dAf 96
MARCIGNY Cyril, GHESQUIERE Emmanuel
L'île de Tatihou (Manche) à l'âge du Bronze
Habitats et occupation du sol
Site naturel, patrimonial et archéologique, Tatihou, îlot du littoral oriental du Cotentin, a fait l’objet d’un ambitieux projet de mise en valeur conduit par le conseil régional de la Manche et concrétisé dès 1992 par l’ouverture d’un musée maritime, d’un centre de culture scientifique et d’une réserve d’oiseaux marins.
C’est dans ce cadre qu’ont été réalisées, de 1996 à 1998, les fouilles préventives dont les résultats très novateurs constituent cette monographie.
Tatihou est désormais considéré comme l’un des sites majeurs de référence pour l’âge du Bronze ancien et moyen de l’ouest de la France, notamment en matière de structuration du paysage agraire par un réseau de fossés orthogonal.
Résumé court
Résumé long
1 Contexte général
L’île de Tatihou, à Saint-Vaast-la-Hougue, est un îlot d’une vingtaine d’hectares situé sur la côte nord-est du département de la Manche en Basse-Normandie. Avant les campagnes de fouilles qui ont été menées de 1996 à 1998, les périodes préhistoriques et protohistoriques étaient relativement mal connues et l’île semblait n’être véritablement occupée qu’à partir du xvie s., et ce dans un but uniquement militaire. En juin 1996, la surveillance des travaux de terrassement du jardin a établi l’existence d’une occupation de l’âge du Bronze. Une évaluation complémentaire, sous la forme de tranchées réalisées sur l’ensemble de la surface menacée, a été effectuée durant le mois de juillet de la même année. Une fouille d’urgence, effectuée du 19 août au 31 octobre 1996 par une dizaine d’archéologues bénévoles ou professionnels, a souligné la richesse de l’occupation du site qui comporte aussi des traces d’occupations postérieures à l’âge du Bronze (La Tène finale/Gallo-romain précoce et période moderne). Il a été ensuite décidé de réaliser une campagne de diagnostic sur le reste des terrains disponibles de l’île de manière à évaluer le potentiel archéologique du site dans son ensemble et ainsi valider certaines des hypothèses proposées dans le cadre du Document final de synthèse de 1996.
2 Cadre géographique
L’île de Tatihou est accessible à pied à marée basse (elle est située à moins d’1 km de la côte). L’île est aujourd’hui marquée par un relief monotone dont l’altitude maximale culmine à 5 m. Sur le plan géologique, la commune de Saint-Vaast-la-Hougue appartient au Massif armoricain. Elle est établie sur des terrains sédimentaires protérozoïques et paléozoïques s’échelonnant du Briovérien au Dévonien. Au sud-est du territoire communal (côte sud-est, île de Tatihou et La Hougue), un substrat de nature magmatique, formé de granite (granite varisque dit de Barfleur), a donné naissance à un platier dont l’altitude culmine à 6 m NGF. En contrebas, le bas pays du Val de Saire correspond à une ancienne surface d’abrasion marine développée au Quaternaire sur le substrat granitique. Les traces de plages anciennes des stades interglaciaires, alternant avec des limons et des coulées de solifluxion des périodes froides, y sont localement conservées. Les observations réalisées sur l’île de Tatihou montrent des niveaux de plage éémienne situés à un niveau légèrement inférieur à celui que l’on serait en droit d’attendre si l’on considère les autres coupes du Cotentin ; il est donc probable que cette zone constitue une aire déprimée en situation d’effondrement relatif sinon de subsidence, ce qui expliquerait les faibles potentiels d’érosion mis en jeu.
3 L’occupation de l’âge du Bronze
Objet d’étude principal de l’opération, l’occupation datée de l’âge du Bronze est caractérisée par l’implantation de nombreuses structures (fossés, silos, bâtiments, structures de combustion). Les structures datées de l’âge du Bronze couvrent l’ensemble de l’île, mais seul le clos du lazaret a fait l’objet en 1996 d’une approche archéologique globale sur 2,5 ha. Dans cette étude, seules ces découvertes font l’objet d’un examen approfondi. Les données issues des sondages de 1997 et 1998 sont mentionnées sous la forme de notes courtes à l’exception de la structure de barrage et des enclos qui, par leur caractère exceptionnel, ont imposé une présentation plus complète.
Composante essentielle de la structuration de l’espace, les fossés ont fait l’objet d’une attention particulière lors des travaux. Ils dessinent un réseau de parcelles (correspondant au minimum à trois phases de constructions) qui semble s’interrompre dans la partie orientale de l’île sur une structure de barrage constituée de trois profonds fossés parallèles. Cet ensemble paraît délimiter et fortifier une étendue de terre de moins de 10 ha qui correspond actuellement à toute la partie ouest de l’île.
