dAf 103
SORDOILLET Dominique
Géoarchéologie de sites préhistoriques
Le Gardon (Ain), Montou (Pyrénées-Orientales) et Saint-Alban (Isère)
Mettre à la portée de tous une discipline jusque-là confidentielle, voilà le tour de force réalisé par Dominique Sordoillet avec cet ouvrage. Un ouvrage issu de son mémoire de thèse dont la qualité scientifique et la rigueur méthodologique ont été unaniment saluées. S’appuyant sur l’exemple de trois sites archéologiques particulièrement parlants, elle en étudie la stratigraphie avec les arguments du spécialiste des sciences de la terre. Ainsi les installations préhistoriques du Gardon, de Montou et de Saint-Alban sont-elles passées au crible de l’analyse micromorphologique, qui voit la stratigraphie comme un enregistrement sédimentaire du temps. Par la classification des dépôts en deux grandes familles selon les processus dont ils résultent, elle distingue les faciès d’occupation, générés par l’homme, des faciès d’abandon, inhérents aux processus sédimentaires et postsédimentaires naturels. Ces données sédimentologiques, replaçées dans leur cadre chronoculturel, permettent ensuite de proposer des scénarios d’occupation et des interprétations sur l’évolution des pratiques, des rites ou des méthodes de construction.
Un exposé court, bien illustré, rédigé en termes simples, un lexique, autant d’éléments qui feront de cet ouvrage un outil pour mieux comprendre les méthodes et les buts de la micromorphologie, dans l’intérêt direct de l’interprétation du terrain et de la conduite de chantier.
Résumé court
Résumé long
Après un avant-propos qui rappelle l’importance de la pluridiscipinarité dans l’histoire de la recherche archéologique, son glissement progressif vers la transdisciplinarité et l’émergence logique de disciplines telles que la géoarchéologie, l’introduction précise comment les dépôts sédimentaires présents sur les sites archéologiques peuvent livrer des informations sur les modalités d’occupation humaine. Fonction du site, organisation de l’espace, durée des périodes d’occupation ou d’abandon sont autant d’objectifs visés par cette étude, qui dans le même temps vient grossir le référentiel micromorphologique des faciès sédimentaires archéologiques et contribue ainsi à la définition des processus sédimentaires typiquement liés à l’anthropisation. Suit la présentation des sites étudiés, deux en grotte et un en plein air.
1 - Méthodologie
Deux approches successives et complémentaires sont mises en œuvre pour étudier les sites archéologiques : la stratigraphie et la micromorphologie. La finalité en est la compréhension des conditions de dépôt et par extrapolation celle des occupations humaines. Les fondements de la stratigraphie sont présentés et adaptés à la démarche archéologique, avec la définition de trois types de sériation stratigraphique : lithologique, culturelle et chronologique (fig. 7). L’intérêt et les limites de ces regroupements sont discutés. Vient ensuite la présentation de la micromorphologie appliquée à l’archéologie. Basée sur la description et la comparaison des dépôts « in situ », elle apparaît comme une suite logique des travaux réalisés sur le terrain. La méthode et les principes de description ainsi qu’un historique des recherches sur les sédiments anthropiques sont exposés. Une partie des interprétations réalisées repose sur des lames expérimentales fabriquées à partir d’échantillons issus de contextes actuels bien définis (pl. A1-A7).
2 - La Grotte du Gardon
La grotte du Gardon, trop-plein d’un petit réseau karstique du sud du Jura, a été occupée à plusieurs reprises entre le Néolithique ancien et le Moyen Âge. L’étude stratigraphique conduit à la définition d’une centaine de couches sédimentaires, regroupées en quinze formations lithologiques (fig. 16 ; tabl. IV). Les concordances et les discordances constatées entre la lithostratigraphie et la séquence culturelle montrent l’indépendance des processus sédimentaires et culturels, tandis que les datations au radiocarbone permettent de souligner une relation de cause à effet entre la genèse de formations alluviales et les périodes de détérioration climatique (fig. 27, 28). Au fil de l’étude, les dépôts sédimentaires de chaque formation sont interprétés en termes de dynamique d’occupation et d’activités humaines. La question de la durée des occupations et des abandons est également abordée, de même que celle des conditions environnementales. Parmi les apports de cette étude, on peut souligner en ce qui concerne la Grotte du Gardon : la révision d’interprétations archéologiques de terrain, la proposition d’interprétations archéologiques basées sur la seule analyse du sédiment, et enfin la mise en évidence du potentiel chronoclimatique du remplissage archéologique.
