entre les différents centres de production, sans
doute en raison de l'émigration massive d'artistes lorsque la situation
politique et économique fut devenue critique aux Pays-Bas (en 1648,
l'Escaut est fermé à la navigation marchande : c'est la
ruine du port d'Anvers).
C'est
cette filiation entre les meubles lillois et d'autres meubles conservés
dans les collections publiques ou privées de France et de Belgique
que confirme le recours aux recueils de planches, tel celui publié
sous le titre "Le mobilier flamand" par Charles Massin en 1952
ou bien le recours au fonds d'archives photographiques de l'Institut royal
du patrimoine artistique à Bruxelles.
CARACTERES
GENERAUX DU MOBILIER LILLOIS
Le
mobilier que l'on rencontre dans les intérieurs lillois du XVIIe
siècle manifeste un fort lien de parenté avec le mobilier
de l'ensemble des régions septentrionales historiquement rattachées
aux pays-bas espagnols, même si quelques techniques de mise en uvre
(placage, effets de bossage, bichromie) distinguent une zone qui correspond
aux limites de l'actuelle Hollande. En revanche, il se différencie
nettement de celui des provinces françaises limitrophes. En fait,
ce mobilier des Flandres a davantage influencé le mobilier français
qu'il n'en a subi l'influence. C'est seulement à la fin du siècle,
après le rattachement à la France, que les modes françaises
pénétreront comme l'atteste la belle armoire conservée
à l'hospice Gantois.
Au
XVIIe siècle, la structure du mobilier puise encore son inspiration
dans l'art de la Renaissance, et particulièrement celui de la Renaissance
italienne : les buffets en conservent l'ordonnance classique ; les tables
y empruntent leur forme : un plateau muni de rallonges à coulisses
reposant sur quatre supports. Il s'imprègne dans une moindre mesure
de l'art de l'Espagne, particulièrement dans le domaine de la fabrication
des sièges qui allie la technique du bois tourné à
celle du cuir estampé.
Quoique
la composition des plus beaux buffets s'inspire des recueils d'architecture,
quoique les mêmes hommes aient fourni des modèles de bâtiments
et des modèles pour toutes sortes de meubles, le lien entre ces
deux domaines ne se démontre pas facilement. A Lille, le plus remarquable
exemple d'architecture civile, la Vieille Bourse, est l'uvre de
Julien Destrée qui s'inspire manifestement de l'uvre gravée
d'un autre architecte, Pierre Collot, pour la réalisation du décor.
De
même l'influence du mobilier religieux sur le mobilier civil n'est
guère confirmée par nos exemples. Retables, buffets d'orgues,
chaires à prêcher développent des thèmes iconographiques
qui sont souvent très éloignés de ceux qui couvrent
le mobilier civil à l'exception de quelques thèmes ornementaux.
L'un
des buffets de l'hospice Comtesse fait cependant exception. On y relève
les figures des quatre évangélistes que l'on retrouve sur
de nombreuses chaires à prêcher des églises de Flandre.
Deux meubles d'inspiration nettement religieuse, illustrant des scènes
de la vie du Christ ont été repérés dans des
collections privées à Lille et à Bailleul. Mais nous
ne sommes pas renseignés sur leurs commanditaires. A contrario,
parmi tous les meubles conservés à l'hospice Notre-Dame
de Seclin, il ne s'en trouve pas un qui développe un sujet religieux.
Reste
à considérer une catégorie de buffets associant des
thèmes profanes et des thèmes religieux. Ceux-ci ne sont
pas rares et on peut en voir de beaux exemples dans quelques collections
brugeoises : musée Gruthuse, hôpital Saint-Jean et musée
Notre-Dame de la Potterie.
TYPOLOGIE
Il
est une catégorie de meuble que ce court essai ne traite pas :
le cabinet. Il est cependant né dans les Pays-Bas méridionaux
et assurément présent à Lille au XVIIe siècle.
Le musée de Bailleul en conserve trois exemplaires.
Ces ouvrages de qualité exceptionnelle avaient pour fonction de
mettre à l'abri bijoux et documents précieux. C'est pourquoi
ils sont munis de secrets et de doubles parois. Ils se distinguent en
tous points des autres meubles, leur fabrication relevant du savoir-faire
de nombreuses corporations : ébénistes, marqueteurs, miniaturistes,
orfèvres, batteurs sur cuivre, doreurs, serruriers (1).
Hormis
ceux-ci; l'ensemble du mobilier est en chêne foncé, provenant
des régions septentrionales de l'Europe. Il est rarement relevé
de quelques effets de bichromie ou rehaussé de l'éclat de
quelques clous de laiton.
L'impression
de massivité et de solidité qui s'en dégage découle
d'un certain rapport de proportions, d'une totale lisibilité des
éléments de structure, d'un traitement du décor jamais
mièvre et en fort relief.
Certains
principes constructifs de ces meubles surprennent : des pieds insignifiants
semblent porter de lourdes charges, des corniches débordent, des
corps supérieurs de buffets surplombent un corps inférieur
droit. De plus, ils sont surchargés d'un décor mêlant
des jeux de cloisonnements variés à l'infini et un riche
répertoire de formes ornementales - colonnes torses, godrons en
éventails, mufles léonins, figures en cabochons - et associant
la souplesse décorative des entrelacs à l'expressivité
des figures en ronde bosse. Ainsi expriment-ils leur caractère
éminement baroque.
