dAf 104
JAHIER Ivan (dir.)
L'enceinte des premier et second âges du Fer de La Fosse Touzé
(Courseulles-sur Mer, Calvados
Entre résidence aristocratique et place de collecte monumentale
La publication, il y a plus de dix ans, d’un établissement rural occupé du VIe s. av. J.-C. au IIIe s. ap. J.-C, la ferme du Boisanne à Plouër-sur-Rance, dans les Côtes d’Armor (Daf 58) permettait à Yves Menez de s’interroger sur la notion de ferme indigène. Aujourd’hui, Ivan Jahier revisite la problématique à partir du site protohistorique de Courseulles-sur-Mer, implanté cette fois en retrait de la côte normande. Le gisement regroupe tous les éléments classiques de la ferme indigène : maisons, clôtures, dépendances, réserves, aire agricole et de pacage, restes domestiques, traces d’activités artisanales, et même quelques sépultures, mais répartis à l’intérieur et autour d’une enceinte trois à quatre fois plus vaste que la plupart des enclos de l’âge du Fer de la région. À quelle nécessité répondait le regroupement de tant de structures de stockage dans une enceinte dont la vocation était manifestement plus ostentatoire que défensive et qui n’abritait que deux ou trois maisons ? Ivan Jahier tente de répondre à cette question avec un solide esprit d’analyse. Les conclusions qu’il tire, les interprétations qu’il propose éclairent d’un jour nouveau l’organisation de la société du Ve s. av. J.-C., et permettent de développer de nouvelles hypothèses quant à l’origine de la transition culturelle qui a marqué le début du second âge du Fer en Normandie.
Résumé court
Résumé long
1 - Le contexte
Si l’on prend en compte la position géographique de la Basse-Normandie, et notamment celle de la plaine de Caen, celle-ci occupe à l’âge du Fer une position intermédiaire entre deux entités culturelles de Gaule du Nord que l’archéologie oppose fréquemment : le domaine armoricain à l’ouest et le Bassin parisien à l’est. C’est en 1996 que le site de La Fosse Touzé, établi à l’extrémité nord de ce long couloir sédimentaire mais à une distance de 1 500 m du littoral, fut intégré au coeur d’un projet d’aménagement d’une douzaine d’hectares prévu par l’agglomération de communes du Grand Caen sur la localité de Courseullessur- Mer. Le site, qui avait été repéré quelques années auparavant par prospection aérienne, s’apparentait alors à un assez vaste enclos doté de seulement trois côtés. Le diagnostic de toute l’emprise du projet, à l’époque réalisé par l’Afan, permit de reconnaître dans cette curieuse « enceinte » les bornes fossoyées d’un habitat enclos de 1 ha datable de la fin du 1er et des débuts du 2nd âge du Fer. Le quatrième côté, à l’ouest, se révéla être en réalité fermé par un mur parementé de 2 à 3 m d’épaisseur. C’est l’une des premières fois qu’un habitat de cette période était identifié en Basse-Normandie. L’opportunité était donc offerte d’en étudier les principales composantes structurelles, mais aussi d’en déterminer les principaux traits de la culture matérielle. La fouille quasi exhaustive de l’ensemble fut réalisée par l’Afan durant le printemps 1997 dans le cadre d’une fouille de sauvetage urgent. À cette occasion furent également repérées les marques de plusieurs autres occupations, dont une fréquentation au Néolithique final illustrée par une petite série de silex taillés colluvionnés et un ensemble funéraire du Bronze moyen apparemment marqué par le rite de l’incinération, mais qui a surtout livré un modèle inédit de monument à paroi de bois. Les périodes postérieures à l’âge du Fer n’ont livré pour leur part que les traces de fréquentations fugaces : l’une à l’époque gallo-romaine, illustrée par une incinération et une fosse, l’autre durant l’époque médiévale, simplement désignée par des tessons de poterie erratiques.
2 - L’habitat de l’âge du Fer
L’analyse des clôtures constitue le premier volet de cette présentation. Leur variété – fossés, palissades, mur – et leur évolution font apparaître quatre phases principales d’aménagement et, outre l’idée d’une hiérarchie possible entre ces constructions, celle d’un plan d’aménagement programmé dès l’origine. La porte principale, monumentale, jouait à l’évidence un rôle déterminant au sein du dispositif, elle était d’ailleurs précédée d’une esplanade et prolongée d’une arrièrecour. On ne lui connaît pas moins de quatre états – portique, tours-portes et porche – avant son enchâssement dans le mur de clôture. À l’intérieur de l’enceinte, les cavités, et notamment les trous de poteau, sont nombreuses – plusieurs centaines. Pour autant leur analyse, qui identifie une petite cinquantaine d’édifices au total, ne distingue que deux premières habitations légères, à pans coupés, présentant des points de convergence avec les plans du Bassin parisien, et deux habitations circulaires plus pérennes renouant au contraire avec des traditions plus « atlantiques ». L’essentiel des constructions en effet semble correspondre à des greniers ordonnés le long des fossés. La pérennité des lieux et des structures permet en outre de percevoir une organisation globalement concentrique articulée autour d’une place centrale et desservie par deux allées divergeant depuis l’entrée. On recense toutefois quelques fosses de stockage dont le nombre, le volume mais aussi la place sur le gisement, évoquent les réserves individuelles des maisonnées. Quelques installations plus énigmatiques sur poteaux – métiers à tisser, étendoirs, cadres de tannerie ? – les côtoient. En dépit de cette somme d’aménagements, les recherches d’unités d’habitation connexes susceptibles d’avoir soutenu cette entreprise se sont révélées infructueuses. Toutes les structures repérées à l’extérieur de l’enceinte s’imposent en effet comme les compléments techniques de cet étrange dispositif et ne font qu’ajouter à la longue liste de ses installations. On y distingue ainsi le débouché d’un chemin à l’ouest, une annexe métallurgique au sud-ouest, une aire agro-pastorale enclose et aménagée au sud, une carrière de pierres, et divers édicules ou annexes sur poteaux situés à proximité des passerelles enjambant les fossés. Contre toute attente, le thème funéraire n’est pas en reste lui non plus puisque une demi-douzaine de sépultures encore en place, principalement des inhumations, ainsi qu’une demi-douzaine d’ossements humains dispersés permettent d’observer un pan méconnu des usages funéraires de la période. On y découvre paradoxalement l’une des sépultures les mieux dotées en mobilier de la région (sep. 2010 : 16 parures annulaires de bronze, de fer et de plomb).