3 - La Grotte de Montou
Les caractéristiques du site de Montou, dans les Pyrénées-Orientales, sont très différentes de celle du Gardon. En effet, les occupations, au Néolithique et à l’âge du Bronze, prennent place dans une salle obscure à quelques mètres de l’entrée. L’étude stratigraphique conduit à la description d’une soixantaine de couches regroupées en six formations principales. À la différence de ce qui a été vu Gardon, les limites proposées par les découpages lithostratigraphiques et chronoculturels sont globalement concordantes, soulignant le rôle prédominant de la sédimentation anthropique. Par ailleurs, le site de Montou se particularise par la mise en évidence de différents faciès d’abandon, que l’on peut classer en fonction de la durée nécessaire supposée des abandons. Les rythmes de sédimentation amènent à envisager des occupations discontinues, assez régulières au cours du Néolithique, plus épisodiques à l’âge du Bronze. L’histoire du remplissage néolithique est découpée en sept principales périodes de mise en place, au cours desquelles se succèdent une vingtaine de phases d’occupation séparées par des abandons plus ou moins longs (fig. 33, 34). À l’âge du Bronze les occupations sont plus épisodiques bien qu’également rapportées à sept périodes principales (fig. 35).
4 - Saint-Alban
Situé dans une ensellure au sommet d’un éperon rocheux, le site de Saint-Alban se caractérise par un remplissage de 2 m d’épaisseur de couches anthropiques finement stratifiées, avec des niveaux d’occupation datés du Bronze final IIIa, du Bronze final IIIb et du Hallstatt ancien. Les dépôts apparaissent essentiellement liés à l’aménagement et à l’occupation du site. Alors que l’archéologue estime à vingt le nombre de sols d’occupation, l’approche lithostratigraphique conduit à envisager quatre principaux cycles d’occupation-abandon, au cours desquels surviendraient douze phases de construction. Au fil de l’étude, ces deux hypothèses divergentes font l’objet d’une confrontation permanente. Selon les cas, cette dernière amène à réviser ou à nuancer les conclusions de chacune des parties (fig. 42).
5 - Microfaciès sédimentaires, activités humaines et rythmes d’occupation
L’étude comparée des données obtenues sur les différents sites archéologiques permet de dégager des régularités sédimentologiques, globalement transposables d’un site à l’autre et expliquant dans leurs grandes lignes la sédimentation anthropique et le mode de formation des sites. Les résultats obtenus dans le cadre de ce travail amènent à définir, ou à redéfinir, les notions de sols et de couches d’occupation, de niveaux et de couches d’abandon, tout en discutant le fait que ces couches peuvent être monophasées ou polyphasées, et qu’elles peuvent correspondre à des durées d’occupation très variables (fig 43, 44). Ils conduisent également à proposer une classification des faciès sédimentaires d’occupation ou d’abandon décrits sur les différents sites (fig. 46). À partir de là, l’histoire des sites peut être relatée en termes d’activités humaines, d’organisation de l’espace, de rythmes d’occupation et de conditions environnementales. Ces interprétations, et la généralisation que l’on cherche à en tirer concernant la dynamique sédimentaire anthropique, ont néanmoins des limites qui sont soulignées par l’existence de faciès de dépôt propres à chaque site.
La conclusion vient souligner les principaux enseignements tirés de cette étude, qu’ils soient d’ordre méthodologique ou plus directement liés aux questions archéologiques et environnementales. Les apports et les limites de la stratigraphie et de la micromorphologie, de même que l’importance de la confrontation et de l’intégration des données issues des diverses disciplines archéologiques ou naturalistes sont rappelés. Le potentiel cognitif des sites étudiés est également souligné, pour terminer sur le fait qu’aucun contexte géomorphologique ne peut être considéré d’emblée comme sans intérêt pour la connaissance archéologique.