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M. GAMBARO présente le compte rendu de cet
atelier, où le caractère singulier du livre a été
mis en avant. En outre, le marché du livre est marqué
par un accroissement constant de l'offre. De plus, l'une des
particularités de ce secteur est que la recherche-développement
est externalisée : les auteurs ne sont pas intégrés
aux structures des éditeurs.
Il convient également de tenir compte du
fait qu'il n'existe pas un seul, mais plusieurs marchés du
livre en Europe. Qui plus est, chaque marché est lui-même
segmenté en sous-marchés qui se modifient constamment,
ce qui explique le foisonnement de l'offre.
M. GAMBARO affirme également la nécessité de
concevoir des instruments d'analyse stratégique et
d'observation du marché toujours plus fins.
Quoi qu'il en soit, la concurrence entre éditeurs
ne porte plus sur les prix, mais sur les services apportés aux
lecteurs. En outre, chaque livre étant un prototype afin de
satisfaire les lecteurs, l'innovation doit être constante. Les éditeurs
doivent donc prendre des risques tout en mettant en place des systèmes
de compensation et de péréquation afin de les minimiser
autant que possible.
Dans cette perspective de l'innovation, l'auteur
apparaît comme très important. Néanmoins, certains
ne croient pas que les auteurs sont une denrée rare et
reconnaissent l'importance des éditeurs, qui trient la
multitude de textes qui leur sont envoyés par les auteurs.
En définitive, la problématique de la
qualité des ouvrages apparaît fondamentale. Le livre est à
la fois un objet économique et culturel, mais la reconnaissance
de la qualité de son contenu passe par l'avis de ses lecteurs.
D'où l'importance des liaisons entre les lecteurs et les éditeurs.
Enfin, le rôle des traducteurs a été souligné.
S'il faut défendre les droits d'auteurs, il faut également
soutenir le droit des traducteurs à la reconnaissance, ainsi
que leur rémunération.
II.
Atelier 2 : La diffusion du livre : évolutions et enjeux
Le commerce électronique peut constituer une
menace pour la chaîne du livre. En effet, les librairies en
ligne constituent des stocks très importants, bien plus que
ceux des libraires classiques. En outre, Internet met la recherche
bibliographique à la portée du grand public. Selon Mme
LLUCH, l'avènement des nouvelles technologies de communication
a bouleversé les relations entre les différents
intervenants de la filière. Néanmoins, il est trop tôt
pour savoir quelles mesures doivent être prises. Le cyberespace
a suscité de nombreux débats, mais aucun public, écrivain,
universitaire, éditeur ou libraire, ne peut rester indifférent
à l'arrivée du commerce électronique.
En outre, il a été dit qu'il valait
mieux se concentrer sur la connaissance elle-même que sur le
support véhiculant cette connaissance. Ainsi, certains ont évoqué
la disparition des libraires, tandis que d'autres ont mis en avant, au
contraire, les opportunités qui s'offrent à eux,
notamment grâce à l'impression à la demande.
Par ailleurs, les gouvernements nationaux doivent préserver la
diversité de leur marché intérieur, et notamment
les publications en langues régionales.
Enfin, il a été dit dans l'atelier
que le livre allait se dématérialiser : dès lors,
cela pose la question de la production, mais aussi de l'usage du
livre.
III. Atelier 3 : L'impact du numérique :
vers une nouvelle économie du livre ?
Mme KALLEHAVE dit avoir participé à
de nombreux débats sur ce thème. Elle a l'impression
que, très souvent, l'on y parle des langages différents.
Il est difficile d'aborder les questions juridiques, économiques
ou autres faute de pouvoir définir précisément
les termes utilisés.
Tout d'abord, Mme KALLEHAVE signale l'existence de
plusieurs types de livres :
- les livres en papier, qu'ils soient achetés
sur Internet ou non ;
- les livres numérisés, qui sont
d'abord publiés en version papier puis numérisés
pour pouvoir être téléchargés dans des
appareils électroniques qui préservent l'apparence
physique du livre ;
- l'édition numérique, où les
ouvrages se retrouvent sur Internet, ce qui pose le problème
des droits d'auteurs et de protection de la propriété
intellectuelle ;
- les services à l'édition, fondés
le plus souvent sur la connaissance, domaine où Internet
ouvre de nouvelles perspectives.