3 - Les mobiliers
Les mobiliers, issus des diverses structures en creux mais aussi des lambeaux de sols, sont manifestement ceux d’un habitat. On y dénombre 2 200 restes de faune, dont l’analyse donne une bonne image de la composition du cheptel et autorise plusieurs comparaisons avec les restes identifiés sur d’autres sites de cette période étudiés dans l’Ouest et le Nord de la France. La céramique, forte de 10 500 tessons, présente pour sa part tout autant d’affinités avec le domaine armoricain qu’avec le Bassin parisien. Elle constitue à ce titre un référentiel inédit d’association des deux faciès au sein d’ensembles clos et permet ainsi plusieurs rapprochements entre collections « occidentales » et « orientales ». En dépit de divergences chronologiques, plusieurs autres rapprochements sont à faire avec le Sud de la Grande-Bretagne. L’ensemble, qui fonde l’attribution chronologique du gisement, peut-être attribué aux Ve et IVe s. av. J.-C. L’analyse pétrographique des pâtes répond à la question, cornélienne, du choix entre influence stylistique et échange de produits finis. Les restes métallurgiques traduisent de leur côté le résultat d’une production d’objets en cuivre intégrant le recyclage de pièces anciennes. L’ensemble se voit enrichi d’un modeste instrumentum où se reconnaissent malgré tout les outils et accessoires ayant trait à la meunerie, à la saunerie (consommation), au filage, au tissage et, peut-être, à la pêche et à la boucherie.
4 - Synthèse
Dans un premier temps, la synthèse s’attache à établir la fonction et le statut du site. Si la monumentalité croissante des clôtures au fil du temps s’affiche bien comme le résultat de préoccupations plus ostentatoires que défensives, la somme des installations mise au jour pointe en premier lieu un déséquilibre évident entre le nombre d’unités domestiques identifiées sur le gisement et la charge de travail et de moyens mis en oeuvre pour leur réalisation. L’étonnante capacité de stockage de l’établissement, qui implique la mise en valeur d’un terroir de plusieurs dizaines d’hectares alentour, est un autre volet de cette curieuse équation portée à notre réflexion. Apparaît ainsi l’image d’une résidence monumentale assise pendant un siècle et demi sur la collecte des productions agricoles environnantes. La question de leur gestion et celle – surtout – de leur redistribution ouvrent plusieurs pistes théoriques, depuis celle d’une redistribution locale à celle d’échanges à moyenne ou longue distance. C’est notamment pour répondre à cette question du statut du gisement que le thème de l’organisation de l’habitat en Basse-Normandie en cette période charnière de l’âge du Fer est abordé dans un deuxième temps. Le site est ainsi replacé dans son contexte régional au moyen d’un bilan des données acquises, tant dans le domaine de l’habitat – au travers essentiellement des données anciennes et des quelques gisements découverts depuis la fouille – que dans le domaine funéraire, mieux documenté. En dépit de ses caractéristiques inattendues, le site trouve finalement d’assez nombreuses comparaisons typologiques. Quelques-unes très vraisemblables issues des données de prospections aériennes ou de diagnostics sont déjà pointées en Basse-Normandie. Quelques autres paraissent également possibles, sur le critère de la surface des enceintes, avec certaines des rares résidences aristocratiques à ce jour explorées dans le Nord de la France. Mais c’est encore dans une aire géographique élargie à l’Europe de l’Ouest que les comparaisons s’avèrent les plus probantes, avec notamment certains établissements du Sud de la Grande- Bretagne, généralement interprétés ceux-là comme des sanctuaires, mais surtout avec plusieurs habitats ou établissements des régions plus orientales du Bade-Würtemberg ou de la Bohême, avec lesquels les parallèles sont tout à fait saisissants. Dans une dernière étape, l’abandon du site au milieu du IVe s. av. J.-C. est mis en concordance avec l’émergence en Basse-Normandie – et en particulier sur la plaine de Caen – de nouvelles formes d’habitats, plus modestes mais enclos, qui renvoie à la question d’une nouvelle organisation et d’une nouvelle maîtrise des campagnes vers le premier tiers du 2nd âge du Fer. Un épilogue en brosse un rapide schéma d’évolution jusqu’à la Conquête. Il ne demandera qu’à être révisé par les découvertes en cours, notamment en ce qui concerne l’étonnante structuration des sites du 2nd âge du Fer de la plaine de Caen qui semble trouver ses racines dans la désertion de ces grands établissements monumentaux.