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In situ
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François VerdierConservateur en
chef du patrimoine
francois.verdier@culture.fr
|
des
aumônes collectées par le chapitre en dispense pour consommer
du beurre durant le carême (4).
La légende est sympathique et correspond bien à la fois
à une certaine vision de lEglise de la fin du Moyen Age comme
à la bonne chère coutumière depuis longtemps en Normandie.
Il nest pas certain que cette légende résisterait
définitivement à la critique des historiens actuels, mais
le fait est que la construction de la tour fut particulièrement
dispendieuse et louvrage financé par le chapitre sans que
largent ait semblé manquer (du moins jusque vers 1507 où,
comme on le verra, le projet de flèche nest pas mis en uvre).
Notice
de la base Mérimée
Notices
de la base Mémoire
Lautre raison majeure de ladmiration portée à cette tour est la célébrité de la cathédrale elle-même et de son étonnante façade en particulier où, dernière pièce rapportée, la tour joue un rôle essentiel et concourt à équilibrer le gigantesque écran de pierre palliant labsence de façade de lédifice du XIIIe siècle. Certes, la façade dune cathédrale idéale ne saurait se concevoir, depuis Viollet-le-Duc, mais surtout depuis les grands modèles carolingiens ou romans, sans « composition harmonique » à deux tours. Mais ce nétait précisément pas le cas à Rouen où la tour nord, la tour Saint-Romain, vestige isolé de la cathédrale antérieure, est mal reliée à lédifice gothique, et la tour sud, la Tour de Beurre, est une implantation hors uvre qui complète bien tardivement un édifice certes imposant dans la ville médiévale, mais dont le parti occidental reste bien peu cohérent.
Il faut effectivement, par exemple, essayer de simaginer le parvis de Notre-Dame tel que lavait vu Jeanne dArc en 1431. Au nord, fermant le quartier du chapitre, la tour Saint-Romain avec son premier niveau aveugle et massif et ses niveaux de salle haute et de beffroi non encore exhaussé et constituant alors la seule chambre des cloches. Au milieu, un ensemble centré de trois portails couverts de cintres assez massifs butant la nef sous des fenêtres hautes et des pignons portant un modeste réseau darcatures et de galeries de rois. Plus au sud encore, contre la nef, une église paroissiale, Saint-Etienne, dont on ne connaît ni la disposition ni lélévation, mais qui ne devait pas magnifier la monumentalité dune cathédrale dont les splendeurs et la cohérence restent plus évidentes au transept, à la lanterne ou surtout autour du sanctuaire.
Lédification de la tour, confiée par le chapitre, en 1487, à larchitecte rouennais Guillaume Pontifs dure une trentaine dannées, poursuivie à partir de 1501 par Jacques Le Roux, autre célèbre architecte de la ville. Considéré globalement, lensemble est à la fois autonome et très cohérent, sélevant dun jet à 77 m sur une base carrée de 12 m environ, soit un rapport de 1 à 6, ce qui indique son caractère exceptionnellement élancé et son remarquable équilibre. Sa position est privilégiée, en avant-poste au sud-ouest, elle domine toute la cathédrale (si lon ne tient pas compte des croix de fer de la tour Saint-Romain, ni du fait quau moment de sa construction, la lanterne nétait pas amortie par la flèche dressée en 1545 par Robert Becquet). Elle marque également un nouveau rapport à la ville et à son port sur le fleuve. Lancien axe majeur de la cathédrale, celui du XIe ou du XIIe siècle, reliait par la rue de lEpicerie le portail de la Calende à la Fierte, pas encore lédifice actuel qui sera bâti en 1542 mais lancienne chapelle du palais ducal dans laquelle larchevêque libérait chaque année un condamné à mort en mémoire de saint Romain et en signe de privilège particulier sur laristocratie de la ville. La nouvelle façade et sa tour dominent le port et les quartiers commerçants de la bourgeoisie pour faire sonner plus haut et plus loin le carillon de lAve Maris Stella appelant à la prière et à lintercession divine.
