| |
Marc Pabois
Conservateur en chef du patrimoine
Chargé du patrimoine maritime et fluvial
et des relations internationales
Sous-direction des études, de la documentation
et de l'Inventaire
Hôtel de Vigny
10, rue du Parc Royal
75 003 Paris
marc.pabois@culture.gouv.fr
Evoquer
le bassin d'Arcachon et sa région, c'est associer à l'architecture
balnéaire les forêts des Landes, la mer, ses produits et
les bateaux. On ne sera pas surpris de savoir que la dune du Pilat a été
classée au titre des sites en 1994, qu'un repérage photographique
du bâti présentant un intérêt patrimonial a
été réalisé dans ce secteur par le Service
régional de l'Inventaire et que des exemples représentatifs
du patrimoine de la villégiature ont fait l'objet d'une mesure
de protection au titre des monuments historiques : il en est ainsi à
Arcachon des villas Thétis et Thérésa. Trop nombreux
sont encore ceux qui s'étonnent d'apprendre que des bateaux, ces
"monuments qui flottent" peuvent être aussi classés monuments
historiques. C'est le cas de trois d'entre eux construits à différentes
époques par des chantiers navals installés sur les rives
du bassin : le bateau à passagers Juanita II, l'ancien baliseur
Somme II et le troisième, dont l'arrêté de
classement est en préparation, l'annexe de yacht Myrtil.
En
1982 la France s'engage dans une politique de sauvegarde du patrimoine
nautique en classant pour la première fois des bateaux, en tant
qu'objets au même titre que des sculptures, des tableaux ou des
objets scientifiques et techniques. En 2001, on compte près d'une
centaine de bateaux protégés par l'Etat, quatre-vingt-dix-huit
exactement, dont huit en Aquitaine. Les trois quarts naviguent toujours
et pour certains, malgré leur grand âge. De ce fait, ils
participent à la valorisation du patrimoine maritime et à
la sauvegarde de savoir-faire, aussi bien dans la mise en oeuvre de techniques
de restauration que dans la pratique de la navigation à l'ancienne.
Juanita
II, qui
fut nommé initialement Passe-Temps, classé le 24
décembre 1999, est un des plus anciens bateaux conservés
sur le bassin d'Arcachon (1).
Construit par le chantier naval Barrière, en 1916, c'est le seul
survivant des trois exemplaires connus de ce type dont la Marie-Galante
qui aurait coulé vers 1970. Le propriétaire actuel a
acheté Juanita II à son oncle, il est resté
dans la même famille depuis plus de soixante ans. C'est un bateau
à voile en bois, d'une longueur de coque de 7 mètres, peu
ponté et pouvant accueillir dix à quinze passagers sur des
bancs longitudinaux élégants, fixés dans le cockpit.
Il devait servir, vers les années 1920, à promener les touristes
entre Arcachon et Lège-Cap-Ferret. Gréé en sloup
aurique (grand voile et foc), c'est un bon marcheur aux allures portantes.
La réputation de Juanita II est telle qu'une réplique
a été construite en 1996 par le chantier Christian Raba
(2),
à La Teste. Juanita II attend aujourd'hui une sérieuse
restauration pour continuer à naviguer, comme il l'a fait jusque
en 1995. Cette restauration, méticuleuse, se fera sous le contrôle
d'un expert qui veillera à conserver le plus possible de pièces
d'origine. Le chevillage et le calfatage devront être refaits avec
des matériaux traditionnels. Le gréement qui participe à
l' esthétique du bateau nécessitera une attention toute
particulière, on veillera pour la voilure à choisir des
tissus qui rendent l'aspect du coton et on retiendra pour la coupe un
maître-voilier au courant des techniques anciennes.
L'ancien
baliseur Somme II, classé le 26 juin 2000, est plus récent.
Il a fait l'objet d'un article dans la revue le Chasse-marée
(3).
Le navire a été commandé par l'Etat, Service des
Phares et Balises, et construit en 1950 par le chantier naval Auroux à
Arcachon, sur un cahier des charges établi par Francis Dallery,
ingénieur subdivisionnaire à Saint-Valery-sur-Somme. Le
parti a été retenu de le construire en chêne, en raison
de la pénurie d'après-guerre alors que les utilisateurs
le réclamaient en acier. La longueur de la coque au pont est de
17,50 m. Il était propulsé par un moteur de 150 cv, jusque
au 7 février 2000, date à laquelle il a été
désarmé. Il s'agissait de construire un navire robuste,
capable de naviguer dans la baie de Somme qui connaît un marnage
- amplitude maximale entre la haute et la basse mer - important, environ
10 m, et des courants puissants. Ceci explique que le navire a un faible
tirant d'eau et une grande largeur (5,80 m) lui garantissant une bonne
stabilité. Le navire, qui a été très peu modifié
depuis son lancement, le pont a été reposé en 1956
et la passerelle refaite à l'identique en 1983, appartient désormais
au conseil général de la Somme. Il doit subir des travaux
de restauration avant de retrouver une nouvelle fonction. Situé
dans l'espace du Parc régional, à proximité des réserves
ornithologiques, Somme II a une utilisation toute trouvée
: visites d'agrément en baie de Somme, classes de découverte
de l'espace maritime et côtier, sans oublier qu'il a lui même
une histoire à raconter. Celle d'un ancien baliseur dont la tâche
est de remplacer ou déplacer constamment, en raison des modifications
des bancs de sable, les bouées de balisage du chenal de Saint-Valery,
et l'histoire des gens de mer qui mènent une vie rude par tous
les temps.
Le
troisième bateau pour lequel la Commission supérieure des
monuments historiques vient de donner un avis favorable au classement
est l'annexe de Yacht Myrtil, construite en 1899 par le chantier
Bossuet à la pointe de l'Aiguillon (4).
L'embarcation est restée la propriété de la même
famille depuis sa construction. C'est un petit canot de 10 pieds ou 3,33
m, en bois, sa construction et ses finitions sont soignées. Il
est doté de 2 paires de dames de nage et de 2 paires d'avirons.
Dès les premières années il a porté une voile
au tiers à bordure libre. Le canot Myrtil a été
utilisé comme annexe de plusieurs yachts. Après le yacht
Myrtil il a servi d'annexe au Saint-Yves, puis à
l'Héva et au Saint-Michel. Parallèlement il
était utilisé pour la pêche et la promenade et pour
l'initiation à la voile, faisant la joie de plusieurs générations
d'enfants de la famille propriétaire. En 1972, malgré un
entretien suivi, le canot a montré des signes de fatigue et depuis
il n'a plus navigué. Une restauration minutieuse lui rendra dans
quelques temps son état de neuvage.
Notes :
(1)
Rapport d'expertise de Daniel Charles, avril 1999.
(2) Les Cahiers du Bassin, 1997, n°1,
p. 19
(3) GRAVEND,
Jacques. DUQUESNE, Xavier. Le Somme II à Saint-Valéry, dernier
baliseur en bois. Chasse-Marée, 1997, n° 105, p. 2-9.
(4) Dossier
de demande de protection au titre de la législation sur les monuments
historiques. |
|