A ces quatre types d'ouvrages correspondent différents
types d'entreprises. En particulier, pour les deux derniers, de
nouveaux modèles économiques apparaissent : ainsi, l'on
dit communément que " le contenu est roi ". Pour Mme
KALLEHAVE, c'est en fait le client qui est roi. Or les éditeurs
renâclent à commercialiser ce type d'ouvrages parce
qu'ils ne savent pas comment se rémunérer. Ils
pourraient le faire, par exemple, en exploitant des bases de données
clients très détaillées. En fait, Internet
constitue bien une mine d'or d'informations sur les clients.
Mme KALLEHAVE remarque également que plus
l'on évolue vers la numérisation et les services, moins
l'on évoque l'existence de droits d'auteurs. En effet, les
technologies numériques cassent l'unité du livre. D'un
ouvrage déterminé, il est en effet possible d'en créer
une multitude d'autres, par exemple en les diffusant par chapitre ou
en les mêlant à d'autres ouvrages.
Les mentalités évoluent : aujourd'hui, l'on se sent
moins menacé par les nouvelles technologies qu'auparavant.
Certains intervenants ont même évoqué les
opportunités qu'elles leur ont ouvertes, ainsi que la plus
grande capacité d'innovation qu'elles induisent. Notamment, des
alliances ont été nouées entre intervenants de la
chaîne du livre et intervenants du secteur de l'informatique.
La question se pose de savoir si les intervenants "
classiques " auront encore leur place à l'avenir. Pour Mme
KALLEHAVE, les participants à l'atelier ont conclu que tous
devaient utiliser le progrès technologique pour faire évoluer
leur industrie.
IV. Atelier 4 : Quelles régulations pour
les marchés du livre en Europe ?
M. NORA souligne la richesse de cet atelier qui a
abordé un sujet central : la question de la régulation
et du prix fixe.
La première intervention a été
faite par M. GRÜND, qui a présenté le cas français.
Il s'est situé sur le seul plan de l'économie, démontrant
que le prix fixe intensifiait la concurrence entre éditeurs et
maintenait celle existant entre canaux de distribution, leur
permettant même de s'implanter dans des zones de chalandise plus
restreintes.
Le second intervenant, M. GRAHN, a pour sa part évoqué
l'expérience de déréglementation suédoise.
La décision est intervenue en 1965 et est entrée en
vigueur en 1970. Dans l'intervalle, quelque 300 libraires et de
nombreux éditeurs et distributeurs ont convenu d'un accord
visant à maintenir leur activité. Au final, le nombre de
libraires n'a pas décru, au contraire du prix des livres, grâce
à l'action des Clubs du livre. Finalement, la seule action à
mener est pour lui la diminution de la TVA : il rejette toute idée
de régulation.
M. CLEMENT a plaidé en faveur d'une régulation
minimale dans l'espace européen et pour le respect du principe
de subsidiarité. Il s'est également dit scandalisé
que le gouvernement français ne soit pas intervenu concernant
le droit de prêt. Il s'est prononcé en faveur des aides
aux bibliothèques, assumant ainsi ses responsabilités éducatives.
M. HILSCHER a expliqué la manière
dont a été adoptée, en juin 2000, une loi
obligeant éditeurs et distributeurs à respecter un prix
déterminé pour les ouvrages de langue allemande. Selon
lui, la Commission européenne a invalidé les accords
transfrontaliers, mais a accentué les préoccupations
nationales. Enfin, il a émis le vu d'un Directive européenne
nuancée et tenant compte de la spécificité du
livre.
Ensuite, M. HEKER s'en est vigoureusement pris à
la Commission européenne et a demandé que le prix fixe
soit reconnu sur le plan européen. Le Parlement l'a en revanche
compris, mais n'est pas entendu. Pour lui, il faudrait également
une Directive communautaire permettant à chaque Etat d'adopter
ou non le prix fixe.
Pour l'Italie, Mme CAFFO a expliqué que
l'introduction du prix fixe, discutée depuis longtemps, devrait
enfin devenir réalité par le biais d'un projet de loi
excluant les librairies virtuelles.
M. GOFFE a ensuite présenté le cas
belge. Il a confirmé qu'un projet de loi sur le prix fixe était
en préparation, que la Belgique veillait à ne pas
devenir un carrousel, autrement dit une plate-forme européenne
de la réexportation vers les pays voisins.
Enfin, le Professeur VON EMPEL a exposé un
point de vue purement juridique. Selon lui, toute volonté
politique des instances européennes ne peut primer sur les
articles du Traité de Rome. Il a démontré la nécessité
de maintenir le prix fixe, qui est compatible avec le Traité.
Selon lui, le marché géographique pertinent est bien la
zone linguistique homogène.