Lhistoire détaillée de la construction de cette tour est bien établie depuis les travaux publiés en 1905 par Charles de Robillard de Beaurepaire, archiviste départemental, à partir du dépouillement de la série G. En 1485, larchevêque Robert de Croixmare et le chapitre, particulièrement bien disposés vis-à-vis de larchitecte Guillaume Pontifs qui vient dachever pour eux des travaux considérables et magnifiques à la tour Saint-Romain, à lescalier de la librairie, au pourtour du choeur et aux fenêtres hautes, décident de lui confier lédification dune tour remarquable qui fasse la fierté de la ville entière. Architecte consacré, il mène le chantier avec plus ou moins de régularité presque jusquà sa mort en 1497. On ne sait pas exactement à quel stade se trouvait alors son travail mais Saint-Etienne-la-Grande-Eglise était probablement achevée dès 1489. Jacques Le Roux, autre architecte fameux dans la ville et alors déjà âgé, se voit confier en 1496 lachèvement de la tour. Il fait vérifier létat des fondations et reprendre, avec un luxe de raffinement que lui reproche le chapitre, lélévation et la décoration des parties hautes. En 1499, parvenu au faîte du beffroi, le chantier sinterrompt à nouveau et le chapitre délibère sur le couronnement à choisir : terrasse ou aiguille ? Létat dégradé des finances, la discorde avec larchitecte, limplication du cardinal Georges dAmboise, lavis demandé aux experts, tout empêche la reprise du chantier. La consultation séternise, les projets contradictoires sont écartés par la ville, par les experts, par le cardinal, jusquà ce quen 1505 tout le monde saccorde sur un énième projet de flèche. Pourtant, celle-ci ne fut pas construite et Beaurepaire en voit la cause dans les importants désordres apparus aux voûtes de la nef qui mobilisent dans lurgence les ressources du chapitre. On sen tiendra à une « couronne », formule sans précédent, peut-être dérivée du projet de flèche, probablement liée à la nécessité de limiter la dépense et réalisée par un architecte dans les dernières années dune très brillante carrière (il sera inhumé, privilège rare, dans le transept de la cathédrale en 1510). On verra cependant plus loin que la couronne, loin de nous paraître aujourdhui la marque dune flèche avortée, constitue la partie la plus géniale de cette tour.
Le programme architectural de la tour est triple, du moins si lon sen tient au parties réalisées : au rez-de-chaussée, une église paroissiale, au premier étage une vaste salle, au second, particulièrement développé, une chambre à cloches. Louvrage de couronnement na pas de fonction particulière si ce nest que, parfaitement accessible, il donne à contempler depuis une coursière sommitale le spectacle de la ville au milieu dune forêt de clochetons et de pinacles...
Tout en bas, léglise Saint-Etienne paraît assez mal installée. Eglise paroissiale incluse dans la cathédrale, son plan massé, lencombrement des piles massives de la tour, les hauts murs empâtés en glacis en font un espace sombre et pesant dans lequel le mobilier liturgique trouve mal sa place, un volume sans circulation, sans accès monumental. Ce parent pauvre du chapitre a néanmoins reçu un bel ensemble de verrières. Peut-être labandon de la fonction paroissiale concourt-il à limpression despace annexe obscur et inutile, seulement habité aujourdhui par un ensemble de pierres tombales et de monuments votifs oubliés derrière les grilles fermées de la clôture de nef.
La
salle de létage carré est fort belle avec sa voûte
dogives à huit branches et clef annulaire. Les parements,
la sculpture des culots, les fenêtres petites mais nombreuses témoignent
du raffinement de la mise en uvre de ces salles hautes
dont
la fonction reste énigmatique. Il ny a pratiquement pas daccès
à cet étage greffé sur le pourtour de la nef, et
le seul usage connu est dy avoir remisé les réserves
de plomb de couverture, sorte de trésor architectural stocké
de façon certes rationnelle au niveau des toitures de la nef, et
ainsi protégé du vol, mais sans rapport avec la qualité
de mise en uvre de ce lieu élevé.
La chambre des cloches forme un volume impressionnant, surtout telle quelle apparaît aujourdhui, vidée de son beffroi. Elle monte sur cinq niveaux et superposait en fait trois beffrois comprenant des cloches de toutes tailles depuis le fameux bourdon de Georges dAmboise, de 36 000 livres, installé en 1501 et détruit en 1786, jusquà nombre de cloches plus petites et surtout un carillon dont limportance a varié suivant les époques, mais qui comprenait encore récemment une soixantaine de cloches.
