dAf 92
SÉARA Frédéric, ROTILLON Sylvain et Christophe CUPILLARD (éds)
Campements mésolithiques en Bresse jurassienne
Choisey et Ruffey-sur-Seille
Cet ouvrage rend compte de l’approche pluridisciplinaire de deux sites mésolithiques du Jura : Choisey et Ruffey - sur - Seille. La part importante de l’étude paléoenvironnementale a permis de préciser le cadre chronostratigraphique des occupations humaines, elles - mêmes étudiées sous l’aspect technologique (24000 pièces), de l’approvisionnement en matière première puis de l’organisation spatiale. Une étude de la faune et d’une des plus anciennes sépultures à incinération viennent compléter l’étude typologique de l’industrie lithique et permettent de conclure sur le rôle de carrefour de la Franche - Comté quant aux appartenances culturelles de ces campements de chasseurs du Mésolithique.
Résumé court
Résumé long
1 Présentation
Les deux sites étudiés sont situés dans les plaines alluviales du Doubs et de la Seille, en aval des derniers reliefs du Jura, dans la partie orientale du fossé bressan. Le bassin-versant du Doubs est vaste tandis que celui de la Seille est peu étendu. Choisey se trouve en position marginale par rapport au champ d’activité du Doubs au Tardiglaciaire et à l’Holocène, à la différence de Ruffey-sur-Seille. Ces deux sites s’insèrent dans un ensemble de sites mésolithiques, en grottes ou en abris, fouillés dans la région : Rochedane, Ranchot, Bavans…
L’étude des différentes occupations reconnues à Choisey et Ruffey a été menée en privilégiant les données relatives à l’organisation spatiale.
2 Le cadre chronostratigraphique
De longues coupes ont été réalisées afin d’observer les formations alluviales. Plusieurs ensembles sédimentaires constituant des « séquences » ont pu être définis : deux à Choisey et quatre à Ruffey. Le calage chronologique s’est appuyé sur des datations au radiocarbone effectuées dans les niveaux d’occupation et sur des tufs, qui ont permis de dater les paléochenaux.
À Choisey, l’histoire sédimentaire enregistrée est courte et couvre une partie du Dryas récent et le début de l’Holocène jusqu’au Boréal. Les vestiges mésolithiques s’insèrent dans deux ensembles proches de la surface. Des structures protohistoriques perturbent le niveau supérieur.
La stratigraphie de Ruffey, entaillée par de nombreux paléochenaux, est plus complexe. L’enregistrement sédimentaire est continu du Dryas récent au Subboréal. Le contexte sédimentaire des occupations du Mésolithique ancien et du Sauveterrien est différent de celui du Mésolithique récent.
3 Étude paléoenvironnementale
À Choisey, la première séquence sédimentaire, du Dryas récent au Subatlantique, correspond à un alluvionnement lent de la fin du Tardiglaciaire au Boréal ; les dépôts évoluent par pédogenèse jusqu’au Subatlantique, sans relation avec la rivière. La seconde séquence relève d’un épisode bref de reprise de la sédimentation en relation avec l’aménagement d’une villa au Ier s.
À Ruffey, la première séquence couvre la fin du Pléniglaciaire et le début du Tardiglaciaire. La deuxième débute par une reprise de l’alluvionnement au Dryas récent. Au Préboréal et au Boréal, les débordements se raréfient, les chenaux multiples de la rivière deviennent un chenal unique, stable, tandis que se développe le couvert végétal. Une phase de pédogenèse affecte les dépôts de débordement. Au Boréal, la topographie du Pléniglaciaire est nivelée. Les débordements reprennent pendant l’Atlantique ancien, ce qui marque le début de la troisième séquence qui s’achève par une nouvelle phase de pédogenèse à l’Atlantique récent. La dernière séquence débute au Subboréal par une reprise de l’activité fluviale. Après une incision majeure à la fin de cette période, le site se trouve à l’écart du champ d’activité de la rivière.
Les stratigraphies de ces deux sites ne sont comparables que pour la fin du Tardiglaciaire et le début de l’Holocène. Après le refroidissement du Dryas récent, le Préboréal et le Boréal correspondent à une période d’ajustement des systèmes fluviaux, liée au développement du couvert végétal. La dégradation du Boréal n’apparaît presque pas dans l’enregistrement sédimentaire. Le signal climatique redevient perceptible dès l’Atlantique récent ; il semble lié à la pression croissante de l’homme sur son milieu.
4 Études archéologiques
L’identification culturelle des groupes de chasseurs s’appuie essentiellement sur l’étude typologique de l’industrie lithique.
