| |
Cadillac,
4 août 1599 : pose de la première pierre du château
commandé par le duc dEpernon. En même temps que sélève
lédifice, on aménage en contrebas de sa façade
occidentale le petit jardin ,
ainsi nommé dans tous les comptes de travaux du château.
Il ne reste évidemment rien de lagencement de cet espace,
mais des mentions dans les archives et les descriptions plus ou moins
détaillées quen firent certains des voyageurs qui
passèrent à Cadillac au XVIIe siècle (1)
permettent den restituer une image approximative. Sous la direction
du maître jardinier Jacques de Limoges (2),
qui est sur place avant janvier 1601, on le ferme de murs et on le nivèle
à laide de la terre tirée du fossé qui longe
la façade. Sa forme irrégulière, due à sa
situation à un angle des fortifications de la ville, dont un des
murs lui sert de clôture au nord (3),
le fait qu il soit clos et son accès depuis le logis par
un pont au-dessus dun profond fossé confèrent à
ce jardin un caractère privé encore médiéval.
Jean Le Laboureur note en 1659 que le " parterre ne répond
pas à la majesté du bâtiment, tant parce quil
faut descendre pour y aller, que pour être petit et enfermé
". Sa structure ne semble pas avoir été pensée
en même temps que lédifice, dont lassise est
encore celle dune forteresse ; cependant, la présence dès
les débuts du chantier dun jardinier formé dans un
milieu où lon recherche lharmonie entre lédifice
et son environnement indique une volonté dutilisation cohérente
de lespace.

Cest lorsquon évoque le contenu du jardin que sa modernité
se révèle. Le 6 janvier 1607, les comptes mentionnent le
« jardin de fleurs », puis en 1612, Pierre Bergeron note quil
" nest que pour fleurs ". Dès sa conception, cest
donc un jardin au goût du jour (4),
un de ces jardins fleuristes qui furent tant prisés dans la première
moitié du XVIIe siècle dans les milieux savants ou proches
de la cour. On peut imaginer quà Cadillac, tout comme à
Paris, fleurirent bulbes et oignons, notamment de ces tulipes de Hollande
dont
lengouement fut alors si fort (5)
; probablement plantées dans des compartiments entourés
de palissades basses ou de bordures de thym ou dhysope et divisés
par des allées, elles se trouvaient certainement en compagnie dautres
fleurs tout aussi à la mode, anémones, renoncules, iris
ou jacinthes, mais aussi de rosiers odorants et darbustes, peut-être
même déjà dorangers en caisse (6).
Au centre du jardin, déporté vers le nord par rapport à
laxe de la façade et du pont daccès, le maître
fontainier Jean Duferrier (7),
habitant Cadillac dès janvier 1600, installe en 1604 une fontaine
jaillissante composée de deux bassins circulaires superposés,
le plus grand en pierre, celui du dessus (denviron 3 pieds de diamètre)
en marbre (8),
monolithe « pour servir de bassin à un griffon » ; un des deux bassins subsiste à son emplacement dorigine ,
lautre se trouve dans une propriété privée.
On ne trouve plus dans les comptes de mention du petit jardin jusquen
1632, date à laquelle le maçon Pierre Coutereau (9)
y avait entrepris la maçonnerie de la « grotte et préau
» (enclos) ; cette maçonnerie sétant alors écroulée,
elle ne sera reconstruite quen 1634, alors quest présent
à Cadillac lAngevin Jean Joullain de La Barre, « maître
des grottes » du duc (10).