Il
est un type de meuble omniprésent dans les intérieurs de
la bourgeoisie au XVIIe siècle : le buffet ou ribbank.
L'origine de ce meuble remonte à la Renaissance mais son succès
n'a cessé de se confirmer au cours du XVIIe siècle.
Il
servait à abriter la vaisselle d'argent, de cuivre ou d'étain,
à ranger les livres ou à entreposer les aliments. On en
recense de multiples variantes. Certains combinent la fonction de buffet
avec celle de dressoir. Ils comportent alors un corps supérieur
fermant à deux battants et une tablette inférieure pour
l'exposition de la vaisselle.
D'autres se distinguent à peine de l'armoire à deux
battants juxtaposés. Ce sont alors des meubles massifs, presque
aussi larges que hauts, à quatre battants et deux tiroirs intermédiaires.
De ce type, dérive celui du buffet d'apparat ,
composition architecturale formée de deux corps superposés.
Le corps inférieur est à deux battants ; le corps supérieur,
à l'aplomb ou en retrait, en comporte deux ou trois. Il est surplombé
par une corniche saillante plus ou moins développée en hauteur
et repose sur des pieds courts, sphériques, qui semblent s'écraser
sur le sol. Des modèles en ont été fournis par Hans
Vriedeman de Vries.
D'autres buffets se présentent comme autant de formules dérivées
du coffre. Quelques uns d'entre eux ont conservé des poignées
latérales. Ce sont, le plus couramment, des buffets d'appui,
à deux corps superposés : le corps supérieur, de
plus faible hauteur, ouvre par deux battants ou deux abattants ou encore
un unique abattant pour servir éventuellement de table. On pouvait
y conserver le pain d'où son appellation de buffet-panetière
. Leur tiroir matérialise la séparation entre les deux
corps ou bien se dissimule dans la corniche. Parfois, ils sont surmontés
de gradins pour l'exposition de la vaisselle.
Il
en a existé des modèles plus étroits formés
d'une unique travée. Faciles à loger dans des locaux exigus,
ils ont eu la faveur des béguines. Ils pouvaient servir de support
à une presse à linge.
On recense enfin des buffets bas, à un seul corps, qui sont pourvus
d'un seul battant ,
de deux, voire de trois battants. Parfois une partie du battant est ajourée,
ce qui atteste leur fonction de buffet-garde-manger.
Sans
prétendre à l'exhaustivité, on peut évoquer
encore à travers les exemples parvenus jusqu'à nous quelques
autres éléments du mobilier lillois.
La table est
au XVIIe siècle, un meuble stable et conquiert une place fixe à
l'intérieur de la pièce. Elle se décline dans toutes
les dimensions. Elle est formée d'un lourd plateau rectangulaire
que des rallonges latérales permettent d'agrandir. Il est supporté
par de volumineux pieds tournés réunis par des traverses
d'entretoise, droites ou en fourche. Ce meuble provient d'Italie (2).
Les
sièges, fauteuils ou chaises, sont probablement d'origine
espagnole. Ils reposent sur quatre pieds tournés reliés
entre eux par huit traverses. Ils sont hauts pour les hommes et bas pour
les femmes. Les garnitures du fond et du dossier sont le plus souvent
en cuir estampé fixé sur le châssis à l'aide
de clous en cuivre (3). Le musée de l'hospice Comtesse en conserve
une série. Parfois, le velours a remplacé le cuir. On trouve
également des bancs, particulièrement au sein des établissements
conventuels ou hospitaliers dont ils pouvaient meubler les couloirs :
banc à dossier et accotoirs, parfois muni d'un coffre.
Le
lit prend place dans un angle de la pièce : c'est un lit
d'alcôve, d'aspect monumental, à deux ou trois dossiers.
Il est surmonté d'un dais semblable aux corniches des buffets d'apparat
porté par des colonnes. Il était garni de rideaux. Aucun
lit n'a pu être repéré dans les collections lilloises.
CONCLUSION ET REMERCIEMENTS
Ces quelques observations ne suffisent pas à faire
le point sur la question. La tâche qui reste à conduire est
immense. A ce jour, nous disposons de peu de travaux de recherche susceptibles
d'éclairer les origines ou les usages de ces meubles qu'ignorent
le plus souvent les ouvrages français de référence
consacrés à ce domaine. *
* Nous remercions vivement Catherine Guillot (conservateur du patrimoine
au service régional de l'inventaire du Nord Pas-de-Calais)
et Guy Grieten, de Bruxelles, pour l'aide précieuse qu'ils nous
ont apportée.
Notes
(1)
Une exposition organisée par la Générale de Banque
à Bruxelles en 1989 et un catalogue leur ont été
consacrés.
(2)
Des modèles en ont été diffusés par Francquart,
Hans Vrideman de Vries et Crespin Van de Passe.
(3)
Des modèles en ont été fournis par Francquart
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