La présentation de la structure de cette tour est particulièrement intéressante. On a discuté de la qualité de ses fondations, très souvent le point faible des tours. Le premier architecte navait peut-être pas imaginé la hauteur ni la charge exacte de louvrage. Il lui était difficile, également, de fouiller trop largement au pied même de la nef de la cathédrale. Toujours est-il que la tour penche un peu vers le sud, du moins dans ses premiers niveaux. Rien dassez sensible pour lui apporter la célébrité de sa consoeur de Pise, mais suffisamment pour inquiéter le chapitre, faire expertiser louvrage, arrêter le chantier en 1489 et prendre des mesures pour rééquilibrer et redresser les niveaux supérieurs.
En
réalité, l
a
tour monte de fond comme un tube carré de pierre parfaitement appareillé,
raidi par un ensemble continu de contreforts, jumelés sur les angles
et simples au milieu de chaque face, allégé dans sa partie
supérieure par des percements, généreux et également
répartis, et divisé horizontalement par trois niveaux de
voûtes agissant comme voiles pour répartir les charges et
stabiliser les poussées. De fait, une telle structure a parfaitement
résisté à cinq siècles dexposition à
toutes sortes de contraintes (jusquaux bombardements de la Seconde
Guerre mondiale qui ont détruit à ses pieds le collatéral
sud de la nef), sans nécessiter de reprise de gros uvre,
sans porter de marque de rupture, la seule fissure décelable correspondant
à une maladroite trouée ouverte vers 1501 pour le passage
du bourdon de Georges dAmboise.
Le
plan carré, dune parfaite géométrie, se superpose
à chaque étage avec ses doubles contreforts dangle
et ses contreforts médians jusquau sommet du beffroi couvert
dune coupole octogonale sur trompes. A ce niveau, la structure se
dédouble.
Une
coupole intérieure, sorte de voûte de cloître de plan
octogonal, couvre le volume, charge fortement les murs denveloppe
et porte sur ses reins les huit supports du couronnement octogonal. La
charge importante de ce couronnement est reprise et épaulée
par un ensemble de seize arcs boutants jumelés. Là saffiche
le véritable talent de larchitecte, Jacques Le Roux, capable
à la fois de concevoir les formes, les tracés et les équilibres
dun ensemble parfaitement harmonieux et logique, mais aussi de conduire
le travail des tailleurs de pierre :
la
stéréotomie de lensemble est prodigieuse, virtuose
même lorsquil sagit de lier par des arcs biais le plan
carré de lenveloppe et loctogone de la couronne centrale.
Si celui-ci a dû renoncer à lédification dune
flèche, nous pouvons aujourdhui ne pas trop le regretter
car celle-ci naurait probablement pas résisté jusquà
notre époque (5).
La structure complètement évidée se réduit
à un jeu dorganes de supports, darcs-boutants et de
pinacles de charge disposés sur les pans droits et biais pour former,
selon des angles et des pentes aigus, un ensemble centré et triangulé,
parfaitement raidi, mais dont les lignes sont étonnamment souples,
formées de courbes accentuées par des évidements
moulurés en soufflets, particulièrement au niveau des balustrades
ou dans les innombrables pinacles qui ponctuent les assises supérieures.
On a surtout retenu, le chapitre le premier qui en contestait la dépense,
la richesse de lornementation sculptée qui fait vibrer la
pierre et donne toute sa transparence à cette structure déjà
aérienne. On peut être tout autant séduit, aujourdhui,
par le graphisme et lharmonie des lignes qui sélèvent
comme un contrepoint et, dans un travail qui évoque lorfèvrerie
ou la dentelle, fuient dans un enchevêtrement magique.
A labbaye de Saint-Ouen, moins célèbre semble-t-il que sa sur rivale, la Tour couronnée, plus puissante mais non moins virtuose, est le morceau de choix dun édifice qui plusieurs fois dans lhistoire sest trouvé placé au rang de grand monument national.
