| |
Jean-Claude Lasserre
Conservateur régional de lInventaire
DRAC Aquitaine
54, rue Magendie
33074 Bordeaux Cedex
jean-claude.lasserre@culture.gouv.fr
« La spécialité de Philippe [...]
était, sous prétexte détudier les fermes, de
repérer les belles armoires ornées de croix de Malte ou
de Morlàas, où il soupçonnait les grands-mères
du Vic-Bilh [...] de cacher un trésor démembré à
la Révolution. Larmoire repérée, il sagissait
de se la faire ouvrir [...] Il passait alors à Joël
dont lextrême courtoisie glissait sur les toiles cirées
des tables de ferme avec une légèreté de poudre de
riz, entre les pattes jaunes et crispées du poulet récemment
plumé [...] le dictionnaire des poinçons dargent et
le compte-fil qui, systématiquement oublié, fournirait un
prétexte de retour dans le cas où la première tentative
de forçage de larmoire se serait avérée infructueuse.
Le plus souvent, la serrure tournait après quelques minutes dentretien
: tout occupée à exposer à Joël les arcanes
du mariage champêtre (occasion de larrivée de larmoire
dans la maison en 1763), la propriétaire ne prêtait plus
attention à Cathy qui en profitait pour exhumer des assiettes de
Samadet ourlées de cobalt et serties de manganèse et des
toupins de Garos aux panses ventrues et à la patine digne
dun bronze de Ghiberti ».
Ces quelques lignes empruntées à une fable
amusée de notre collègue Philippe Araguas dans la revue
dart Le Festin - numéro consacré à lInventaire
général dAquitaine - esquissent, entre humour et tendresse,
un portrait de Joël Perrin, au quotidien, de lhomme, du collègue
et du chercheur, en ces années heureuses et formatrices des campagnes
dinventaire dans le Vic-Bihl. Cétait juste avant son
départ pour Paris et le bureau de la méthodologie, après
un long service de presque 20 ans à Bordeaux, à lInventaire
dAquitaine. Cette Aquitaine où il était né
et sétait marié, quil connaissait jusquaux
moindres recoins darmoires de sacristie, quil aimait et quil
se plaisait à retrouver, sujet détude - il était
le spécialiste incontesté du château de Cadillac près
Bordeaux - et objet de plaisir - le panorama des Pyrénées
depuis Lalongue ; leau, le soleil et le ciel si changeant de Petit
Piquey, auxquels chaque année il restait fidèle -.
Il jouissait parmi nous dun statut particulier dû
certes à ses grandes compétences scientifiques qui firent
de lui un spécialiste incontesté dans les domaines de la
sculpture, des objets et du mobilier civil et religieux, mais surtout
à ses qualités humaines qui le rendaient particulièrement
attachant : extrêmement courtois et attentif aux autres, avec cette
politesse du cur que tout naturellement il pratiquait, avec sincérité
et discrétion. Il était généreux de lui-même
et de ses talents jusquà la prodigalité. La passion
qui lanimait, souvent au mépris de sa santé, faisant
de lui un travailleur impénitent et exigeant, voire tatillon, à
la curiosité perpétuellement en éveil, le conduisait
à certains comportements dont le souvenir nous enchante et nous
attendrit à chaque évocation, comme ce fameux soir - il
nous raconta la scène le lendemain de sa manière mi-sérieuse
mi-amusée - où resté seul à travailler dans
lhôtel magnifiquement délabré que le service
occupait alors rue de Grassi à Bordeaux, il fut au bout dun
certain temps - il était là depuis le matin et la nuit était
tombée - tenaillé par une petite faim quil voulut
satisfaire. Quel ne fut pas son étonnement de trouver cafés
et restaurants fermés, étonnement qui ne prit fin que lorsque
rentré chez lui, il se rendit enfin compte quil était
trois heures du matin. Ça, cétait aussi Joël,
le Joël proche que nous aimions et taquinions à souhait, avec
ce chapelet dhistoires et de souvenirs quà chaque rencontre
et à la moindre occasion nous prenions plaisir à égrener
à satiété.
Ces 20 années passées au quotidien avec Joël,
dans une période où lavidité du savoir et des
découvertes le disputait aux utopies des premières années
de lInventaire, où laffection qui nous unissait tous,
en dépit dhomériques disputes et de perturbantes crises,
permettait « de surmonter toutes les métamorphoses, celles
des individus et celles des institutions », ces années-là
comptent parmi les plus lumineuses de notre vie, elles éclairent
notre chagrin infini et notre désarroi, elles nous éclaireront
toujours.
Notices
existantes dans les bases de données nationales
:
|
|