L’étude pétrographique a révélé des lieux d’approvisionnement parfois éloignés du lieu d’utilisation. À Ruffey, on observe une évolution marquée par le recul du territoire d’approvisionnement et l’utilisation massive de la chaille locale : au Mésolithique ancien, les matières premières proviennent du bassin tertiaire de Haute-Saône (à 70 km). À Choisey, le territoire d’approvisionnement est assez vaste avec une large utilisation du silex du bassin tertiaire de Haute-Saône (50 km) et du Kimméridgien des secteurs de Dasle ou de Olten en Suisse (120 et 185 km).
Tout le matériel lithique (24 000 pièces) a été pris en compte pour l’étude technologique, fondée en partie sur les remontages. Le débitage lamellaire montre une continuité durant les deux premiers millénaires : il est pratiqué à partir de nucléus prismatiques à un plan de frappe lisse, sans préparation spécifique, selon une percussion directe probablement dure tendre. Au Mésolithique récent apparaît une production de lamelles régulières obtenues par percussion indirecte, qui se traduit par des nucléus régulièrement cannelés et par un facettage important du talon des lamelles.
L’évolution typologique du matériel mésolithique de Ruffey est marquée par une réduction du nombre des armatures : au Mésolithique récent, seul le trapèze est utilisé. Les industries du Préboréal sont très contrastées, dominées par les armatures à base transversale et les triangles isocèles, ou par les triangles scalènes, les triangles isocèles et les pointes de Sauveterre. Ces derniers caractères (sans triangle isocèle) se retrouvent au Boréal. À Choisey, les industries du Préboréal sont dominées par les pointes à base naturelle et les triangles isocèles et celles de la fin du Préboréal ou du début du Boréal par les segments et les pointes à base retouchée. L’outillage du fonds commun complète différemment ces catégories d’armatures.
Les occupations de Ruffey appartiennent, pour la phase ancienne, à deux domaines culturels. La première occupation (8400-8000 cal. BC) se rattache au domaine Beuronien dont l’aire d’influence est principalement septentrionale. La seconde (8400-7600 cal. BC) appartient à la culture sauveterrienne que l’on retrouve au Mésolithique moyen (7900-7100 cal. BC). Le Mésolithique récent (vers 5600 cal. BC) fait également référence au domaine méridional.
À Choisey, l’occupation la plus récente est située vers 8100 cal. BC ; elle se rattache au Mésolithique moyen de la vallée du Doubs. Le niveau ancien, dominé par les pointes à base naturelle, est à rapprocher d’une variante locale du Mésolithique ancien dérivé de l’Arhensbourgien ou Épi-arhensbourgien.
Les restes de faune constituent une des séries les plus importantes du Mésolithique régional. À Choisey, le cerf domine au Mésolithique ancien. À Ruffey, c’est le sanglier qui prédomine au Beuronien, le sanglier et l’aurochs au Sauveterrien ancien, le cerf au Sauveterrien moyen et, au Mésolithique récent, l’aurochs. Castor, chevreuil, renard et loup sont également présents. La forte représentativité de certaines espèces et de certains éléments du squelette plaide, à Ruffey, pour des occupations de chasse plus ou moins spécialisées.
À Ruffey a été mise au jour une des plus anciennes sépultures à incinération. Elle est attribuée au Sauveterrien moyen.
L’étude de la distribution catégorielle des vestiges a permis d’appréhender l’organisation spatiale des campements mésolithiques. Les activités domestiques s’organisent dans une aire dont la structure clé est le foyer, de type simple et à plat, en position centrale ou non. Les éléments encombrants (faune, nucléus) sont rejetés à la périphérie. Les zones d’abri ou de couchage (espace domestique) n’ayant pas été identifiées, nous avons introduit, par opposition au concept d’unité d’habitation du Paléolithique supérieur, le terme d’unité d’activités. Les remontages qui ont été effectués sur le matériel lithique provenant de différentes unités ont permis de préciser la notion de campement : il peut correspondre à une seule unité ou à la conjonction de plusieurs, de même configuration.
5 Synthèses et hypothèses
Notre étude montre le grand intérêt, voire la nécessité, d’une collaboration entre archéologues et spécialistes du paléoenvironnement. Un contexte alluvial apparaît un cadre privilégié pour la conservation d’occupations mésolithiques.
Les appartenances culturelles des différents groupes soulignent le rôle de carrefour de la Franche-Comté et la complexité du peuplement mésolithique dans cette région. L’économie d’acquisition des matières premières et des ressources carnées indique la fréquentation de larges territoires et une hiérarchisation des sites, comme en témoignent les occupations de Ruffey