A
lécart du noyau primitif de la ville du haut Moyen Age, dans
un bourg longtemps autonome par rapport à la commune,
labbaye,
fondée par un ministre mérovingien, a manifesté pendant
dix siècles la puissance, la splendeur et la continuité
spirituelle et intellectuelle de lordre bénédictin,
soutenu aux diverses époques par le pouvoir royal. Labbatiale
est aujourdhui et a probablement toujours été le plus
vaste édifice de la ville. Léglise actuelle développe
le parti imposant adopté au début du XIVe siècle,
réalisé et conservé au choeur dans le style gothique
rayonnant le mieux maîtrisé. Ce parti a été
suivi pendant près de deux siècles, non sans laisser place
aux évolutions stylistiques, dans la continuité des volumes,
des équilibres et des lignes maîtresses du projet.
Notice
de la base Mérimée
La
tour de Saint-Ouen, de quelques mètres plus élevée
que la Tour de Beurre, sinscrit moins précisément
dans lhistoire architecturale de la ville, les archives nayant
pas encore livré la chronologie détaillée de son
édification ni les noms exacts de ses maîtres doeuvre.
Elle est, de plus, bien intégrée à léglise
toute entière, de sorte quon hésite à la considérer
pour elle-même. On comprend facilement, à la décrire,
la logique de son parti mais également les hésitations et
les nombreuses phases probables de sa construction ; à la fois,
on admet, en la voyant depuis le chevet, quelle achève parfaitement
lélévation du choeur, quoique de façon anachronique,
et aussi, compte tenu des projets délévation de la
façade ouest de la nef (6),
on admet sans réserve quelle aurait pu être déclinée
dans les tours de façade, comme le suggèrent les gravures
du XVIIe siècle, et parfaire ainsi lensemble de léglise...
Mais
considérons-la pour elle-même. Sa première caractéristique
est dêtre une tour de croisée, ce qui dans une église
dont les voûtes sont lancées à 30 m du sol indique
la difficulté de lentreprise. De plan carré, sur une
base dune douzaine de mètres, les quatre piliers qui la portent
ont certainement été implantés et, pour les piles
est au moins, élevés jusquaux voûtes avant la
fin du XIVe siècle. Lachèvement du transept date du
début du XVe siècle et a du comprendre au moins le début
dédification de la tour proprement dite.
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Lhistoire a retenu les difficultés des maçons devant le bouclage des piliers observé à ce moment de la construction, en 1441 (7). Les croisées de transept ont toujours été le point névralgique des grands édifices à vaisseaux, concentrant sur ce grand vide central lessentiel des poussées architectoniques.
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Le
parti traditionnel en Normandie de placer là une lanterne, sil
est remarquable pour la distribution de lespace et la répartition
de la lumière, est aussi parfois déraisonnablement ambitieux.
Un tel projet
a semble-t-il été envisagé et peut-être partiellement
réalisé à Saint-Ouen où, au-dessus de la voûte
simple sur croisée dogives, on est tenté de voir,
autour de lactuel beffroi, la structure dune lanterne. Les
murs des quatre faces présentent en effet un dédoublement
et un jeu de percements tout à fait comparables aux grandes lanternes
gothiques normandes. Le haut volume central est couvert dune voûte
dogives à huit branches avec clef annulaire (8)
que lon imaginerait bien, étant donné la qualité
de leur décor, devoir être visibles depuis le sol du transept.
A
quel moment un tel changement de programme a-t-il pu intervenir ? A défaut
de pouvoir suivre avec les archives le détail des financements,
le déroulement du chantier et le nom des maîtres doeuvre,
force est de sen tenir aux hypothèses et aux données
contemporaines de cette construction manifestement achevée
avant
1524 puisquelle figure entière sur le Livre des Fontaines.