Plusieurs plans de bâtiment ont été identifiés. Chacun des plans est parfaitement lisible et aucun recreusement de structure n’a été mis évidence. L’ensemble n’est toutefois pas synchrone et résulte de la superposition des occupations de l’âge du Bronze de la première à la dernière phase d’occupation (phases 1 à 3).
Six structures de combustion ont aussi été découvertes (fours à sole suspendue et fours à sole creusée dans le limon). Elles sont toutes situées au niveau des angles des parcelles, sur les couches de comblement des fossés, à une époque où ces derniers avaient atteint leur profil d’équilibre.
Enfin, au nord et à l’est du clos du lazaret, les sondages de 1997 et 1998 ont révélé un ensemble de structures évoquant une fonction funéraire de ces deux zones. Il s’agit de sept enclos circulaires ou rectangulaires de petite taille dont deux ont fait l’objet d’une fouille exhaustive.
4 Le mobilier
L’étude du mobilier repose essentiellement sur le corpus issu des fouilles du clos du lazaret en 1996. Ponctuellement et de manière moins détaillée, elle est complétée par les lots mobiliers recueillis lors des sondages de 1997 et 1998. Dans ce chapitre sont étudiés le mobilier céramique (analyse pétrographique, technologique, typologique), les objets en terre cuite (pesons et fusaïoles), l’industrie lithique en silex, les outils sur galets et le matériel de mouture.
La qualité documentaire et l’originalité du mobilier céramique et lithique découvert à Tatihou permettent de renouveler totalement les corpus disponibles pour l’âge du Bronze dans la région et, plus généralement, dans l’ouest de la France. La série datée de la fin de l’âge du Bronze ancien et de l’âge du Bronze moyen présente de fortes affinités avec les ensembles des habitats du nord de la France et du Royaume-Uni. Lors de l’étude, l’accent a été mis particulièrement sur le mobilier lithique ; l’analyse de ce type de mobilier dans un contexte de l’âge du Bronze est un cas de figure encore tellement peu répandu que cela a motivé son examen détaillé. Le site permet en effet, pour la première fois dans l’Ouest, de mener un travail de fond sur cette industrie qui semble tenir une place finalement encore très importante sur un grand nombre d’occupations de cette période.
Mais un des apports les plus essentiels de ce travail reste les parallèles établis avec les corpus du Bronze ancien et du Bronze moyen de l’Angleterre, bien marqués sur le mobilier céramique et lithique de Tatihou à l’instar des résultats obtenus dans le nord de la France, dans la vallée de l’Aisne ou en Bretagne.
5 Observations paléoenvironnementales
La vie économique et la perception de l’environnement du site peuvent être approchées par le biais des observations paléoenvironnementales. à Tatihou, celles-ci sont de portée et de valeurs inégales. Si ces données restent limitées, la faute en incombe aux conditions de prélèvements et en particulier à l’échantillonnage. En effet, les structures n’ont pas fait l’objet de prélèvements systématiques et les contraintes d’intervention ont privilégié la collecte dans les structures aux potentiels forts, c’est-à-dire celles qui macroscopiquement semblaient pouvoir fournir le maximum d’informations (essentiellement des macrorestes). Des analyses anthracologiques et carpologiques ont été pratiquées sur les prélèvements. Les analyses palynologiques ont, quant à elles, été abandonnées après test, devant l’absence de résultats.
L’ensemble ne fournit donc pas une véritable image de l’environnement du site, mais plusieurs instantanés sur certaines activités réalisées lors de l’occupation.
6 Conclusion
Les données acquises à Tatihou et les implications qui en découlent sont multiples. Les très bonnes conditions de conservation liées à l’absence de travaux agricoles et à un déficit érosif marqué ont favorisé une approche archéologique globale.
Les découvertes sont importantes et les efforts de synthèse ont permis de bien mettre en évidence les qualités intrinsèques du site qui font de Tatihou un exemple pour l’instant unique tant au niveau régional qu’interrégional. Les résultats, tant en ce qui concerne les données archéologiques que les données économiques et sociales, sont en effet les premiers de ce type dans le quart nord-ouest de la France. La naissance du processus de « structuration » du paysage, en particulier sous la forme d’un parcellaire cohérent, un millénaire avant la généralisation des systèmes agraires du second âge du Fer, peut être expliquée par les interactions entre les sociétés et leur environnement.