D'autres pays européens ont également
pris part au débat. Une intervenante espagnole s'est émue
de la libéralisation du prix des manuels scolaires. Une
intervenante grecque a fustigé l'attitude de la Commission face
à son pays. Enfin, un long débat s'est amorcé
avec M. GRAHN, à qui il a été objecté que
la subvention s'était substituée au prix fixe en Suède.
En conclusion, il existe une ambiguïté
certaine de la notion de régulation. Nul, en effet, ne réclame
la généralisation de la déréglementation.
A contrario, nul ne demande une législation européenne
se substituant aux systèmes nationaux pour imposer le prix
fixe.
En revanche, les intervenants réclament une
Directive qui tienne compte des systèmes établis dans
les pays, qui lutte contre les tentatives de détournements,
comme la réimportation et qui reconnaisse la pertinence de la
zone linguistique homogène comme vrai marché du livre.
Débat
Ont participé au débat :
Willi ROTHLEY, membre du Parlement européen, Vice-Président
de la Commission juridique et du Marché intérieur
Jean-Michel BAER, Directeur de la Culture, de la Politique
audiovisuelle et du Sport, Direction Générale de
l'Education et de la Culture, Commission européenne
Jean-François PONS, Directeur Général Adjoint,
Direction Générale à la Concurrence, Commission
européenne
I. Intervention de Willi Rothley
M. ROTHLEY se dit quelque peu pessimiste pour
l'avenir. Il se demande s'il conviendrait d'élaborer une
Directive européenne, et si oui, quel devrait être son
contenu. Le 16 décembre 1999, le Parlement européen a
adopté une résolution dans laquelle il est dit qu'il
serait souhaitable que les règles en matière de prix
fixe du livre soient harmonisés au niveau communautaire, là
où une telle solution est souhaitée.
1. Le besoin d'une Directive européenne
Pour M. ROTHLEY, les entreprises multiplient les
actions en justice contre les réglementations en vigueur, dans
l'espoir de faire tomber le système. Dès lors, elles
pourraient craindre qu'une Directive européenne encadre
davantage les aspects juridiques.
La Commission européenne est loin d'être enthousiasmée
par le compromis trouvé en Autriche et en Allemagne. En effet,
elle a essayé de restreindre les règles de la réimportation
au point de ne plus en autoriser quelque cas que ce soit. Le cas grec
démontre cette volonté de faire tomber les systèmes
nationaux de prix fixe. Tel est, pour M. ROTHLEY, l'objectif de la
Commission.
2. Le contenu d'une telle Directive européenne
M. ROTHLEY recommande de ne pas partir des
arguments juridiques de la Commission, en partant du principe que la réimportation
n'est pas souhaitable.
La Directive ne doit pas imposer le prix fixe, mais permettre à
ceux qui le souhaitent de se doter d'un système efficace. Or
l'attitude de la Commission européenne est quelque peu différente
: elle se dit favorable au maintien des systèmes nationaux de
prix fixe, mais ne semble pas être sincère. Elle mène
des actions pour les faire tomber.
Pour M. ROTHLEY, la Commission est sûre que la Directive sur le
commerce électronique règlera le problème posé
par les nouvelles technologies sur le marché du livre. Mais
selon lui, cela est loin d'être sûr. Si une telle
Directive devait être adoptée, elle constituerait un
droit communautaire secondaire et elle n'empêcherait pas d'élaborer
une Directive sur les systèmes nationaux de prix du livre.
La Commission européenne détient le
monopole de l'initiative législative au niveau communautaire.
Cela pourrait signifier qu'elle ne prendra pas l'initiative d'un tel
texte. Le Parlement européen, quant à lui, a un droit
d'initiative limité. Pour que la Commission élabore une
proposition, il faut dégager une majorité écrasante
au Parlement, l'assentiment du Conseil ainsi qu'un débat public
européen sur ce thème, et les présentes
rencontres ont contribué à amorcer ce débat.
II. Intervention de Jean-François Pons
M. PONS excuse M. MONTI, qui a été
retenu à Bruxelles.
Pour lui, le présent colloque est intéressant
en ce qu'il montre combien le secteur du livre est en plein développement.
Il est également à la frontière du culturel et de
l'économique. La Commission européenne se doit de
concilier ces deux aspects.
M. PONS constate que le secteur du livre est en
phase ascendante : le nombre de livres édité augmente et
il est marqué par de forts mouvements de concentration, non
seulement dans l'édition, mais aussi dans la distribution. Pour
l'instant, ces mouvements n'ont toutefois pas été si
importants qu'il faille que la Commission s'en préoccupe.
Enfin, le secteur est marqué par l'arrivée d'outils
nouveaux.