Le réseau fleurdelysé des fenêtres du second niveau
extérieur affirme avec vigueur les liens avec la monarchie, celle
de Louis XI ou de Charles VII, et indique une campagne soutenue par la
royauté française et postérieure à la victoire
de Formigny (1450). Au-dessus de ce niveau, le changement de matériau
de construction, opposant au calcaire à silex des carrières
de Seine le calcaire ocre (Vergelé) des carrières de lOise,
semble bien indiquer un changement de maîtrise doeuvre, si
ce nest de maîtrise douvrage que lon serait tenté
de faire coïncider avec larrivée, en 1485, du tout-puissant
et fortuné abbé Antoine Bohier, réputé, dans
lhistoire de labbaye, comme bâtisseur. En attendant
les dépouillements darchives qui peut-être confirmeront
ces propositions, il est raisonnable aujourdhui denvisager
larticulation de la construction de ces parties hautes en deux phases
: celle dune tour lanterne, entre 1440 et 1480, dont louverture
sur la nef aurait finalement été bouchée par une
voûte sur croisée dogives pour stabiliser les poussées
des vaisseaux de nef et de transept, toujours en chantier à cette
époque ; puis entre 1490 et 1510 environ, construction du couronnement
sur lassise carrée du beffroi et dans le prolongement des
batteries de contreforts dangle. La rupture de parti est évidente
entre ces deux campagnes, et pourtant, lhabileté des architectes
a parfaitement maîtrisé la transition tout en introduisant
des innovations particulièrement séduisantes.
Au
niveau des rampants de toit des vaisseaux, la base de la tour est aveugle.
La masse de pierre est très adroitement habillée par une
arcature fine qui rythme chaque face, selon les travées du niveau
supérieur, par des réseaux très délicats,
contrastant avec la robuste corniche feuillagée.
Là
commencent les parties hautes où sétagent une démultiplication
dorganes et un allègement des volumes : tout dabord,
sur un plan toujours carré, une ordonnance large de grandes baies
jumelées encadrée de puissants piliers à contreforts
jumelés. Les huit grandes fenêtres de ce niveau, par la richesse
de leur remplage, par les réseaux fleurdelysés, par les
couronnements darc en gâbles évidés à
soufflets, affirment une respiration puissante, une perméabilité
des espaces, soutenues de façon contrastée par la vigueur
des contreforts montant nus vers létage supérieur.
Sur la terrasse carrée couvrant ce niveau, larchitecte pose une structure complètement découverte et aérienne formant comme un portique octogonal dont lamortissement en frise dessine la couronne. Le changement de matériau, le travail de stéréotomie et les détails dornementation révèlent un véritable changement de parti, mais la liaison est très habile et larchitecte paraît parfaitement poursuivre loeuvre engagée par ses prédécesseurs.
On
peut observer cette transition dans les quatre tourelles dangle
qui sont une caractéristique majeure de cette tour. Elles jouent
secondairement le rôle de culée darc-boutant. De plan
octogonal, leurs faces externes sont au nu des contreforts dangle,
reliées par des pinacles. Ces tourelles aveugles et vides sont
amorties par une fausse petite balustrade à fleurons et couvertes
de petites coupoles à huit
pans sommées de croix de pierre. Cette disposition est tout à
fait originale et, à Rouen, cest véritablement une
première que de placer et dafficher ainsi quatre coupoles
sphériques en couvrement de ces volumes centrés.
Ces quatre organes dangle, robustes et quelque peu massifs, encadrent la tour centrale, entièrement ouverte sur ses huit faces par des baies libres à triple meneaux et réseaux. Les huit supports, épaulés par des contreforts à feston, portent une simple enveloppe maçonnée, au parement intérieur lisse, sans coursière ni couvrement daucune sorte. Cette enveloppe est chargée à lextérieur dun décor très géométrique darcatures aveugles, de pinacles et de corniches rappelant les niveaux inférieurs.
De
lensemble, effectivement très vide, ressort une transparence
extraordinaire : vu du pied de la tour, le ciel passe au travers des maçonneries,
et à distance, le regard passe véritablement de part en
part de la tour.
Sans connaître encore la genèse de cette création un peu fantastique, force est de la lier aux commandes du dispendieux Antoine Bohier et de la situer dans le double contexte des audaces les plus folles du gothique flamboyant à son terme, mais aussi à lintroduction dun art importé dItalie sans lequel on imaginerait mal les quatre petites coupoles de Saint-Ouen.
Pierre
de Valence (9),
architecte du Val de Loire travaillant à Saint-Gatien de Tours
en 1500, était à Rouen au moment de lédification
de cette tour. Il est appelé vers 1503 par Georges dAmboise
sur le chantier de Gaillon et réside à Rouen où il
suit la pose de céramiques à la galerie de larchevêché.