Jean Le Laboureur, en 1659, découvre " au bout de ce parterre
une
salle darmes (11),
et au milieu une fort belle grotte de coquillages avec des personnages
de la fable ". Il paraît probable que Jean Joullain de La Barre
fut ici rocailleur et lauteur du programme décoratif de cette
grotte où quelques nymphes et divinités aquatiques ne pouvaient
manquer dapparaître au visiteur. Il est assisté dans
son travail par un certain Jacques Godin, lui aussi angevin et "
maître des grottes et fontaines " du duc, qui pourrait avoir
conçu la partie hydraulique de louvrage. La grotte est en
effet agrémentée de jeux deau, suffisamment remarquables
pour que Le Laboureur les décrive en détail : " de
cette grotte il sort des jets deau sans nombre, comme aussi des
environs, qui se voûtent en arc et autour desquels on peut se promener,
mais il y a des tuyaux qui montent le long des ormes, quils embrassent,
dont on fait plusieurs malices en tirant les faussets pour mouiller ceux
qui ne sen défient pas ; la même malice se fait à
lentrée de la salle darmes, à côté
de laquelle est le regard pour faire jouer les eaux. A lentrée
de la grotte est un tuyau principal qui jette de leau en diverses
figures, selon les moules quon y applique, et il y a une queue de
tuyau courbe, dont on mouille de loin qui lon veut ". On ignore
lemplacement de cette grotte dans le jardin ; Le Laboureur semble
la situer à son extrémité ouest, place où
elle aurait fermé la perspective sur le paysage environnant, mais
qui serait la plus commode pour la mise en uvre des jeux deau,
dont certains utilisaient le tronc dormes qui devaient exister auparavant.
Un texte cependant suggère une autre situation pour la grotte.
En effet, une lettre concernant la démolition partielle du château,
réalisée vers 1758, mentionne « la
muraille qui
est du côté et sur le bord du fossé de ce quon
appelle la grotte
, le pont qui communique du château à
la dite grotte », ce qui indiquerait un emplacement plus proche
de la façade occidentale. Quoi quil en soit, en 1630, le
duc songe, avec sa grotte de coquillages, à sacrifier à
la mode en donnant à son petit jardin un air italien, certes plus
modeste quà Wideville (Yvelines) qui lui est contemporain
(12),
mais avec toutes les innovations apportées par les ingénieurs
hydrauliciens italiens. Il perpétue en tout cas cette tradition
des jeux deau à surprises qui, à linstar de
ceux du parc des ducs de Bourgogne à Hesdin au XVe siècle,
demeurent en vogue jusque vers le milieu du XVIIe siècle et correspondent
à cet amour de la facétie et de lenchantement si caractéristique
de la sensibilité du temps. On ne saurait pourtant qualifier de
facétieux le rude soldat que fut le duc dEpernon ; il faut
peut-être voir alors, dans la construction de cette grotte et de
ses jeux deau, un acte ultime de grandeur et comme un dernier manifeste
de la puissance de celui qui avait été un « demi-roi
» (13).
Notices
existantes dans les bases de données nationales
:
Notes
:
(1) Pierre Bergeron en 1612 et Jean Le Laboureur en 1659.
(2) Il est fils de Louis de Limoges, " jardinier du roi ", en
réalité un des jardiniers du château royal de Montceaux-en-Brie.
(3) Ce jardin occupe probablement une partie de la basse-cour du château
médiéval que le duc dEpernon fit démolir pour
le remplacer par lédifice actuel. Il appartenait à
sa femme Marguerite de Foix-Candale.
(4) Il est contemporain de celui de Jean Robin à Paris ; Marie
de Médicis qui le fréquentait en fit dessiner les fleurs,
ce qui aboutit en 1608 au recueil des 73 planches gravées du Jardin
du Roy très chrétien Henri IV.
(5) Les tulipes du jardin servirent peut-être de modèle au
peintre Girard Pageot qui, vers 1614, en sema le plafond et les murs de
lantichambre de la duchesse.
(6) En 1659, il y a plus de cent orangers à Cadillac.

(7) Il est ingénieur et maître des réparations des
bâtiments du roi de Navarre en 1585-1597.
(8) Ce bassin, amené par voie fluviale depuis Thouars " en
Condomois " (canton de Lavardac, Lot-et-Garonne), est payé
en octobre 1604.
(9) Il est le fils de Louis Coutereau, maître-maçon du duc
depuis les débuts du chantier.
(10) Jean Joullain de La Barre demeure à Cadillac de 1630 à
1640. Il exécuta, lors de la venue de Louis XIII à Angers
en 1614, deux figures sculptées et peintes placées à
lentrée du portail Saint-Aubin et représentant le
fleuve Maine et la nymphe Daphné.
(11) Aucun autre texte ne fait état de cette salle darmes.
(12) On peut imaginer que le " préau " prévu ait
été ,comme à Wideville, un enclos pour un bassin.
(13) Jean-Louis de La Valette, duc dEpernon (1554-1642). Exilé
à Loches en 1641, il y meurt à 88 ans le 13 janvier 1642.
|
|