M. PONS évoque ensuite la problématique
du prix fixe. Il base son analyse sur l'arrêt Leclerc de 1995,
qui traite le cas d'une plainte de ce distributeur vis-à-vis de
la loi Lang. Cet arrêt opère une distinction entre, d'une
part, les législations nationales imposant le prix fixe du
livre, et d'autre part, le prix fixe résultant d'un accord
entre entreprises. Sur le premier plan, la Cour de Justice européenne
a considéré qu'il fallait juger les lois nationales à
l'aune de l'article 28 du Traité et a conclu qu'il n'y aurait
aucun problème tant qu'aucune discrimination n'était
appliquée aux ouvrages importés. En revanche, s'agissant
des entreprises, la plainte était fondée.
Par la suite, la Commission a été
amenée à traiter trois cas d'ententes entre entreprises.
Elle a tenu compte des arguments de ces dossiers, mais aussi de leur
sensibilité dans les pays concernés. S'agissant de
l'Allemagne, un compromis a séparé l'aspect autrichien
et l'aspect allemand et a aligné le système allemand sur
le système néerlandais. Cet accord concernant les deux
pays, il n'affecte pas les échanges entre eux. Les Autrichiens
ont choisi la régulation nationale, qui est pour la Commission
le système le moins problématique. Les Allemands, pour
leur part, ont refusé une telle législation. L'accord négocié
entre la Commission et ce pays ne porte ainsi que sur les ouvrages
importés ou réimportés en Allemagne : ces
importations ne sont pas concernées par le prix fixe du livre,
sauf si elles visent à le contourner. Cet accord a été
transgressé, ce qui a imposé de mettre en uvre une
procédure vis-à-vis de certains éditeurs
allemands.
Pour conclure, M. PONS estime que la Commission a été
patiente, qu'elle a tenu compte des spécificités des
pays. Néanmoins, elle a dû appliquer les limitations portées
par les Traités en matière d'accords entre entreprises.
III. Intervention de Jean-Michel Baer
M. BAER réaffirme le fait que la Commission
se préoccupe bien de la question du prix fixe du livre. Il
ajoute que ses décisions sont prises par un collège de
membres, au sein duquel aucun membre n'a plus d'influence que les
autres.
Il remercie la Présidence française
de l'Union européenne d'avoir organisé ce colloque sur
un secteur qui subit de profonds bouleversements. Au fond, c'est selon
lui le mode d'acquisition des connaissances qui est concerné
par ces changements.
Face à cette transformation en profondeur
des pratiques éducatives et culturelles, la question est posée
des modes de régulation du livre et plus largement de l'écrit
dans l'univers numérique, qu'il s'agisse des droits d'auteur,
du commerce électronique, du régime de prix du livre ou
encore de l'inscription dans le cadre des règles de l'OMC.
La question de la nature des biens culturels est également
posée. M. BAER remarque d'ailleurs l'existence de
contradictions entre l'économique et le culturel. La première
concerne les zones linguistiques homogènes, non reconnues par
le Traité, qui ne reconnaît que les Etats. Par ailleurs,
la Commission a l'obligation de préserver la diversité
culturelle et de développer les échanges entre acteurs
culturels, y compris au sein des zones linguistiques homogènes,
qui profitent de mesures communautaires telles que le programme MEDIA
pour l'audiovisuel ou le programme CULTURE 2000.
Tout cela renvoie à un problème plus
important encore : la place de la culture dans l'Union européenne.
Plusieurs pays sont ainsi hostiles à ce qu'elle prenne en
charge les questions culturelles, parlant d'ingérence. Pour M.
BAER, dire cela revient à réduire l'action européenne
sur le sujet à l'aspect économique. Il ajoute que les
Traités interdisent d'appliquer une Directive dont la finalité
serait culturelle. Les instances européennes ne sont pas les
gendarmes de la culture, mais veillent à la bonne application
des Traités.
Pour autant, il apparaît souhaitable
d'adapter les situations locales au cas par cas. Au regard des Traités,
les dispositifs législatifs de fixation d'un prix fixe, qui uvrent
dans le sens de l'intérêt général, ont plus
de force que les accords d'entreprise, qui ont une finalité
commerciale. La question du prix fixe du livre n'est toutefois pas
seulement économique ou culturelle : elle est également
politique. Pour l'heure, la volonté politique existe, mais pas
les instruments juridiques permettant de l'appliquer. Or la
Commission, par l'intermédiaire de M. BAER, pense que la
confiance culturelle est le ciment d'une Union européenne appelée
à s'élargir. |