Manifestement très proche du cardinal, il semble apprécié
pour sa connaissance de larchitecture ultramontaine quil sait
mettre en oeuvre dans des réalisations luxueuses : sculpture, pavements,
fontaines... Il participe à la conférence de 1504 devant
le chapitre de la cathédrale pour décider si la Tour de
Beurre devait être achevée « à aiguille ou à
terrasse ». On le voit très actif à Gaillon, en 1506,
où il dirige les travaux de sculpture à la galerie du jardin
et à la chapelle. Cest lui qui met en place la fontaine de
Gaillon en 1508 et, la même année, à Saint-Ouen, il
aménage également une fontaine. On est tenté à
Rouen de voir en cet artiste, qui retourne définitivement à
Tours en 1510, un décorateur ou un architecte de second oeuvre,
apprécié pour sa culture ultramontaine.
Or cest à lui que lon attribue (10)
lachèvement de la
tour
nord de Saint-Gatien de Tours quil est intéressant de comparer
avec Saint-Ouen. Sur la base carrée des anciennes tours romanes
de façade, entièrement rhabillées à la fin
du XVe siècle dun décor flamboyant, le chapitre demande
en 1507 à Pierre de Valence de placer un couronnement octogonal
fermé dont le couvrement est une véritable coupole avec
lanternon formant belvédère. Au moment où sachevait
le chantier de la chapelle haute de Gaillon, disparue et encore assez
mal connue mais dont on peut se demander si la tour centrale nétait
pas couronnée dun lanternon en dôme, alors quil
avait pu suivre le chantier de Saint-Ouen, loeuvre de Tours, loin
de la tradition des flèches gothiques du Nord, établit une
coupole octogonale dont lanalyse montrerait les nombreux repentirs
et la fragilité (elle nécessite un jeu de renforts et de
tirants de charpente), mais dont léquilibre est proche de
la couronne de Saint-Ouen.
Notice
de la base Mérimée
Placées comme les pièces maîtresses dun jeu
déchecs, les deux tours de Rouen se renvoient, comme des
rivales, des silhouettes semblables au premier abord et que lanalyse
distingue avec un certain plaisir. La Tour de Beurre incarne, dans toute
sa dignité, la forte tradition des architectes du chapitre entièrement
dévoués au style gothique flamboyant. Leur habileté
est davoir su dépasser leur projet contrarié de flèche
en une couronne (était-ce leur invention ? ) qui achève
leur chantier avec la plus grande adresse et une raisonnable économie.
La couronne de Saint-Ouen, plus généreuse et plus aérienne
encore, est un ouvrage un peu artificiellement posé au sommet de
lédifice, mais qui, parfaitement dégagé et
proportionné, comme la couronne dun monarque, affiche à
la fois richesse et pouvoir.
Les deux tours de Rouen semblent avoir fortement frappé limaginaire
des architectes bâtisseurs déglises de leur temps,
mais aussi de ceux des siècles suivants... Sans pouvoir toujours
bien déceler laquelle, de la Tour de Beurre ou de la Tour couronnée,
a servi de modèle, la forme générale si caractéristique
et surtout lamortissement en couronne ont établi limage
originale de tours flamboyantes bien achevées, compromis entre
la terrasse, trop inaboutie (la Tour Saint-Jacques de Paris) que ne pourra
accepter Viollet-le-Duc et la flèche, ambitieuse mais coûteuse,
fragile et finalement quelquefois encombrante comme à la cathédrale
de Cologne, ou inconséquente, comme les flèches placées
par Grégoire, en 1842, à la façade de labbaye
de Saint-Ouen.
On
peut ainsi suivre, de la tour de la Madeleine de Verneuil-sur-Avre (Eure)
à la Tribune Tower de Chicago, toute une série de chefs-doeuvre
dont la filiation avec Saint-Ouen ou avec la cathédrale est plus
ou moins évidente.
Notice
de la base Mérimée
Par
les proportions, la position et lautonomie du projet, cest
peut-être à la Tour de Beurre que se réfère
la tour de la Madeleine de Verneuil. Arthus Filion en fit achever la construction,
vers 1520, avant de devenir évêque de Senlis (11).
On ne sait pas le nom de larchitecte de cette magnifique tour de
55 m de haut, mais il ne fait pas de doute que celui-ci connaissait bien
celles de Rouen.
Notice
de la base Mérimée
Beaucoup plus modeste, mais suivant le même modèle, la tour de Rugles (Eure), à quelques kilomètres de Verneuil, manifeste un même engouement pour cette forme architecturale.
Lorsquil
fallut, près de deux siècles plus tard, achever la cathédrale
dOrléans, Louis-François Trouard, à partir
de 1765, et surtout Pierre-Adrien Pâris, à partir de 1787,
ont agi en véritables archéologues en sinspirant de
plusieurs édifices réputés : Strasbourg, Beauvais,
Amiens, Dijon et Bourges. Pour les tours de façade, ils ont fait
relever le couronnement de Saint-Ouen qui a été directement
copié dans les projets de Trouard (plan octogonal). Cest
Pâris, qui au moment de la mise en oeuvre, entre 1787 et 1790, a
préféré le plan circulaire, mais le résultat
ne cache pas cette filiation (12).
Lorsquil
conçoit un modèle de cathédrale gothique pour le
diorama de Berlin, Karl Friedrich Schinkel, en 1827, propose un vaste
édifice hybride copié dune de ses toiles romantiques
peinte en 1813 (aujourdhui détruite mais connue par une copie
par Ahlborn de 1825). Lédifice est assez disproportionné
et larchéologue peut y déceler de nombreuses références
aux grands monuments du gothique français assemblées avec
nombre danachronismes et dincohérences. Le tableau
fait cependant une très forte impression, due en particulier à
leffet de contre-jour et à la légèreté
magique des volumes bien observée sur les édifices flamboyants,
en particulier dans les deux tours de façade, toute en transparence,
doubles reproductions de celles de Saint-Ouen, corrigées seulement
au niveau des pinacles des tourelles dangle que Schinkel, puriste
avant les rationalistes français du milieu du siècle, préfère
aux petits dômes si caractéristiques de la Tour couronnée.
La
Tribune Tower de Chicago est édifiée entre 1922 et 1925.
Ses auteurs, Raymond M. Hood et John Mead Howells, architectes de New
York vainqueurs de la compétition (doù son autre nom
de Competition Tower) lancée par le Chicago Tribune, ont explicitement
fait référence à la « cathédrale française
de Rouen » et construit lun des plus beaux gratte-ciels néo-gothiques.
On peut penser quici le souvenir de Rouen amalgame la Tour de Beurre
(avec la base de huit pinacles) avec une plus forte « dose »
de Tour couronnée, sensible dans la forme générale
plus massée, la couronne plus aérienne et transparente et
lamortissement moins aigu des culées qui évoque les
petits dômes de Saint-Ouen.
Information
complémentaire : Site City of Chicago
Notes :
(1) Ce texte préparé à partir de diverses recherches
conduites dans le cadre de lInventaire général de
Haute-Normandie est dédié à Joël Perrin. Celui-ci
était souvent venu me rendre visite à Rouen où je
lui avais fait découvrir le patrimoine dune ville du Nord.
Jessayais souvent de lui montrer la beauté architecturale
des deux grands édifices majeurs de la ville, la cathédrale
et Saint-Ouen. Il en était très impressionné mais
je sais bien que ce qui lattirait surtout, cétait la
richesse de la peinture religieuse du XVIIe siècle encore très
présente dans ces édifices et que nous passions plus de
temps devant les retables des chapelles un peu obscures que sur les terrasses
et les couronnements des clochers...
(2) Je remercie mes collègues du Service régional de linventaire de Haute-Normandie, du Centre et de la Sous-Direction, bibliothèque du Patrimoine et laboratoire photographique, qui ont facilité la préparation de cet article en collectant et numérisant lillustration. Je remercie tout particulièrement Monsieur Dominique Moufle, architecte en chef des Monuments historiques responsable de Saint-Ouen qui ma communiqué et autorisé à reproduire les magnifiques relevés quil vient détablir sur la tour couronnée Je remercie enfin Renaud Benoit-Cattin qui a relu ce texte et ma donné quelques encouragements et précisions fort utiles.
(3) Pour les amateurs de proportions, il est intéressant de noter que depuis lachèvement, il y a un peu plus dun siècle, de la flèche de fonte de fer de la cathédrale projetée par Alavoine en 1828, celle-ci culmine à 154 m soit presque exactement le double de la hauteur de nos deux tours mesurant, la Tour de Beurre : 77 m et la Tour couronnée : 79 m. Mais ce rapport symbolique nexistait pas avec lancienne flèche de la cathédrale de Robert Becquet, de 1540, qui devait culminer à environ 135 m, ce qui était déjà un record pour cette époque.
(4) Il y aurait beaucoup à dire sur le beurre en Normandie à la fin du XVe siècle, ce qui détournerait quelque peu de cette étude. Il faut peut-être rappeler que ce nec plus ultra des produits laitiers symbolise depuis lors la richesse de la gastronomie normande liée à de nouveaux modes de productions agricoles introduits justement à la fin du XVe siècle et basés sur létablissement, à côté des céréales, dune nouvelle économie rurale associant sur les herbages plantés de pommiers à cidre, lélevage des vaches pour la production de laitages, beurre, crèmes et fromages et de viande de buf et de veau qui se consomme beaucoup plus régulièrement dans une société aimant de plus en plus la bonne chère, même pendant le carême ! Dautres pensent de façon peut-être plus sage que ce nom de Tour de Beurre peut lui venir de la couleur de la pierre jaune de lOise dont elle est construite, encore inhabituelle à Rouen et qui devait faire penser aux habitants à une énorme motte de beurre, ce qui rejoint lobsession évoquée plus haut...
(5) Toutes les flèches de pierres, et elles furent nombreuses,
élevées à Rouen au XVe ou au XVIe siècle ont
aujourdhui disparu, même si elles avaient fait à lépoque
de leur construction lobjet dune admiration internationale,
comme la flèche de Saint-Laurent, lune des dernières
arasées, ou celle de Saint-André dont le pape sétait
fait envoyer le relevé.
Notices
de la base Mérimée
(6) On sait que la nef fut construite pendant la première moitié du XVIe siècle et que seul le premier niveau des tours de façades fut implanté. Dans une gravure de Harel, Portail de léglise de Saint-Ouen de Rouen comme il doit être achevé (Paris, B. N. Est. Ve 22 a (II), pl. 19) illustrant louvrage de Dom Pommeraye publié en 1662 sur lhistoire de labbaye, on voit tout ce que le projet, du moins tel quil était encore conçu au milieu du XVIIe siècle, doit à la Tour couronnée.
(7) Rapport de Simon Lenoir et de Jean Willemer, maîtres des oeuvres de maçonnerie et de charpenterie du roi sur les dangers décroulement des piliers du transept de léglise Saint-Ouen, 21 janvier 1441, A. D. Seine-Maritime 14 H 440, publié par Jules Quicherat, Documents inédits sur la construction de Saint-Ouen de Rouen, Paris, Bibl. de lEcole des Chartes, 1852, pp. 464-476.
(8) Cette clef annulaire laisse penser que larchitecte de cette lanterne avait prévu de pouvoir monter des cloches dans un étage supérieur où il avait imaginé un beffroi comme cela se trouve dans dautres édifices des environs (Jumièges, Saint-Martin-de-Boscherville...), soit à une hauteur exceptionnelle et qui nous paraît aujourdhui peu réaliste.
(9) Ces données sont reprises de Bauchal, Ch., Nouveau dictionnaire..., Paris, 1887, p. 856.
(10) Dominique Hervier, notice sur Saint-Gatien de Tours dans le Guide du patrimoine de la région Centre..., p. 487-496.
(11) Rappelons quil était alors curé de Saint-Maclou de Rouen doù il pouvait à loisir suivre les deux chantiers qui ont pu inspirer Verneuil. Il neut pas le même projet pour Saint Maclou, alors couronné par une flèche de charpente, la flèche de pierre actuelle étant une oeuvre magnifique de Barthélémy achevée vers 1875.
(12)
Voir : Coupe de la tour de Notre-Dame à Rouen par Pierre-Adrien
Pâris. Dessin au crayon , H 1,06 ; L 0,42, Besançon, bibliothèque
municipale.